‹ La guerre sur le DanubeChapitre 11 sur 232 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le gouvernement russe s'était-il lancé volontairement dans la guen'e ? On est en droit de croire qu'il avait compté, jusqu'à la rupture des négociations, sur une soumission plus ou moins complète de la Porte. Les avantages qu'une guerre dont elle connaissait à l'avance les difficultés devait lui assurer, après une année de luttes et des sacrifices immenses, la Russie espérait les obtenir par les seules intrigues de ses agents et l'habileté de ses diplomates. L'empereur Alexandre, qui avait tant de fois offert à l'Europe des gages de son désintéressement et manifesté le désir d'éviter l'effusion du sang, était-il sincère ? En douter serait montrer une grande ignorance des conditions actuelles du gouvernement en Russie, de la force des courants d'opinion, dès qu'on a laissé par politique ou par inertie les clubistes du slavophilisme les diriger à leur guise, et des difficultés que rencontre l'exécution des volontés de l'empereur. Michelet a dit : « La Russie est un mensonge. » La politique de cet État, sorte de jésuitisme diplomatique, est en effet inspirée par le désir de tromper l'Europe sur ses rêves de conquête et son état social intérieur. Le tempérament slave, si naturellement porté aux extrêmes, si mobile, si plein d'étrangetés et de contrastes, est inconnu de l'Europe occidenta-le. Elle prend volontiers les Russes pour des septentrionaux, et ses publicistes n'hésitent pas à les désigner sous le nom d'hommes du nord. Le Russe est, au contraire, à la fois un oriental et un

méridional. Transplantée sous la pression des Tarlares, cette race façonnée pour d'autres climats a subi d'étonnantes transformations et des déviations mentales constatées par tous les slavographes.

L'autocratie de l'empereur de toutes lesRussies est un simple mirage. Le pouvoir du czar n'est absolu, sa volonté n'est toute-puissante, son désir n'est interprété comme un ordre que si ce pouvoir, cette volonté, ce désir s'exercent dans le sens des aspirations d'un peuple dont aucune représentation nationale, aucune émanation élue, aucune presse libre ne permettent de sonder l'opinion exacte, d'un peuple qui se laisse guider par des clubistes apôtres de la sainte Russie, des journalistes qui parlent de la niission civilisatrice des Slaves, des chefs de sectes, des comités socialistes, des rêveurs ayant pour unique religion le panslavisme.

Le régime a survécu, maisl'autocratie, devenue, dans ce siècle de lumière, un anachronisme, a perdu sa force. La nation a progressé pendant que son gouvernement restait stationnaire, immuable, avec son triple caractère religieux, civil et militaire. Le système politique de la Russie n'ayant pas été modifié en temps utile, qui oserait, aujourd'hui que la nation entière est travaillée dans le sens du socialisme et du communisme, enivrée de pensées malsaines de nivellement universel par le slavisme, l'amener subitement à formuler ses théories, à donner un coi-p à ses doctrines dans des

Page 1