CHAPITRE XIV
Suleiman pacha parvenait à forcer la ligne des Balkans, Les Turcs n'étaient pas non plus en situation de se porter à fond contre un ennemi visiblement inférieur en nombre.
Le coup de foudre du passage du Danube par les Russes et la marche victorieuse des premières colonnes envahissantes avait semé le désarroi à Constantinople, dans les conseils du sultan. Qu'Abd-ul-Kérim ait eu la première intuition des faits, comme nous sommes fondé à le croire; qu'il se soit proposé, ainsi que nous avons essayé de le démontrer, de laisser pénétrer Tarmée ennemie sur le flanc gauche du quadrilatère pour l'écraser ensuite entre les trois armées de Schoumla, des Balkans et de Widdin, ou qu'il n'ait pas donné assez à temps le signal de la défense active, l'effet des premiers succès moscovites était acquis ; le gouvernement et la population ottomane se sentaient profondément découragés. Il entre toujours plus de politique qu'on ne le voudrait dans l'élaboration des plans militaires. A ce point de vue, le projet d'Abd-ul- Kérim était mauvais. L" invasion, dût-elle être certainement arrêtée dans un temps donné, entraîne toujours après elle une panique contagieuse capable de fausser les ressorts sur lesquels on comptait le plus. Un duelliste est libre de rompre dès qu'il tombe en garde sans que ses chances de victoire en soient diminuées; un général en chef ne le peut pas. La profondeur de ses vues échappe à ses sous-ordres,
et ses intentions ne sauraient être devinées par les populations civiles qu'il est chargé de défendre. Inquiet de la tournure que prenaient les choses, le sultan avait envoyé comme commissaires extraordinaires chargife d'éclaircir la situation, Rédif et Namik pachas. Ceux-ci ayant rejoint Abd-ul-Eérim à Schoumla dès le commencement de juillet procédèrent à leurs, enquêtes. On sait quel effet produit sur un général en chef une pareille surveillance. Se voyant méconnu, Abd-ul«-Eérim n'osa plus prendre sur lui de donner les ordres indispensables, n crut de son devoir de les soumettre au séraskiérat. C'est ainsi que Suleiman .et Osman reçurent trop tard, Tun au Monténégro , l'autre dans la Bulgarie occidentale, les dépêches qui leur prescrivaient de marcher promptement vers les Balkans et le moyen Danube.. La forte et nombreuse armée que le serdar eckrem avait plus directement sous ses ordres fut immobilisée pour les mêmes raisons entre les places du quadrilatère.
La Porte se décida à remplacer Abd-ul^Kérim par Méhémet-Ali. Celui-ci fut nommé commandant en chef des armées ottomanes. Le nouveau serdar eckrem n'avait pas cinquante ans. C'était un chrétien converti à l'islamisme, né en All^nagne, d'origine française. Sorti jeune de f école militaire ottomane, où il était entré, à la suite d'une escapade , dans son premier métier de marin, Charles Détroit se fit remarquer, même dans les grades inférieurs, par des qualités