CHAPITRE XI
II pouvait être sanglant, mais l'issue n'en était pas douteuse. Les Turcs ne l'attendirent pas. La petite armée, complètement démoralisée, manquant de projectiles, assez cruellement éprouvée, incapable d'une résistance prolongée devant des forces supérieures, bombardée tout le jour de la rive gauche du Danube par les batteries russo-roumaines, n'ayant pas de secours immédiats à espérer, s'était désorganisée. Quelques-unes des compagnies régulières réussirent à s'échapper dans la soirée. Deux d'entre elles rencontrèrent de nuit, sur la route de Plevna, la brigade de Cosaques du colonel Toutolmine, et l'attaquèrent. Celle-ci, formée en carré avec son artillerie sur ses -faces, résista quelque temps, mais fut obligée, faute de cartouches, de se replier sur l'infanterie russe postée plus en arrière et de laisser le passage à l'ennemi. Le 16 au matin, Hassan pacha rendit la place. La garnison, forte de sept mille hommes, parmi lesquels se trouvaient un grand nombre de musulmans n'appjartenant pas à l'armée, devint prisonnière de guerre. Plus de deux cents de ces soldats improvisés avaient passé la soixantaine*. Six drapeaux, cent treize pièces d'artillerie, dix mille fusils tombèrent entre les mains des Russes. On s'empara également, dans le port, de deux puissants monitors, porteurs chacun de deux pièces de 24 centimètres. Ils avaient été con-
i. L*auteur a vu parmi les prisonniers un vieillard de soixantedix ani^ avec ses trois fils et ses cinq petits-flls.
struits, en 1855, pour le compte des Turcs, dans les ateliers des Forges et chantiers de la Méditerranée.
C'était un grand et beau succès, grand par ses conséquences, beau par l'énergie que déployèrent les soldats russes. La bataille fut gagnée par eux, non par leurs généraux. C'est à force de courage qu'ils conquirent les positions naturellement solides des environs de Nicopoli, si bien défendues par les Turcs. Douze mille hommes environ avaient été directement engagés. On comptait trente et un officiers et treize cent dix soldats tués ou blessés. Ces pertes considérables, eu égard à l'effectif des Turcs, auraient été beaucoup moindres si l' état-major russe avait moins brusqué les choses. Nicopoli prise, les Russes pouvaient se dire définitivement installés sur la rive droite du Danube. Ils possédaient désormais une base réelle d'opérations et deux belles lignes de communications. L'armée roumaine, campée sur les bords de l'Olto, était libre de franchir le fleuve à son tour, quand la question de la coopération aurait été définitivement tranchée.
On s'est demandé pourquoi Osman pacha ne s'est pas porté sur la ligne Nicopoli-Plevna. Il aurait eu le temps, il est vrai, d'arriver de l'ouest, en partant immédiatement après la réception des dépêches annonçant le passage des Russes ; mais on connaît les plans de l'état-major turc. Osman pacha n'a été appelé vers l'est qu'une semaine avant la prise de Nicopoli.