CHAPITRE XIV. 25U
militaires exceptionnelles. Il était capitaine d'étatmagor dans Tannée d'Orner pacha en 1854. Son passé, loin de lui nuire, lui fut d'un grand secours. Orner pacha, l'un des meilleurs généraux qu'ait possédés la Porte, était lui-même un transfuge. L'olÇcier croate Michel Lattas, devenu généralissime des armées ottomânes, s'intéressa à l'avenir de Méhémet-Ali. En effet, à la signature du traité de Paris, le jeune transfuge était déjà officier supérieur. Ali pacha, son premier protecteur fait grand vizir, ne l'oublia pas non plus. Méhémet-Ali, général de brigade à trente-neuf ans, fut créé muchir en 1877, après ses luttes victorieuses contre les généraux serbes Zach et Tcholak-Antich, sur la ligne de l'Iavor*.
Méhémet-Âli pacha était un organisateur. Il allait tirer parti des forces placées directement sous ses ordres, souder des unités autrefois désunies, administrer avec fermeté la région dans laquelle il était appelé à opérer, et faire preuve, comme manœuviîer, d'une parfaite connaissance du terrain. Joindrait-il à ces qualités, si précieuses chez un général en chef, les vertus indispensables à un généralissime investi du commandement de plusieurs corps manœuvrant chacun sur des échiquiers différents? Son indépendance serait-elle assez nette vis-à-vis des bureaux de Gonstantinople,
1. Méhémet-Ali pacha est mort lâchement assassiné, en 1877, par les Albanais révoltés, pendant qu'il tentait d'accomplir la mission de conciliation que lui avait confiée la Porte.
et son autorité assez reconnue parles généraux d'armée, Turcs d'origine, plus populaires que lui dont on feignait d'ignorer les exploits? On venait de les placer sous ses ordres, obéiraient-ils? Aurait-il des vues d'ensemble assez larges, un coup d'oeil stratégique assez exercé, une sagacité assez en éveil, et, quand le moment propice viendrait, une volonté assez ferme, une audace assez virile pour justifier les espérances que le gouvernement ottoman plaçait en lui?
Ces questions se posaient dans le monde militaire, . qui suivait avec un redoublement d'intérêt les trois armées turques du quadrilatère, des Balkans et de Plevna, aux prises avec l'envahisseur. Elles sont tranchées aujourd'hui. Le séraskiérat, regrettant d'avoir un instant abandonné tous les pouvoirs, sans contrôle, au serdar eckrem Abd-ul-Kérim pacha, chargé de préparer la guerre et de recevoir les Russes, a voulu, sous son successeur, garder une part de contrôle. L'autorité, déjà difficile à établir, en raison de son origine, par Méhémet-Ali sur ses subordonnés, s'en est trouvée singuUèrement affaiblie. Les liens du plan primitif de triple attaque concordante sur le front et les flancs des Russes se sont relâchés. La nécessité de réorganiser l'armée du quadrilatère avant de la lancer en avant, les premiers succès remportés par Osman pacha, la volonté de Suleiman d'agir à sa guise, ont peu à peu disjoint et isolé les attaques des trois armées. Le moment de mettre à exécution la grande pensée stra-