CHAPITRE V
général a exigé, avant signature, 40,000 roubles. Des tentes offertes vainement à 80 francs ont été achetées 250 à un inteimédiaire.
Cent histoires analogues pourraient être enregistrées. Les officiers traitants versaient effrontément le produit de leurs rapines à la banque de Roumanie ou ailleurs, et se faisaient délivrer des chèques sur Saint- Péterebourg, Paris ou Londres. Les comptes de quelques-uns se sont élevés à trois cent mille francs. Quand on se plaignait au prince Gortschakoff, celuici répondait : « Que voulez-vous ? c'est l'habitude. Si l'empereur les a placés là, c'est qu'ils avaient besoin d'argent. »
Un jour, M. Plagino, gendre de l'ancien hospodar de Roumanie, prince Stirbey et beau-frère des princes Georges, Alexandre etDmitri, commissaire général roumain pour l'approvisionnement des armées russes, dînait avec le grand-duc Nicolas. Au dessert, il tira de sa poche deux moitiés de pain, l'une provenant des manutentions de la principauté ; l'autre, des fournisseurs russes. La première, d'une jolie couleur, bise, bien levée, appétissante, formait un saisissant contraste avec la seconde, sorte de boule de son comme nos pauvres Parisiens en mangeaient ou plutôt essayaient d'en manger en décembre 1870. M. Plagino, prenant en mains la cause des soldats russes, expliqua au grandduc que le prix alloué pour une ration de pain par le gouvernement roumain était légèrement inférieur à la
n LA GUERRE SUR LE DANUBE.
somme réclamée par les fournisseurs russes. Le commandant en chef de l'armée du Danul)eprit les deux pains, les examina, les rendit à M. Plagino et... pai*la d'autre chose.
Les paysans roumains, réquisitionnés avec un chariot et un attelage de bœufs ou de buffles, pour assurer l'approvisionnement de l'armée, étaient payés par bons sur la trésorerie russe. Les plus fortunés ont touché environ huit francs par jour. Il résulte des comptes (le l'administration moscovite que les journées de ces voituriers ont coûté 17 fr. 50 cent, au Trésor.
Il y a mieux encore. On a délivré des à-compte à des fournisseurs postiches, grands donneurs de potsde-vin, qui une fois l'argent reçu refusaient de fournir. Sans nous arrêter plus longtemps à des faits exceptionnels, mais plus fréquents dans l'armée russe que dans toute autre, il nous sera permis de constater que la corruption n'était pas la seule plaie à combattre. Le haut état-major avait à lutter journellement contre la lenteur des bureaux et des intermédiaires. « Avec l'administration russe, il est impossible d'arriver à une solution rapide », s'écriaient tous les agents de la principauté. En effet, il a fallu près de deux mois pour établir un second pont à Zimnitza. NicopoU, prise dès le début de la campagne d'au delà du Danube, n'a été reliée à la rive gauche qu'au milieu d'août. On frémit quand on pense aux conséquences possibles, en face d'un ennemi plus actif, d'une pareille incurie.