LE PLAN RUSSE ET LES PROJETS DES TURCS
Nous avons vu le grand-duc Nicolas, d'abord incertain, se résoudre, sur les conseils de son chef d'étalmajor, le général Nepokoitchitzky, à ne rien livrer au hasard avant que la concentration fût opérée, l'arrivée en ligne ou en réserve des coi^ps d'armée assurée, l'approvisionnement complété, et le gros matériel mis en place. Ces préparatifs demandèrent beaucoup de temps. L'insuffisance de la voie ferrée roumaine, le mauvais état des chemins, la hauteur inusitée des eaux du fleuve et l'ignorance des projets de l'advereaire s'opposèrent également à une entrée en campagne immédiate.
On voyait la rive droite suffisamment gardée contre une surprise, mais le secret des concentrations ennemies et le plan de campagne du serdar Abd-ul-Kérim ne se laissaient pas deviner. La rive turque était en effet pourvue d'un cordon de surveillance assez bien établi, autant du moins qu'on en pouvait juger par les récits des officiers téméraires qui s'étaient aventurés en reconnaissance de l'autre côté du fleuve, des Bul-
gares fuyant la guerre et des espions tziganes. Tout le long du fleuve, les postes ordinaires ou piqueiSy espacés de trois en trois kilomètres, avaient été doublés. Des détachements d'une certaine importance se tenaient dans l'intérieur des terres, à proximité des lieux habités, et en communication facile avec la côte. Les villes riveraines étaient, en outre, reliées entre elles par le télégraphe. Des irréguliers chevauchaient, de poste en poste, toujours disposés à prêter main-forte aux piquets ou à se dévouer pour aller inspecter la rive ennemie. Quant aux concentrations, on savait que la Dobroutcha était occupée par des forces insuffisantes pour s'opposer à la marche d'un corps d'armée, que Varna et Silistrie contenaient de sérieuses garnisons, que, près de Turtukaï, 5,000 hommes campaient, que Routschouk retenait plus de soldats que le service de la place n'en exigeait; enfin, qu'à part les faibles garnisons de Sistova, Nicopoli, Rahova, Lom-Palanca, on ne trouvait, à l'aile gauche turque, qu'un rassemblement sérieux et bien organisé, celui de Widdin, dont on ignorait l'exacte importance.
On prêtait à l'ennemi 250,000 hommes. Où les Turcs s'occupaient-ils donc de concentrer une armée de 100,000 soldats ? La gueiTe du Monténégro retenait, il est vrai, près de 40,000 hommes ; mais il était inadmissible que l'état-major turc n'eût pas mis à profit les deux mois qu'on lui avait laissés , pour réunir quelques corps solides et prêts à livrer bataille.