CHAPITRE XI
L'attaque de cette ville donna lieu à des scènes indescriptibles. Les Turcs pillèrent pendant la lutte quelques maisons appartenant à des Bulgares. Ceux-ci saccagèrent à leur tour les demeures des Turcs quand le sort se fut prononcé contre eux; enfin, quand les Moscovites victorieux entrèrent en ville, ils mirent à sac, sans distinction, les maisons turques et bulgares. D'infâmes courtiers de champ de bataille traversèrent lé Danube et s'installèrent à Nicopoli. 11 y eut pendant quelque temps une sorte de Bourse des objets pillés. Le jour même de l'entrée des Russes, on avait enterré les morts : Moscovites d'un côté, Turcs de l'autre; mais les ravins et les coins inexplorés recelaient encore un certain nombre de cadavres. L'air était infecté par des odeurs de mort, et plusieurs cas de typhus se déclarèrent.
Les prisonniers turcs étaient campés près du Danube et gardés par deux compagnies moscovites. Ils semblaient prendre leur malheur en patience, faisaient leurs ablutions dans le fleuve et se groupaient le soir autour de quelques joueurs de guzla. Cette philosophie apparente ne les empêchait pas de songer à la liberté perdue, car un assez grand nombre d'entre eux réussit à s'échapper quelques jours après la capitulation et à gagner soit Rahova, soit Plevna. Un autre camp, également sous la garde des Russes, qui le protégeaient contre la fureur des Bulgares, était formé par les familles musulmanes. Il y avait là, au bivouac, au
"lOi LA GUERRE SUR LE DANUBE.
fond d'un large ravin, une sorte de ghetto d'aspect lamentable : vieillards cassés, à la longue barbe blanche, femmes soigneusement voilées, enfants au berceau. Ce spectacle étrange était fait pour solliciter le crayon d'un artiste ^ Dès que la ville eut été occupée, on se hâta d'installer un va-et-vient, par bacs, entre Turnu-Magurelli et Nicopoli. Le ix* coi'ps fut dorénavant ravitaillé et pouiTU de munitions.
Le grand état-major pressait le général de Knidener de remonter la rive droite du Vid et d'occuper Plevna, vers lequel point de nombreux détachements ennemis semblaient se porter. Nous avons expliqué l'importance de cette position , au point de vue des communications avec Sophia, Routschouk et la chaîne des Balkans. Il convient maintenant, afin de rendre intelligibles les comptes rendus des opérations dont les abords de cette ville ouverte, que le génie d'Osman pacha a su rendre inexpugnable, ont été le théâtre pendant de longs mois, depuis le milieu de l'été jusqu'au cœur de l'hiver, de dessiner aussi complètement que nous le permet le cadre de cet ouvrage, le terrain sur lequel se sont engagées tant de batailles sanglantes et qui restera éternellement un sujet classique d'étude et de méditation pour les officiers de tous les pays. Une matière aussi pleine d'intérêt ne saurait être taxée d'aridité, même par les lecteurs les
1. M. Lançon, compagnon de voyage de l'auteur en Bulgarie, a saisi cette scène sur le vif dans une série de dessins reoiarquables.