CHAPITRE V
rien pouvait^il deviner, à cette époque d'enthousiame pour la liberté valaque, qu'un jour viendrait où Rossetti se laisserait à son tour tromper par les Russes ? Ne s'écriait-il pas :.« Ce que les Tartares faisaient par l'instinct de la barbarie, la Russie le fait par un machiavélisme calculé. Tous les vingt ans, elle inonde le pays et le pousse au désespoir ; elle veut lui rendre désirable le suicide de sa nationalité. Ses agents ont beau jeu pour dire : « Réfugions-nous au grand empire ; devenons une province russe. » Rossetti croyait semr son pays en traitant avec les Russes, et la nation se trompait avec lui. Qui aurait osé prévoir la monstrueuse ingratitude de la fin?
On rencontrait chez M"* Rossetti : M. Bratiano, président du conseil ; M. Gostinesco, rédacteur du Romanul ; le colonel Pilât, un Roumain qui a sem la France ; plusieurs officiers, parmi lesquels les colonels Lipoiano et Candiano ; les con'espondants des feuilles anglaises ; un grand nombre de jeunes femmes, parmi lesquelles la fille de M"« Rossetti, M"'« Pilât, née le 18 juin 18â8, le jour où éclata la révolution valaque, et, pour ce fait, baptisée sous le nom de Libertas. A certains jours, les fenmies revêtaient le costume national valaque, si simple et si gracieux. On faisait de la charpie» C'était la grande occupation d'un bout à l'autre de la ville. Les Valaques sont essentiellement bonnes et charitables.
Le palais du prince Alexandre Stirbey était ouvert à quelques étrangers. On y rencontrait les membres
80 LA GUERRE SUR LE DANUBi:.
(les familles Ghika et Bibesco et plu.sieui*s agents diplomatiques. Qui ne connaît les princes Georges, Alexandre et Dmitri Stirbey ? Parisiens par un long séjour en France, ils représentent la race roumaine dans ce qu'elle a de plus fm et de plus distingué. La princesse Alexandre née Ghika, femme d^une haute intelligence et d'une merveilleuse beauté, reçoit ses hôtes avec une grâce toute majestueuse. C'est dans son splendide palais delà rue Mongosoï à Bucharest, c'est à Bufta où le prince Alexandre vient d'élever un superbe monument au prince son père, que les étrangère admis dans l'intimité de cette famille, au miUeu de diplomates ardents à suivre pas à pas l'histoire de cette campagne, ont pu se créer des opinions et juger l'aristocratie roumaine. 11 y a loin de chez M. Bossetti au palais Stirbey ; un vaste fossé sépare ces deux sociétés ; l'une née d'hier et gardant ses aspects frustes et sa rudesse native, l'autre déjà vieille et s' attachant à ses traditions. L'étranger, peu familiarisé avec l'histoire des luttes intestines de ce peuple qu'il aime et n'épousant ni les haines des uns ni les répulsions des autres, se contente de constater que le cœur de la patrie roumaine bat ici comme là, avec une ardeur égale.
C'est le 22 mai 1877 que le peuple roumain, ivre de joie et plein de confiance, a fêté la proclamation de son indépendance. Le grand-duc Nicolas, venu de Ploiesti son quartier général, dans la matinée, avait