UN BILEUX
L ODYSSEE
En temps ordinaire, les rues auraient été arrosées. Des pavés serait montée cette fraîcheur qu'il faut saisir comme une occasion qui, de la journée, ne se présentera plus. Mais c'était le matin du 13 août 1914, et Paris n'avait pas fait sa toilette. Toute la poussière de la veille poudrait à gris ses boulevards et ses rues. Et cela suffisait à constituer comme une lourde atmosphère de guerre, à deux cent cinquante kilomètres du front mouvant. Paris se réveillait comme un soldat qui a passé la nuit couché sur quelque route poudreuse. En gare do Bercy, Vimpression s'en accentuait. Pour y entrer, il fallait montrer patte blanche, c'est-à-dire lo rouge fascicule de mobilisation. Sur les quais, sous les hangars, entre les wagons de marc^handises,
parmi les caisses et les ballots empilés, des groupes s'étaient formés au hasard des rencontres ou selon les sympathies d'anciens camarades de régiment qui jamais n'auraient pensé se retrouver là. Ils étaient venus dans toutes les tenues, parce qu'appartenant à toutes catégories sociales. A dater de ce jour, la guerre nous nivelait. Quand le train eut été formé, on nous fit monter trente-deux dans chaque wagon.
Je me trouvai assis à côté de lui. Tout en faisant les cent pas, je l'avais déjà remarqué avec sa valise en carton dont le fermoir depuis longtemps avait disparu : seule une grosse ficelle maintenait en contact les deux compartiments. Vêtu d'un complet qui n'était plus dans la fleur de sa nouveauté, il portait une chemise sans col et, en guise de cravate, une cordelette à pompons rouges. De courte taille, il marchait sur la pointe des pieds, le corps penché en avant. Laissant l'impression d'un sanglier qui fonce, il en avait, quoique rasé, le poil dur, témoin cette moustache dont il ronge ce qui en dépasse. Ses dents, qui ne se touchaient pas, étaient noires. Il sentait la poix.
Le train s'ébranlait à peine qu'il avait déjà ouvert, ou plutôt déficelé, sa valise. Il y prit de la charcuterie, un litre de vin blanc, et un pain de deux livres. 11 y prit aussi un quart bosselé et irrémédiablement culotté : quelles boissons diverses avaient pu l'encrasser à ce point? Il n'était pas