CHAPITRE XIX
de pics recouverts de trois mètres de neige, dès qu'elle aura pénétré, après avoir laissé sur les sommets glacés des montagnes des milliers de cadavi'es d'hommes gelés ou morts de fatigue, dans les plaines du sud, elle prendra à revers toutes les positions turques, en suivant le pied des Balkans de l'ouest à l'est, et ouvrira moralem^it les unes après les autres toutes les portes restées closes jusque-là aux nombreuses divisions massées sur les versants nord. Désormais libres de leurs mouvements, ces divisions se précipiteront comme autant d'avalanches vers les plaines de Roumélie, opérant leur jonction avec les corps déjà maîtres dé la campagne, renversant dans leur course, sous le poids du nombre et de la vitesse acquise, les dernières défenses de la Turquie et brisant tous les obstacles militaires ou diplomatiques pour s'arrêter frémissantes aux portes même de Gonstantinople.
L'indécision était jusqu'ici le vice capital du commandement turc. Dans cette dernière campagne, il y aura désarroi absolu. L'histoire impartiale dira cependant que les dispositions prises par l' état-major russe ont été vicieuses jusqu'au bout. Le principe du fractionnement a persisté, même après les enseignements du début de la campagne. À cette théorie qui ne saur* rait être défendue, même en invoquant la connaissance longuement acquise de l'inertie de l'adversaire, les Turcs n'ont pas opposé un instant celui de la concentration. Les Ottomans ne savent pas céder du terrain.
Si l'on en excepte Osman, auquel le conseil de guerre de Constantinople n'a pas permis de mettre à profit sa concentration, par ce faux point d'honneur qui consiste à ne pas lâcher ce qu'on tient, aucun pacha n'a su ou voulu masser ses forces quand la dissémination de celles de l'adversaire faisait un devoir d'user continuellement de; ce procédé.
Personne ne contestera que les Turcs aient eu l'avantage à la fin du mois d'août. Mais, en laissant de côté la série des hypothèses que nous avons déjà soulevées, ne doit-on pas attirer l'attention sur ce fait unique dans l'histoire des guerres que les armées turques et les défenses organisées en août étaient encore absolument intactes au commencement de décembre. L'armée russe avait investi Plevna, et Gourko s'était porté vers l'ouest; mais que serait-il arrivé si Suleiman, au lieu d'attaquer Elena, dont il s'est si lestement emparé, avec une armée incapable de prendre une offensive sérieuse, avait eu, le A décembre au soir, 80,000 hommes réunis à Timova? L'armée de Radetzki dans les Balkans, cette armée tant de fois menacée d'une destruction totale et sauvée par des hasards providentiels, n'était-elle pas définitivement perdue? L'armée turque des Balkans ne trouvait-elle pas, après plus de trois mois d'attente et de combats, son débouché? Osman pacha n'attaquait-il pas avec succès la ligne ouest d'investissement de Plevna? Et, dans ce cas, remontant vers le nord au lieu de s'attar-