‹ La guerre sur le hameauChapitre 20 sur 46 · UN BILEUX 13.J · texte numérisé non relu

UN BILEUX 13.J

Il interpellait les quelques paysans qui, debout sur leurs seuils, nous regardaient défiler, et les soldats du train qui, assis dans leurs vpitures, nous dépassaient sans trop de peine. A ceux-ci il proposait d'échanger son sac contre leur « carriole »; il invitait ceux-là à prendre place à côté de lui pour la prochaine représentation. Sans doute il y a^'ait quelques kilomètres à faire avant d'arriver au poulailler, mais la pièce valait le dérangement.

Dans ses plus beaux moments d'enthousiasme il allait jusqu'à parler de « rempiler pour cinq ».

En attendant d'apposer sa signature au bas do l'acte, il avançait de l'allure que je lui connaissais : sur la pointe dos piods et penché en avant.

Au régiment que l'on nous envoyait renforcer, nous fûmes affectés à la même escouade, mais les trois premiers jours je fus, parles circonstances, séparé de lui. Je le re^is dans les tranchées do première ligue.

Il les trouvait trop confortablement aménagées. On pouvait s'y asseoir, et môme s'y coucher. On y pouvait manger, boire, fumer, et même rédiger sa correspondance. Tous les agréments réunis au même endroit, sans que l'on eût besoin de se déranger.

— Tu comprends ça, toi? disait-il. Tu admel:^ ça? Pour moi, d'après ce (pie jo m'imaginais, une tranchée c'était fait pour tirer dos coups de fusil.

On l'écoutait sans déplaisir. Presque tous riaient

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do son bagout. Et toujours son refrain qui revenait à intervalles déterminés :

— On est de Charonne ou on n'en est pas. Parfois, l'homme du métier montrait le bout de

J'oreille. Il déplorait que nous restions immobiles.

— ■ Ce n'est pas ça, disait-il, qui fera gagner do l'argent aux bouifs.

Il en tenait, lui, pour la marche en avant, surtout pour les marches, quelles qu'elles fussent.

Quand un taube évoluait au-dessus de nos lignes :

— Ah 1 le sale oiseau I s'écriait-il. Passe-moi mon fusil que je lui mette du plomb dans l'aile et que je le descende. Non. J'aime mieux que tu me retiennes : je ferais un malheur.

Quelque abondantes qu'elles fussent, ses provisions avaient été vite épuisées. Il était de toute urgence qu'il fût en bons termes avec le cuisinier de l'escouade qui jouait le rôle très important d'unique intermédiaire, par l'entremise toutefois du train des équipages, entre l'armée et l'élément civil représenté par les commerçants de la souspréfecture voisine. Il lui fit donc savoir, une bonne fois, qu'il était de Charonne. Il n'ajouta point qu'il fût né à La Charité, et que les gens de cette petite ville ne se laissaient pas monter le job. Mais, de cette spécialité, il sut habilement faire bénéficier « les gars de Charonne ».

— Et Charonne, tu sais, ce n'e.st pas ailleurs qu'à Pantruche.

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A dater do cette minute, non seulement il obtint tout ce qu'il voulait pour lui-même, mais il devint l'intermédiaire entre le redoutable personnage qu'était le cuisinier et nous autres, qui n'avions point l'avantage d'être des gars de Charonne, ni même de La Charité. C'eût été à croire que, chaque jour, Vernais mangeât cinq boites de sardines, suçât deux livres de chocolat et fumât trois ou quatre paquets de cinquante. Le cuisinier ne protestait pas : il devait avoir vaguement entendu parler, naguère, des gars de Charonne.

Vernais ne se gênait pas pour regarder pardessus le parapet de la tranchée. Les balles sifflaient autour de lui. Il affectait d'annoncer les résultats comme au champ de tir. Mais, en ce qui concernait sa qualité de cible, ce ne fut jamais « une balle, deux points ». Il disait :

— Ils ne me le mettront jamais dans le mille. Quand un obus éclatait à quelque distance ou

tout près de nous :

— Tu ne trouves pas que ça sent la poudre? disait-il. On en prend plus avec son nez qu'avec une pelle.

Ce ne fut pas, en effet, dans le mille qu' « ils « le lui mirent. Ce no fut même pas une balle, maib un ])oliL éclat d'obus qu'ij reçut un matin où nous nous garions dans une nouvelle tranchée en demilune. 11 reçut cela au talon. Sa chaussure en souffrit, et un peu aussi son p ied, il faut bien le dire.

Il no poussa point de cris. 11 ne sourcilla même pas.

— Un talon à remettre à mon souder, clH-il. Justement il en avait besoin. Ça sera vite fait.

Et il partit pour le poste de secours, en marchant plus que jamais sur la pointe des pieds.

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