‹ La guerre sur le hameauChapitre 15 sur 46 · LE VIEUX · texte numérisé non relu

LE VIEUX

On a connu des temps où la sonnerie de la soupe — comme parfois celle de la « Dame Blanche », lors de l'extinction des feux — faisait, de centaines de poitrines, jaillir d'unanimes exclamations : il n'était même pas nécessaire que l'annonciateur fît un couac. Ce matin-là d'un dimanche de novembre, Ardonceau, le clairon de garde, s'époumonna en vain. Il y avait des permissionnaires de ^ingt-quatre heures. D'autres s'offraient aujourd'hui un déjeuner en ville. La sonnerie n'intéressait que le petit nombre de ceux qui allaient, comme d'habitude, manger à l'ordinaire. Ils n'en mirent pas moins les bouchées doubles : presque toute une journée de liberté s'étendait devant eux comme une vaste région où ils avaient hât-e de pénétrer et dont ils n'apercevaient pas les frontières. Déjà plusieurs d'entre eux, dont Pannetier et Liron, étaient en tenue de sortie. Certes, ce n'était plus le niagnifiqu» uniforme d'il y a vingt ans : plus de képi-pompon, ni gants blancs, ni boutons do cuivre, ni mémo oos beaux

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brodequins carrés de partout, qui contribuaient à Fusure du pavé des villes lorsque les troupiers « faisaient )) toutes les glaces de toutes les devantures pour y voir se refléter leur inaction et leur mélancolie.

Dès que la table eut été débarrassée, Liron, qui était de chambre, la nettoya avec le balai même dont il s'était servi trois heures plus tôt pour rapproprier le parquet. Pannetier lui donna un coup de main. Et, dix minutes après, ils passaient devant le poste de police, non sans saluer avec raideur le sergent de garde. Aussitôt qu'ils furent dans la rue, ils reniflèrent comme pour savoir d'où venait le vent.

— C'est pas tout ça, dit Liron. Le vieux n'arrive qu'à 2 h. 34. Qu'est-ce qu'on va faire en attendant?

L'automne, qui jaunit les bois, engrisaille les villes et les âmes. Ceux qui sont dehors songent à la tiédeur du coin du feu lorsqu'il bruine et qu'il vente. Depuis trois mois (ju'ils étaient arrivés ici comme récupérés de la classe 16, Liron et Pannetier avaient pu apprendre k connaître une par une les rues du vieux Bourges, dont la saleté n'était pas pour les effrayer; mais visiter les monuments classés ou non ne disait rien à ces deux vignerons du Sancerrois.

— Entrons chez Garraud l proposa Pannetier. Dans la salle basse de plafond, il faisait chaud et

sombre. On était bien placé pour narguer pluie et vent. Ils commandèrent deux cafés, allumèrent chacun leur pipe et se mirent à ressasser les menus incidents do leur vie de jeunes soldats. Maintenant que s'avançait

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leur instruction, ils étaient fiers d'eux-mêmes, et ils auraient mal reçu qui les eût, comme on faisait jadis, traités de « bleus ». Puis arrivèrent des ofiîciers qui prenaient leur repas dans la salle voisine; et Liron et Pannetier conçurent quelque orgueil de consommer, non point, certes, à la même table, mais dans la même maison qu'eux. C'est bien vrai qu'avec notre argent nous faisons tout ce que nous voulons et que, quand nous avons un billet de cent sous en poche, le roi n*est pas notre cousin. Ainsi songeaient-ils confusément. Le temps passait. Et ce fut encore Pannetier qui proposa :

— Si on mangeait du fromage en buvant un litre de vin nouveau?

Ils avaient cet appétit que commandent vingt ans d'âge et des exercices renouvelés matin et soir. Ils ne se pressèrent point, occupés qu'ils étaient maintenant à parler du pays et à confronter, pour la millième fois, leurs souvenirs communs. Quand ils partirent, il était près d'une heure. Pour aller à la gare, ils prirent le chemin des soldats oisifs, qui épouse toutes les courbes de celui des écoUers.

Quand son vieux déboucha de la gare, Liron eut peine à le reconnaître. Ils s'embrassèrent. Ses yeux clignotaient sous la \'isière de son képi de G. V. C. Si, drôle que cela puisse paraître, il n'était jamais sorti de Saint-Bouize, son pays, que pour faire son service, ses \ iagt-huit et treize jours à Cosne. Pour la première fois de sa vie, à quarante-sept ans, il venait ici : pour lui, c'était un pou comme le bout du monde. Cosne

B^UOTHECA Ottavlo'îîSSî'

qui n'avait plus besoin de lui, l'envoyait à Bourges, qui se chargerait d'utiliser ses capacités. Une longue moustache grisonnante Jui encadrait la bouche. Il j était autour de lui des regards étonnés, en balançant sa valise ficelée avec une grosse corde.

