‹ La guerre sur le hameauChapitre 16 sur 46 · LA CAVE · texte numérisé non relu

LA CAVE

Lorsque la guerre fut terminée et la paix conclue, Marcheloir profita d*un joli matin de printemps pour boucler son sac. A la vérité, ce n'était pas celui qui, des mois durant, lui avait servi d'armoire, de gardemanger, d'oreiller et, le reste du temps, de protection contre les éclats d'obus. Ce n'était qu'un sac de touriste, et Marcheloir le trouvait léger à ses épaules. Il tâta la poche de son veston pour y constater la présence du portefeuille, prit son bâton ferré et donna double tour de clef à la porte de son appartement de garçon. A cet instant, il eut de nouveau l'illusion de partir pour la guerre. Seulement, il ne se préoccupa ni de son livret ni de son fascicule de mobilisation. Il irait aujourd'hui où bon lui semblait, devant lui. au hasard.

Au hasard? Non pas. La gare do l'Est l'attirait comme un aimant. Il y prit ui\ billet pour Commercy Il lui tardait de revoir cette portion du territoire qu'i. avait défendue au péril de sa vie. Quand il pénétrai

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dans rancieime zone des armées, il fut émerveillé par le fourmillement d'hommes — il en restait encore 1 — qui travaiUaient à démolir et à combler les œuvres de la récente guerre : baraquements et tranchées. Il descendit à Commercy, n'ayant oublié ni un repas pris à la hâte dans une auberge de fortune, ni les fréquents séjours qu'il y avait faits au gré des repos réglementaires, entre deux longues stations dans les tranchées. A une heure un peu tardive de l'après-midi, il s'y offrit un déjeuner au meilleur hôtel, puis il voulut refaire à pied la route que tant de fois il avait suivie sac au dos et l'arme à la bretelle. La vie reprenait partout. Les trous creusés par les obus étaient comblés. La moisson prochaine verdissait au sein des siUons.

Vers six heures du soir, il arriva dans une petite commune éparpillée au fond d'une vallée, parmi des bois, et qui naguère jouxtait les tranchées de seconde ligne, r en retrouva à peu près toutes ^es maisons restaurées. Et il avançait comme dans un rêve. Il lui semblait prodigieux de n'y plus marcher tantôt plié en deux comme un vieillard, tantôt le long de cette route qu'il pouvait suivre sans se demander si, la seconde d'après, il ne serait point réduit à néant par l'éclatement d'un 210 ou rayé de la liste des vivants par ce trait horizontal que trace une balle échappée du canon d'un fusU. Il n'eut pas de peine à reconnaître l'auberge dans la cave de laquelle il avait longtemps vécu. Devant sa façade restaurée et agrémentée d'une branche de genévrier, des tables en bois blanc étaient

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installéespour le repas des touristestjuepouvaient tenter les émotions rétrospectives de la grande lutte terminée. Marcheloir pouvait figurer unde ces touristes amateurs, encore qu'il eût pris part à la guerre de tout autre façon.

Il entra comme chez lui. Des yeux il chercha instinctivement, au fond et à droite, le haut de l'escaher qui descendait à la cave. Celle-ci — d'ailleurs vide — n'avait été pour lui. durant de longs jours, que la raison d'être de l'auberge : on y était à l'abri, sinon des AÎolents bombardements, du moins des balles. Et il demeurait étonné aujourd'hui de voir qu'il y eût, au rez-de-chaussée, une saUe où dîner en toute sécurité.

L'aubergiste et lui s'ignoraient, la commune ayant dû être évacuée dès le deuxième mois de la guerre.

— Je voudrais dîner et coucher ici, dit Marcheloir. Mais je voudrais (excusez-moi) coucher dans votre cave. -L'aubergiste, un homme d'à peu près cinquante-cinq ans, ouvrit de grands yeux, à son tour étonné.

— C'est que, continua Marcheloir, je vais vous dire... Et d'expliquer qu'il s'agissait pour lui, non pas

d'une fantaisie, maiis d'un besoin subit et d'un violent désir qui venaient de le prendre do dormir on paix là même où tant de fois durant la guerre il s'était couché. Qu'on lui installât un lit sommaire : il paierait tout ce que lui demandait l'aubergiste. Celui-ci fmit par acquiescer, bien qu'il trouvât le cas bizarre. Il constata pourtant, au cours du dîner où il le servit, que Marcheloir n'avait aucimement le cen^eau dérangé. Ils parlèrent (lo«^ assii"/^ qu'avait siil>is In n'cioii ot qnr

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lui, Taubergiste, avait suivis du fond du département du Centre où il s'était réfugié.

— C'est un peu à vous, dit-il à Marcheloir, que je dois d'avoir retrouvé mon auberge. Pas intacte I Mais l'essentiel y était encore.

Évidemment I L'essentiel — pour lui comme pour Marcheloir — c'était la cave où l'aubergiste s'en fut chercher deux bonnes bouteilles.

A son tour, Marcheloir y descendit vers minuit. Il s'étendit, tout habillé, sur le lit de fortune, en trouvant qu'il faisait diablement frais, voire humide. Il cherchait à se rappeler, à revivre certaines sensations de naguère, quand les obus miaulaient sur les toits comme des chats pris de folie. Il s'efforçait de frissonner de bien-être quand, sa bougie soufflée, des bruits étranges le firent frissonner de crainte. Les tonneaux craquaient. Suintant de la voûte, des gouttes d'eau s'écrasaient sur des bouteilles couchées. Des bêtes rampaient et couraient qu'il devinait : crapauds, souris et rats. D'une seconde à l'autre, il s'attendait à sentir sur son visage quelque araignée velue. Et lui qui n'avait pas eu peur, dans cette cave, des obus, i^ y eut peur de quantité de dangers imaginaires. Tremblant, il ralluma sa bougie, regrimpa l'escalier, s'en fut réveiller l'aubergiste et lui dit :

— Je ne sais pas co que j'ai : je ne peux pas fermer l'œil... Vous avez bien une chambre?... Ça doit êtro cette bouteille de bon vin... Mais je crois que dans un A'rai lit je dormirai mieux.

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