CHAPITRE II
désirait connaître les intentions des cabinets « avec lesquels il voulait, autant que possible^ agir en commun à r avenir ».
L'Europe très inquiète depuis le discours prononcé à Moscou par le czar, le 11 novembre, un mois avant la réunion de la conférence, en présence des représentants de la noblesse, étonnée des résistances de la Porte, se reprenait parfois à espérer une solution pacifique. Elle se souvenait des efforts tentés par la Russie pour empêcher la conférence de Gonstantinople d'échouer et des engagements pris vis-à-vis de TAngleterre. La Turquie, d'autre part, appliquait avec sincérité sa nouvelle constitution et venait de conclure avec la Serbie une paix équitable. Sur ces entrefaites, le général Ignatieff parcourut l'Europe pour entamer, auprès des cabinets, les négociations qui aboutirent, le 31 mars, à la signature du protocole de Londres par les représentants des six grandes puissances. Celles-ci prenaient acte de la conclusion de la paix avec la Serbie, considéraient comme désirable une rectification des frontières du Monténégro et reconnaissaient que les arrangements intervenus ou à intervenir entre la Porte et les principautés étaient un pas accompli vers l'apaisement, objet de leurs communs désirs. Elles invitaient, en outre, la Porte à replacer ses armées sur le pied de paix et à mettre en œuvre, dans le plus court délai possible, les réformes nécessaires pour la tranquillité et le bien-être des provinces chrétiennes. Les
puissances se proposaient de veiller avec soin, par Tintermédiaire de leurs représentants, à la façon dont les promesses du gouvernement ottoman seraient exécutées, et déclaraient qu'au cas où leur espoir se trouverait encore une fois déçu, elles aviseraient en commun aux moyens qu'elles jugeraient les plus propres à assurer le bien-être des populations chrétiennes et les intérêts de la paix générale.
Le protocole de Londres était la dernière tentative faite en commun par les puissances pour exercer une pression pacifique sur le gouvernement de la Porte. Il devenait en même temps le point de départ de l'action isolée de la Russie. En effet, le comte Schouvaloff, ambassadeur de Russie en Angleterre, avait remis le pro memoria suivant au secrétaire d'État d'Angleterre, comte Derby : « Si la paix avec le . Monténégro est conclue, et que la Porte, acceptant les conseils de l'Europe, se montre prête à se remettre sur le pied de paix et à entreprendre sérieusement les réformes mentionnées dans le protocole, qu'elle envoie à Saint- Pétersbourg un envoyé spécial pour traiter du désarmement auquel Sa Majesté l'empereur consentirait aussi de son côté. Si des massacres pareils à ceux qui ont ensanglanté la Bulgarie avaient lieu, cela ai'rêterait nécessairement les mesures de démobilisation. »
L'apostille du comte Schouvaloff ne laissait que bien peu d'espoir aux puissances de voir la paix se maintenir. Avant de signer le protocole, le comte Derby
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avait lu et remis une -déclaration établissant en substance que si le but qu'on se proposait n'était pas atteint, notamment k désarmement réciproque de la Russie et de la Turquie et la conclusion de la paix entre ces deux puissances, le protocole de Londres serait considéré par l'Angleterre comme nul et non avenu. Le comte de Menabrea avait déclaré, de son côté, quo ritalie n'était engagée par sa signature qu'autant que l'entente entre les puissances se maintiendrait.
Le gouvernement ottoman, auquel le protocole de Londres fut communiqué le 3 avril, répondit le 9 par une note très accentuée. La Porte se refusait à désarmer et à envoyer un ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Elle repoussait la déclaration du comte Schouvaloff comme blessante et injuste. Tout espoir de paix devait être abandonné.
Le 24 avril 1877, le chancelier de l'empire russe remit à Tevfîk bey, chargé d'affaires de la Sublime Porte à Saint-Pétei^sbourg, la note par laquelle il signifiait au gouvernement ottoman que l'empereur Alexandre « se voyait obligé de recourir à la force des armes » . Cette déclaration de gueiTe avait été précédée, le 19 avril, de l'envoi aux représentants de la Russie à l'étranger d'une circulaire explicative leur annonçant que l'empereur, après avoir résolu d'entreprendre seul l'œuvre de justice « qu'il avait convié les grandes puissances à entreprendre en commun », venait de
donner à ses armées Tordre de franchir les frontières de Turquie.
Dès le 16 avril, cinq jours avant la réception de la note circulaire expédiée par le gouvernement ottoman, en réponse au protocole de Londres annoté par le comte Schouvaloff, le prince GoitschakoiT avait signé avec le général Jean Ghika, plénipotentiaire roumain, une convention qui assurait, sous certaines conditions, le passage des troupes russes sur le territoire de la principauté. Il n'avait pas été un instant question, dans les délibérations du cabinet Bratiano, des stipulations expresses du traité de Paris, que, par un juste retour des choses d*ici-bas, le gouvernement roumain devait invoquer plus tard à Berlin pour protéger son intégrité temtoriale. Les négociations engagées à partir du mois d'août 1875, sur l'initiative successive des cabinets de Saint-Pétersbourg, de Vienne et de Berlin, .n'avaient en effet servi qu'à donner une sorte de consécration diplomatique à la rupture des anciennes alliances et à l'association des trois empereurs. Le chancelier russe était d'ailleurs résolu, si des protestations s'élevaient contre l'entrée en Roumanie de l'armée russe, à répondre que l'article 20 du traité de Paris avait été dès longtemps violé par la fusion des deux principautés valaque et moldave en un État de cinq millions d'habitants, après la double élection du prince Gouza en 1859 reconnue par la Porte et définitivement consacrée par le firman d'octobre 1866.