CHAPITRE XIX
sieurs colonnes, par les petites passes non gardées, en laissant devant les principales concentrations turques des forces suffisantes pour détourner leur attention d'une entreprise qui, par ce froid terrible et dans ces sentiers couverts de neige et de verglas, pouvait passer pour irréalisable. Le commandant en chef disposait d'un effectif formé par les meilleures troupes de l'armée russe. Il avait, en effet, sous ses ordres, pour tenter le passage du Balkan d'Étropol, un ensemble en action de 56,000 hommes d'infanterie, 6,000 cavaliers et 172 canons. Dans ces chiffres n'étaient pas compris les détachements d'étapes et les colonnes de la rive gauche de l'Isker.
Gourko prit le parti d'immobiliser 37 bataillons et 10 escadrons, avec la plus forte partie de son artillerie, devant les positions turques de la passe de Baba-Konak, de Slatitza et de Lutikovo. Ce dernier village, au nord du Balkan, était encore aux mains des Ottomans. Ceux-ci auraient pu, par le défilé dont il forme la tête, tomber sur les derrières de l'une des colonnes moscovites dans son mouvement tournant vers Sophia, à travers les chemins de montagne. Les 26 bataillons chargés de maintenir les positions russes sur les sommets de la passe de Baba-Konak annuleraient les 25,000 Turcs retranchés en cet endroit depuis la fin de novembre. Le détachement placé à portée de Slatitza et composé de 5 bataillons et de 2 escadrons , retiendrait dans leurs ouvrages
7,000 Ottomans. Quant à la colonne de suiTeillance de Lutikovo (5 bataillons et 8 escadrons), elle ferait face à 5,000 ennemis.
C'est avec le reste de ses forces, soit environ 32,000 fantassins, 4,000 cavaliers et 64 pièces munies de triples attelages, que le commandant en chef entreprit son mouvement de passage en trois colonnes : la première, forte de 22,000 honomes d'infanterie, 1,800 cavaliers et 44 pièces, sous les ordres du général Kataley; les autres, peu importantes, commandées par les généraux Dandeville et Veliaminoff. Il s'agissait, pour faire passer les Balkans en trois échelons à la grande colonne du général Kataley, de convertir en une route praticable un sentier partant du versant nord de la route d'Orkanié et se dirigeant vers un vallon latéral débouchant au sud. C'est à quoi le génie russe travailla pendant plusieurs jours. Pour franchir la crête séparant les deux vallons, il fallait gravir une pente raide de plus de six kilomètres. La colonne, après avoir exécuté ce tour de force, descendrait sur Niegosevo et atteindrait la route de Sophia, à huit kilomètres en arrière de la principale concentration turque dont elle couperait la ligne de retraite vers l'ouest. Le détachement Veliaminoff décrirait dans les montagnes une courbe plus large et déboucherait trois lieues plus près de Sophia. Le général Dandeville opérerait à l'est, et partant d'Étropol déboucherait à quelques kilomètres de Slatitza.