— Salut, père Liron l dit Pannetier. Alors, on va donc être ensemble ici?

— Faut croire ! fit le vieux en s'efforçant de rire. Ils remontèrent par l'avenue de la Gare. Le vieux

marchait d'un pas mal assuré, étourdi par le tapage des petits tramways, qui font beaucoup plus de bruit que de besogne, et bousculé par les promeneurs : civils, soldats, Annamites, Chinois, Tunisiens et Kabyles, qui refluaient sur les trottoirs et sur la chaussée. Le vieux s'en remettait à son garçon et à Pannetier. Avec son képi, il était, à côté d'eux, un soldat comme eux. Mais c'étaient eux qui parlaient le plus haut et avec le plus d'assurance. Durant leurs trois mois d'instruction, ils s'étaient initiés aux secrets de l'art militaire bien plus que lui pendant toute la durée de son service. Voyons ! Est-ce que, de son temps, on parlait grenades et mitrailleuses? Avec sa barbe grise et ses quarante-sept ans, d'eux trois, c'était lui, le père de famille, le bleu ! Gomme il ne parlait guère, Pannetier lui dit :

— Faut pas vous en faire, allez, père Liron ! Avec nous, ici, vous n'avez rien à craindre.

Ils arrivèrent à la caserne, où il \'oulait se débarrasser de sa valise.

— Il va coucher avec nous, dit Pannetier. Y a jus-

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tement deux lits delUjres. Demain matin, on le mènera au bureau du major.

Ainsi disposaient-ils de lui et réglaient Temploi de son temps.

— Si des fois, dit Liron, ce soir, on rentrait tard, on va lui faire son lit tout de suite. Je vas lui chercher une paire de draps.

Et, pendant que le vieux, désemparé, restait assis sur un banc, Pannetier, avec Liron revenu, lui préparait son Ut, comme ferait une mère pour son enfant.

L'EMBUSOUÉ

A midi et quelques minutes, ce samedi, Duaubois débarqua à Paris avec Tidée bien arrêtée d'accomplir une action d'éclat. Pour qu'il eût l'air d'un authentique poilu, il ne lui manquait, à la vérité, que la bourguignotte, et comme il le regrettait l Pour le reste, son uniforme était d'une si haute et si sobre fantaisie qu'à s'y méprendre il imitait la tenue réglementaire quant à la coupe et quant à la teinte. Et c'était à dessein que, depuis trois jours, dans sa boueuse garnison du Centre, Duaubois portait de gros souhers — faits, au surplus, du meilleur cuir — qu'il avait évité de cirer, voire de simplement brosser.

Sorti de la gare, il aspira l'air de Piuis comme pour en revi\'ifier ses poumons déshabitués depuis trois semaines. Du quai d'Orsay, il n'aperçut de la grande ville, par ce midi de brouillard lûvernal, que la Seine jaunâtre et les toits des Tuileries, d'un bleu douteux. Alors, pour la cent et unième fois, il reprit son soliloque désenchanté d'auxiliaire malmené par la vie.

loi LA rjJERRE SUR LE HAMEAU

« Il n'y 3 plus moyen! Depuis dix-huit mois, je languis, triste et non solitaire, hélas 1 dans cette ville provinciale et mal pavée, éclaboussé par les camions militaires et bousculé sur les trottoirs par des soldats revenant du front ou sur le point d'y retourner. Ils n'ont point égard au mauvaisétat de ma santé dûment reconnu et apostille, quatre fois au moins, par la même conomission de réforme. Quant aux camions, peu leur importe la quaUté du drap dont est fait mon uniforme de haute et sobre fantaisie : auxiliaire de deuxième classe, ils me constellent d'étoiles de boue. A Paris, je serais chez moi. Les moindres détours des rues me sont familiers, bien qu'innombrables. Mais innombrables n'y sont-ils pas aussi les civils? Et moi, pourquoi de préférence à eux suis-je militaire? Si je me place devant le tribunal de ma propre conscience, j'affirme que je rendrais à mon pays plus de services, mobilisé à Paris, que me morfondant le long des rues de cette vieille ville provinciale. Tous les civils sont des embusqués ! Il faut que je le dise, que je le proclame, que je le crie ! Même sur la place de la Concorde ! L'endroit peut être mal choisi : peu m'importe ! »

