UN BON REPAS
Dès le premier matin je le remarquai pour la façon qu'il avait de s'asseoir au pied de son lit, les jambes un peu écartées et pendantes, le couteau ouvert et reposant, la pointe en Tair, sur sa cuisse droite. En attendant la soupe que les infirmiers distribuaient dans chaque salle, il avait coupé son pain en petits morceaux carrés et prenait im léger acompte. Une heure après, nous avions lié connaissance. Nous étions de la même pro\ince et du même régiment. Évacués ensemble pour blessures, le hasard nous avait réunis dans le même hôpital et dans la même salle. Il s'appelait Sainjoire. Cultivateur, il avait un appétit magnifique, et déplorait de ne pouvoir s'offrir quelques >iippléments àla ration que lui allouait l'Ëtat.
— C'est bien la peine, répétait-il avec amertume, d'être à Lyon 1
De nos fenêtres, qui donnaient sur l'avenue de Saxe, nous devinions la ville, plutôt que nous ne la voyions. Mais les tramways qui passaient là emportaient, à dé-
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faut de nous-mêmes, nos rêves jusque vers des quartiers que nous nous imaginions très éloignés, le long de rues que mes désirs voulaient splendides et que Sainjoire devinait bordées de restaurants, ou peut-être simplement d'auberges, où il pourrait se payer un de ces repas dont un séjour dans les tranchées et la claustration à rhôpital ne faisaient qu'exciter en lui le besoin maladif.
— Vieux, me disait-il, quand ça sera qu on pourra sortir, on ira, hein?
J'avoue que cette perspective ne me déplaisait pas. Et Sainjoire, qui chez lui se contentait souvent de soupe et de légumes, rêvait de menus pantagruéliques. Il avouait posséder une dizaine de francs. J'avais l'intention de lui offrir ce repas, mais voulais lui en laisser la surprise. Et puis, je n'avais pas été sans remarquer qu'il eût sa dignité. Elle consistait à ne rien demander aux uns ni aux autres et à n'accepter d'eux quoi que ce soit. Sainjoire tenait à vivre exclusivement sur son propre fonds. Mais, par exemple, il n'aurait pas fallu que quelqu'un s'avisât de vouloir lui « emprunter » une cigarette 1 Et même il était visiblement gêné quand on s'asseyait sur son lit qu'il considérait comme son bien. Sainjoire avait un sentiment profond de la propriété. Chacun pour soi, chacun chez soi.
Dix jours après notre arrivée, nous eûmes l'autorisation de sortir de midi à quatre heures. Je m'attendais à ce que, dès que nous serions dehors, Sainjoire, exultant, se précipitât dans le premier restaurant que nous
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découvririons. Il devint, an contraire, suJjitement réservé et mélancolique. Était-ce cette atmosphère de Lyon-des-Brumes, un jour de décembre dont le broiiillard vous pénètre jusqu'à l'âme? Toujours est-il que nous marchâmes assez longtemps sans qu'il se décidât. A la fm, entre Rhône et Saône, ce fut moi qui dis :
— Entrons-nous là?
— Ma foi, répondit'il sur un ton indifférent, là ou ailleurs I...
Je me mis à rire sous cape. Sainjoire, de toute évidence, tenait à ce que je me rendisse bien compte que, si nous allions déjeuner ensemble, ce serait chacun à nos frais. Jusqu'à cet instant, il avait attendu ou que je propose cet arrangement ou que je l'invite. Une fausse honte l'empêchait de me dire avec netteté : (( C'est bien entendu : chacun paiera son écot? » et, en même temps, j'avais la certitude qu'il regrettait d'avoir trop parlé devant moi, les jours précédents, et qu'il se disait, songeant à moi : « C'est qu'il est bien capable de croire que je vais casquer pour deux l » Pour un autre motif, maintenant, que de simple dchcatesse, pour voir ce qui allait se passer, je tenais à ne lui point dire : « Tu sais que tu es mon invité? » Seul il eût été infiniment plus à son aise. Je le gênais. Mais, n'ayant l'habitude ni des grandes villes ni des restaurants, sortant pour la première fois, il avait craint de se perdre et n'était pas fâché, malgré tout, de s'asseoir en face de quelqu'un d'averti.
J'accrochai mon képi. Il garda le sien. C'était \m
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restaurant d^ troisi''^me ordre ; mais il y faisait chaud, et les nourritures y devaient être aussi abondantes et solides que dans les établissements fréquentés, à Paris, par les cochers. L'unique garçon vint à nous. Parce que je demandai du vin blanc, Sainjoire réclama du rouge. Du coin de Toeil, il regardait la carte qui traînait. Je la pris.
— Qu'est-ce que tu choisis ? lui dis-je. Potage ? Horsd'œuvre? Poisson?
— Je ne sais pas. Je verrai. Après toi, me répondit-il un peu brutalement. C'était me dire : « Arrange-toi tout seul comme tu voudras, et laisse-moi faire comme je voudrai. » Je pris des hors-d' œuvre, lui un potage. Tout le long du repas, ce fut ainsi, sauf pour le mouton aux haricots qu'il choisit le premier; n'ayant pas les mêmes raisons que lui, j'en demandai moi-même. Il fronça les sourcils et, de nouveau, je ris sous cape. Certes, j'avais tort de lui gâter sa joie; mais je m'en consolais un peu en le voyant nettoyer merveilleusement ses assiettes avec d'énormes bouchées de pain qu'il ne songeait guère à couper en petits morceaux carrés. Allons ! il en aurait tout de même pour... mon argent.
Quand ce fut terminé, il commanda, le premier, un café.
— Deux ! dis-je. « Ah ça 1 dut-il penser, est-ce que ça va continuer longtemps? « Il bourra sa pipe avec son tabac, moi la mienne avec le mien. Alors, je le laissai venir. Une demi-heure passa. Sainjoire, je le
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voyais, après s'être ennuyé, commençait à s'inquiéter. « Si je sors le premier mon porte-monnaie, songeait-il, il va croire que je veux payer pour nous deux, et me laissera faire. Au lieu que, s'il se décidait, je sortirais le mien en même temps que lui le sien. » Petits calculs, sans doute, mais si naturels de la part de quelqu'un pour qui la vie fut et reste dure I Et, comme sans le faire exprès, il avait mis la main dans la poche de son pantalon, prêt à faire le même geste que moi aussitôt que je l'esquisserais. Quand j'eus estimé que la situation s'était assez prolongée, j'appelai le garçon.
— La note pour nous deux, dis-jc.
— Moi, dit Sainjoire hargneux, qui ne comprenait pas, je paie à part. Je paie pour moi.
Le naturel, à la fm des fms, avait pris le dessus, et cette fois, pour de bon, Sainjoire mettait les points sur les L.. et les pieds dans le plat.
— Mais non, lui répondis-je. C'est moi qui ^"ais régler. Saisis-tu?
Alors, il eut ce cri du cœur et de l'estomac :
— Fallait me le dire, avant, au moins 1 J'aurais encore mangé bien davantage I
Et il ni(^ regardait avec des yeux hostiles, comme si, par ma faute, il eût en partie raté un bon repas.