‹ La guerre sur le DanubeChapitre 38 sur 232 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Aucun ouvrage n'avait été armé près de Sistova, en prévision d'une retraite, et jamais les derrières des corps en action n'ont été solidement gardés.

La ville de Buchai'est n'avait pas à se plaindre du concours extraordinaire des officiers 'moscovites établissant domicile dans ses murs, malgré les termes fonnels de la convention russo-roumaine. L'or russe, celui que les fils de famille avaient apporté du fond de leui's provinces et celui que les comptables ou les fournisseurs arrachaient au Trésor, se répandait en cascades retentissantes dans tous les lieux de plaisir. Dans les cafés-concerts, vastes jardins à ciel ouvert, où des divas de tous les pays, valaques, hongroises, russes, françaises, allemandes, chantaient, chacune en leur langue, des couplets en l'honneur du czar, on rencontrait la plus haute noblesse moscovite. Le prince Gortschakoff y faisait régulièrement son entrée, au milieu des hourras d'une horde d'officiers avinés, ayant à son bras une actrice connue. Le chancelier de l'empire poussait le sans-gêne jusqu'à se promener en landau, dans cette compagnie, à la Chaussée, rendezvous du beau monde, aux heures où le prince et la princesse de Roumanie avaient coutume de s'y montrer en public. Le diplomate octogénaire sur lequel reposent les destinées de l'empire russe blessait les Roumains, et Dieu sait qu'à Bucharest il faut faire montre d'une assez forte dose d'immoralité pour devenir un objet de scandale.

Ces soirées passées sous les arbres, aux mélancoliques accents des orchestres tziganes accompagnant les romances valaques populaires : les Deux YeuXy ou bien encore le Postillon^ œuvre de jeunesse du président actuel de la Chambre, M. Rossetti, cet assemblage d'industriels de tous les pays, ce méli-mélo d'officiers russes et roumains, ces costumes danubiens semblables à ceux que les sculpteur romains donnaient aux esclaves daces dans leurs bas-reliefs, ces ménestrels errants jetant aux quatre vents du ciel les accents plaintifs d'une musique longtemps captive, les appellations caressantes des Latins et les rauques commandements des Slaves, tout cet ensemble, fait de contrastes et d'antithèses, parlait aux imaginations les plus paresseuses et faisait de la capitale roumaine une sorte de campement unique au monde.

Parmi les costumes d'officiers russes les plus originaux, ne pas signaler ceux des chefs tcherkesses serait commettre un oubli impardonnable. Qu'on se figure des hommes de haute taille portant de longues barbes rousses incultes, et dont le visage couleur de brique pilée est éclairé par des yeux d'un bleu dur et clair. Ils sont vêtus d'une longue soutane noire ouverte par devant et plissée à la taille sous une haute ceinture de cuir noir. Ce vêtement est orné des deux côtés de la poitrine de cartouchières à la circassienne, en argent. Sous la soutane, une large culotte également noire, enfoncée dans des bottes molles. La tête est

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couverte d'un épais bonnet d'astrakan. Ce deuil général d'aspect sinistre est souligné par des doublures irréprochablement blanches. A la ceinture est attaché par une forte ganse un long sabre droit à poignée sans garde. Plusieurs pistolets incrustés d'or ou d'argent complètent l'armement de ces officiers.

Hâtons-nous de dire qu'entre ces deux peuples l'un conquérant, l'autre entraîné dans une politique contraire à ses traditions, et qui vivaient côte à côte sous l'empire de la nécessité, le peuple roumain apparaissait aux étrangers comme bien supérieur au peuple russe. Ce n'est pas seulement dans les villes où l'une des sociétés les plus policées du monde ouvre ses salons, sanctuaires aussi bien ornés que ceux de Londres ou de Paris, qu'on se sent attiré vers les descendants des colons deTrajan. Les habitants des campagnes, travailleurs pleins de zèle, aux mœurs pures et douces, le front éclairé de la plus sainte résignation, humains et charitableSy braves à leurs heures, sont bien les fils de Rome. Nulles scènes au monde ne rappellent (mieux celles dont la campagne latine offrait le tableau au chantre des Bucoliques que les différentes phases de la vie agricole en Roumanie. C'est à peine si le temps a marché depuis Trajan. Les costumes , les instruments aratoires, les chariots avec leurs attelages de bœufs, sont les mêmes ; la langue s'est corrompue, mais sans perdre sa douceur ; les demeures elles-mêmes des campagnards ont gardé leurs formes. Pour se faire

une idée de la beauté de cette race, il faut avoir vu dans les vallons d'une merveilleuse fertilité qui entourent Graïova, capitale de la Petite- Valachie, les femmes valaques courant pieds nus dans la rosée du matin et portant sur la tête les écuelles de bois au fond desquelles sont entassées les provisions qu'elles vont vendre à la ville. Court vêtues, à la mode du pays, elles laissent voir leurs jambes couleur de bronze. Leurs reins sont serrés par le pagne de laine rouge. Elles n'ont pas l'habitude d'appuyer les mains sur leurs hanches et évitent ainsi de se déformer, comme les Génoises ou les Basquaises. Les cheveux et le cou cachés par un voile blanc, la poitrine saillante, la jupe tombant droit, donnent aux femmes valaques des airs de statues égyptiennes. Il y a dans leur démarche une noblesse que rehausse encore leur gravité naturelle. Bien des officiers russes se sont arrêtés rêveurs dans les plaines de la Petite-Valachie, sous un soleil de feu, à contempler ces robustes paysannes ou les bergers coiffés de bonnets d'astrakan blanc, accroupis auprès d'énormes chiens^loups et regardant fixement le profil neigeux des Carpathes barrant l'horizon.

A Bucharest, le salon le plus fréquenté des étrangers, et surtout des correspondants, était celui de M""® Rossetti. La femme du président de la Chambre est Anglaise de naissance ; elle s'appelle M"® Grant. Michelet a chanté son dévouement aux heures où Rossetti proscrit ne savait où reposer sa tête. Mais le grand histo-

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