Et Duaubois obHqua vers sa gauche, la pipe aux dents, en authentique héros à qui il n'en faut plus conter, et la capote déboutonnée, en soldat des tranchées qui n'en est plus à se préoccuper de futiles détails de tenue. Ceux qui, chaque jour, le rencontraient dans les rues de la vieille ville du Centre, rasé de frais, tiré à quatre épingles et la fine cigarette aux lèvres, ne

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rauraicnt oertainoment pas reconnu. Là-i^as, Duaubois évitait pourtant de se faire remarquer, toujours le premier à céder le trottoir aux groupes de poilus casqués d^ bourguignottes. Mais, décidément, l'atmosphère de Paris ne faisait qu'aviver ses rancœurs. Làbas, elles bouillonnaient sourdement; ici, sans doute était-ce aujourd'hui qu'elles allaient fuser au grand jour.

Il croisa des Parisiennes à hautes bottines et à jupes évasées comme des calices renversés. Deux ou trois d'entre elles, sur la foi de sa pipe et de la boue qui constellait ses chaussures et ses guêtres, l'enveloppèrent d'un regard sympathique. Il n'en fallut pas plus pour que Duaubois se vit ofTiciellement consacré héros.

Et il n'en fallut pas plus, encore, pour que les regards de Duaubois se posassent avec un méprisant dédain sur les civils, de tout âge et de tout rang social, qu'il rencontra sur les quais. Plusieurs d'entre eux tenaient ouvert leur parapluie. Malingres, podagres, rhumatisants qu'un mois de séjour dans les tranchées guérirait à coup sûr do leurs petits bobos ! Et Duaubois affectait d'avancer d'un pas ferme, les mains dans les poches de sa capote et sa pipe — d'ailleurs éteinte — aux dents : fumer la pipe avant le déjeuner de midi le rendait malade. Il affectait aussi de tenir le haut du trottoir ; et il fallait bien que les civils, bon gré, malgré, fissent place nette. Les deux coudes écartés, Duaubois désagrégeait les groupes : il « rentrait dedans » comme

LUI obus dans un pan de mur. De seconde on seconde, il entrait davantage dans la peau d'un poilu qui, des mois durant, a entendu les balles zézayer à ses oreilles et les obus passer comme de gros oiseaux hébétés qui se demandent, anxieux, où se poser : parfois Tun d'eux coupe Tarbre qui lui tendait toutes ses branches comme autant de perchoirs.

Lorsqu'il fut devenu totalement le héros qu'il aurait pu être, Duaubois ne pensa plus à aucune des complications qui peuvent surgir d'une attaque brusquée. Il ne pensa même point qu'il pouvait — pour employer une expression vulgaire, encore qu'usitée — « tomber sur le manche ». Il fallait, aujourd'hui, qu'il fît un exemple et qu'à tous les civils, dans la personne de l'un d'entre eux, il dit leur fait. Comme il arrivait sur la place de la Concorde, il se trouva, à quelques pas de distance, face à face avec le sujet rêvé, d'une authentique jeunesse de mobihsable et qui avait, lui, les deux mains dans les poches d'un pardessus d'excellente coupe. Ce civil, Duaubois le reconnut en son for intérieur avec impartialité, n'avait point de parapluie; ce n'était donc pas un douillet. Mais son teint fleuri, sa haute stature et ses larges épaules le désignaient nettement pour les tranchées. De son côté, le civil dévisageait Duaubois : le devina-t-il? Toujours est-il qu'il ne lui céda pas un pouce de terrain ni du trottoir assez large pourtant pour qu'ils pussent l'un et l'autre passer sans même se frôler. Le choc était inévitable : il se produisit. Du bras droit, Duaubois heurta

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violemment le cùLé gaueiie du ci\ il. Le dialogue fut bref.

— Espèce de uudappris ! dit le ci\'il.

— Espèce d'embusqué ! clama Duaubois.

— Embusqué, moi !

Et, d'un seul coup de son bras droit artificiel agrémenté d'une solide main de bois, le civil, réformé pour blessures de guerre, endommagea la mâchoire de Duaubois qui en resta — c'est bien le cas de le dire, — bouche bée. Duaubois était tombé sur le manche !

Déjà compromise, sa santé n'a fait depuis que s'altérer encore. Il vient d'être réformé n^ 2. Il vit maintenant à Paris où il regarde avec indifférence, parfois avec dédain, les soldats qu'il rencontre la capote déboutonnée, de la boue sur les souliers et la pipe aux dents. Et la bourguignotte même ne le convainc qu'à demi.

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