CHAPITRE VI
ment. (Juand un duel d'artillerie presque quotidien s'établissait entre Slobozia et les forts de Routschouk, Tétat-major amenait des pièces de campagne derrière la digue et foudroyait la cité turque à courte distance. Giurgewo, semblable à toutes les villes des bords du Danube, est largement percée. Les maisons sont basses, entourées de vastes jardins ombreux, habitées par deux ou trois personnes au plus.
Comme Routschouk et surtout ses défenses dominent Giurgewo, qui peut être en un instant criblée de projectiles, les habitants s'enfuirent dès le début de la guerre, à l'exception des fonctionnaires, des médecins, de quelques hôteliers et d'un petit nombre de commerçants pour lesquels le passage des Russes était une fortune. Les Turcs ne commencèrent à bombarder Giurgewo qu'après l'installation des Russes à Slobozia. A dater de ce jour, la ville roumaine devint absolument inhabitable. Le bombardement avait ses intermittences, mais, quand il grondait, les dégâts commis par la puissante artillerie ottomane étaient effrayants. Dans la partie sud de la malheureuse ville, toutes les maisons étaient percées à jour, les toitures ouvertes, les grilles et les clôtures défoncées. Les environs de Giurgewo présentaient alors le spectacle à la fois le plus triste et le plus intéressant. La région suburbaine était hors de portée, et la population pauvre avait élu domicile dans les champs. Les bouquets de bois au nord de la ville étaient peuplés. Les habitants y avaient élu domicile avec
leurs familles sous des tentes ou des gourbis de feuillage. C'était une ville à côté de la ville, ou plutôt un vaste camp de nomades. La cuisine se faisait en plein vent, le linge séchait sur les branches, et les chiens jouaient dans la poussière avec les enfants nus. Le soir, à l'heure où les grosses pièces de la forteresse turque se taisaient, les violons des Tziganes errants grinçaient sous la futaie, (»t la forôt tout entière se mettait à chanter.
Les exilés de Giurgewo supportaient cette existence avec une singulière philosophie. Qu'on observe le Roumain, à Bucharest, policé à l'occidentale, ou dans les champs sur les routes désertes de la Valachie, conduisant lentement son chariot attelé de buffles, avec des airs de paysan du Latium, on le trouve toujours le m^me. Le génie de l'Orient a secoué sur son front les pavots de cette indifférence en matière de calamités publiques qui donne le fatalisme au musulman et l'illuminisme au Slave.
A l'extrémité de la ville, sur la limite de la zone de bombardement, s'élève, près d'un vaste hôpital, la gare du chemin de fer de Bucharest. C'est là que, durant une période de six mois, les longs convois de blessés, en état d'être évacués, vinrent aboutir. Ils suivaient la route de Zimnitza à Giurgewo par Brigadir et traversaient les bois en arrière des ouvrages de Slobozia. En tête et sur les flancs du convoi, composé le plus souvent de trente ou quarante chariots de réquisition, chevauchaient quelques cosaques perchés sur leurs hautes