CHAPITRE VI
selles et la lance au poing. Les lourdes voitures traînées par des buffles soulevaient des nuages d'une poussière noirâtre. Leurs essieux de bois criaient sous le poids des blessés étendus sur la paille et serrés les uns contre les autres. De mauvaises nattes ou des branchages arrachés le long du chemin les défendaient mal contre les ardeurs d'un soleil de feu.
Vue de Giurgewo, la place de Routschouk offre un coup d'œil pittoresque. Sur le bord de l'eau, une ligne de maisons blanches entourées de verdure forme le quai. La ville, dominée^par de hautes collines sur lesquelles sont établis les ouvrages , s'élève en amphithéâti'e vers le sommet du plateau. C'est un fouillis de maisons entassées et de jardins pleins d'ombre d'où s'élancent les minarets de vingt mosquées. Derrière la ville, au sommet d'une élévation dont la pente du côté du Danube est presque à pic, apparaît un fort très important, ayant vue sur tous les méandres du fleuve et dominant de beaucoup les accidents de terrain de la rive roumaine. En descendant vers l'est, la chaîne des collines continue, mais elle s'abaisse doucement. Elle apparaît garnie d'ouvrages assez puissants.
Routschouk, chef-lieu du vilayet du Danube et tête de la ligne de chemin de fer conduisant à Varna, en concordance par Giurgewo avec les chemins roumains, comptait au début de la guerre 36,000 habitants ; mais une grande partie de cette population s'était enfuie. Outre l'enceinte continue qui enveloppe la ville, des
ouvrages extérieurs solides s'élèvent au sud sur Levant-Tabia, près de la route de Schoumla et de la rive gauche du Lom, et à Test, près du chemin de fer. Les hauteurs situées plus au sud sur les deux rives du Lom avaient été également fortifiées. A Test, la série des ouvrages fut poussée jusqu'au delà de Maretin, à une douzaine de kilomètres de Routschouk, pour obvier à l'occupation de l'île de Mokan par les Russes. Le corps d'armée dont le quartier général était à Routschouk se composait d'environ 25,000 hommes, dont 15,000 seulement occupaient les environs immédiats de la ville, campés en arrière des hauteurs du sud, à peu près hors de la portée des batteries russes de Slobozia. Le commandant de place nommé à la fin de mai, Achmed-Kaiserli, vieux général, âgé de quatre-vingt et un ans, jouissait d'un juste renom d'énergie et d'activité. Il avait fait les guen-es de 1828 et de 1853. Les Russes s'aperçurent bientôt qu'il avait organisé la défense avec une rare intelligence. Il compléta l'approvisionnement de la place en réquisitionnant toutes les récoltes à dix lieues à la ronde, mit ses troupes à l'abri du bombardement, leur apprit à réparer la nuit les dégâts causés pendant le jour par l'artillerie russe, et enrégimenta les irréguliers dont le concours désordonné eût nui, au moment utile, à la défense de la place. Il confia le commandement des cavaliers circassiens à Dilaver pacha, qui avait abandonné la flottille de Silistrie et sut se mettre, avec une parfaite entente des conditions de la