LE DECLIN
Il fallait qu'à échéances fixes M°^« Brinard sortît (Vun des larges tiroirs de rarmoire où ils étaient soigneusement plies, le pantalon rouge à bandes noires et la tunique de son mari. Cela sentait la naphtaline et le camphre. EUe les suspendait à l'un des fils de fer qui se succédaient, en profondeur, au beau milieu du jardin : cinq jours après, l'odeur n'en était plus perceptible qu'aux narines les plus averties. Et M. Brinard pouvait partir, avec son grade de lieutenant de territoriale, pour de pacifiques exercices sur un quelconque terrain de manœuvre, ou pour inspecter, le long d'une voie ferrée, des postes impro^âsés de G. V. C. Au demeurant, c'était le meilleur homme que la terre eût enfanté. Mais qui de nous, je vous le demande, n'a ses travers, petits ou grands? Papetier dans lo civil, M. Brinard s'intitulait, non sans outrecuidance, libraire. Peut-être estimait-il qu'il n'y eût que très peu de distance entre un marchand de papier à lettres et un vendeur de papier broché formant voUime
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ù 3 l'r. 50 ? Mais, lieutenant dans le militaire, M. Brinard s'estimait Tégal — pour le moins — d'un colonel. Et il n'eût pas fallu insister beaucoup pour qu il affirmât, « tout à fait entre nous, n'est-ce pas? » qu'il rendrait des points, le cas échéant, à un général.
Lors de la déclaration de guerre, il avait cinquantetrois ans bien sonnés. Mobilisé sur place, il devait, dans les vingt-quatre heures, revêtir l'uniforme pour rejoindre son poste à la gare, à un quart d'heure de marche de sa boutique. Dès que l'ordre eut été affiché, jVIme Brinard, qui jusqu'alors avait nié qu'au début du vingtième siècle une guerre fût possible, se précipita vers l'armoire : ni pantalon, ni tunique, ni képi n'auraient le temps de se débarrasser de leur double parfum de naphtaline et de camphre, mais tant pis ! A la guerre comme à la guerre !
Et le lieutenant Brinard, s'il connut des heures d'inquiétude patriotique, ne connut pas un seul jour — en revanche — où il ne fût traité avec tous les honneurs dus à son grade. Les deux premières semaines, il lui fut particulièrement agréable d'être salué par quantité d'inconnus auxquels, avec enthousiasme, il rendait la politesse. Avec sa moustache forte et grisonnante et son impériale, il avait tout du vieux brisquard et durà-cuire. Puis, tombée la première fièvre, il se rendit à son bureau comme un employé ponctuel, mais qui n'avait pas moins, sous ses ordres, de trois mille G. V. G. répartis dans toute la contrée : dans des gares, sous des ponts, à des passages à niveau, l'effectif
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de doux régiments sur le pied de paix I Et parfois le lieutenant Brinard se frottait les mains en songeant que son rêve prenait forme : il équivalait maintenant à un général de brigade ! A ses amis d'hier, non mobilisés, et qu'il traitait aujourd'hui avec une nuance de supériorité, il ne pouvait s'empêcher de dire, le soir, entre deux bocks, à la terrasse du Café de l'Agriculture :
— Mon cher, trois mille hommes dont je peux faire ceque je veuxl
Peut-être se voyait-il jouant du télégraphe en une minute d'inspiration, les rassemblant et les entraînant à sa suite pour rétablir la situation sur un point menacé. Quand il voulait frapper le coup suprême, lui dont tout le personnel se composait, dans sa boutique, d'un gamin de quatorze ans, apte à faire paquets et courses, il ajoutait, en se rengorgeant :
— Mon cher, j'ai sous mes ordres, à mon bureau, un employé de la Société générale et... — il prenait un temps, roidait des yeux blancs — et un caissier de la Banque de France.
Ce fut la période d'héroïsme et de gloire du Ueutenant de territoriale Brinard. Puis les temps changèrent et devinrent durs pour les G. V. C. En supprimamt des postes, on réduisit leur nombre. Il commandait — si l'on peut dire — des effectifs sans cesse décroissants : de général de brigade, il passa colonel, puis chef ô.o bataillon. Il perdit son employé de la Société générale, puis — mortelle atteinte l — son caissier de la Banque
de France. Et ce n'était que le commencement de ses déboires 1
Les soucis que lui occasionnaient son haut commandement ne Tempêchaient pas, cependant, de s'occuper, à domicile, de ses affaires personnelles. Un jour vint où, relevé de ses fonctions, il fut envoyé, à vingt-cinq lieues de distance, comme surveillant d'im petit atelier dans un grand établissement militaire. Le lieutenant Brinard n'était même plus capitaine, n'ayant guère sous ses ordres qu'une quarantaine d'ouvriers. De là, il passa dans un hôpital complémentaire, où il ne commanda plus qu'à cinq scribes. Où il reçut le coup de grâce, ce fut quand, en vertu des nouvelles instructions, on le raya des cadres, vu son âge.
Rentré chez lui depuis quelques mois, il remâche et ressasse ses souvenirs de guerre.
— Du temps, dit-il à ses amis, où j'avais trois mille hommes sous mes ordres...
Ceux-ci parfois l'interrompent : pour les éblouir, il n'a plus son uniforme.
— Allons l répondent-ils. Tu ne leur commandais pas : tu étais là simplement pour les payer. Tu n'étais, en sonmie, que leur caissier.
Mais, ime fois de plus, M. Brinard triomphe et pense avoir le dernier mot en répétant :
— Soit : caissier, si vous voulez. Tout de même vous ne m'empêcherez pas d'avoir eu bel et bien, sous mes ordres, un caissier de la Banque de France !