‹ La guerre sur le hameauChapitre 21 sur 46 · LA PIPE · texte numérisé non relu

LA PIPE

— Je crois que nous serons tranquilles encore cette nuit, dis-je à Février.

Il ne me répondit pas. J'étais habitué à ce que, paysan calme et grave, il gardât le silence des heures durant. Pour moi, il me suffisait de contempler le ciel pur d'un soir d'octobre, la forêt qui perdait ses dernières feuilles, et de n'entendre siffler que des balles égarées : à cinquante mètres de nous les Bavarois, dans leurs tranchées, se préparaient sans doute à passer une bonne nuit. De rares oiseaux pépiaient sur les branches; les autres avaient été chassés, peut-être même tués par la fusillade.

Nous venions de manger la soupe. J'allumai ma pipe. Février prit la sienne. Elle était neuve. Il l'avait trouvée le matin même dans un coHs que sa femme s'était ingéniée à garnir de linge et de denrées alimentaires les plus diverses. C'était une pipe en racine de bruyère, longue, avec un petit

bout de tuyau d'ambre. Il en tira les premières bouffées. De notre tranchée montèrent, pour se dissiper aussitôt, de légers flocons de fumée grisbleu. Puis à cinq heures, bouclant nos sacs, nous allâmes relever la sentinelle double placée à vingt mètres en avant de nos lignes, au pied d'un gros hêtre.

— J'aurais pourtant bien voulu finir ma pipe ! grommela Février.

Il la secoua pour en faire tomber la cendre chaude et la remit dans la poche de sa capote. Nos cartouchières, jadis habituel refuge de notre matériel de fumeurs, étaient occupées aujourd'hui par des balles dont luisaient les culots jaunes.

En rampant, nous franchîmes l'espace qui nous séparait de notre poste d'observation; puis, restant couchés et nous abritant derrière nos sacs, nous nous installâmes dans l'attente d'événements qui, sans doute, ne se produiraient pas : car c'était toujours la même paix mélancolique d'un soir d'automne. Seulement, à mesure que se taisaient les oiseaux, les balles sifflaient de plus en plus nombreuses avec des « zzz » de plus en plus irritants, et d'autres s'enfonçaient dans les troncs des arbres avec des « flac » secs. De nouveau, Février sortit de son mutisme.

— Je crois, dit-il, que ça pourrait bien chauffer, cette nuit.

Ce fut à mon tour de ne lui point répondre.

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Cependant il reprenait sa pipe. Certes, il ne songeait pas à fumer, mais je devinai qu'il voulait la regarder. En effet, il la déposa devant lui, sur l'herbe. Elle lui rappelait et sa femme, et le lointain village qui, à cette même heure, dans nos pays du centre, s'endormait à l'écart des bruits de la guerre.

Les minutes s'écoulaient. Soudain, je tressaillis. Un grondement sourd que je connaissais bien venait de frapper mes oreilles. Quelques secondes après un obus tombait assez près de nous pour que je fusse abasourdi par son éclatement. A vingt mètres en avant un arbre avait été coupé en deux. La brisure n'était pas aussi nette que si elle eût été le fait d'une scie : du fût resté debout montaient comme des échardes aiguës et d'inégale longueur. De la terre et des cailloux furent projetés en, tous sens. En même temps la fusillade partit des tranchées bavaroises. Les nôtres ripostèrent, et deux minutes après notre 75 donnait de la voix, grondant comme un lion irrité. Nous étions en plein dans la bataille. Février avait deviné juste.

De tout son long couché, les épaules rentrées, il regardait sa pipe. On n'en apercevait plus, dans la nuit tombante, que le petit tuyau d'ambre ([ui brillait d'un faible éclat. De temps à autre nous levions la tête, risquant un regard du côté de l'ennemi : il restait terré, tirant au jugé sur les nôtres. Ses coups de feu éclataient secs et clairs

comme des arguments que Ton croit sans réplique; mais nos lebels étaient ardents à la riposte, et, venant de devant et de derrière nous, les projectiles se croisaient au-dessus de nous deux qui ne tremblions pas, insoucieux du péril, d'une blessure et peut-être de la mort. Un deuxième, puis un troisième obus éclatèrent, Tun un peu plus près, Tautre un peu plus loin de nous. D'autres tombèrent ailleurs. Nous les entendions tous. Nous entendions aussi notre artillerie.

La nuit était tout à fait venue. On ne voyait plus rien que la masse sombre de la forêt éclairée par les brèves lueurs qui jaillissaient des fusils. Nous entendîmes remuer derrière nous : c'était l'heure de la relève.

Nous nous apprêtions à céder notre place et Février étendait le bras pour ramasser sa pipe, quand nous fûmes pris dans un brusque remous de vent, de terre, de branches brisées et de pierres : un obus venait de tomber si près de nous que ce fut miracle que nous n'ayons pas été à l'instant même rayés de la liste des vivants. Mi-asphyxiés par la poudre, roulant et culbutant presque sur nous-mêmes, nous ébrouant comme au sortir d'un bain forcé, nous nous retrouvâmes, sans trop savoir comment nous y étions arrivés, à l'abri dans notre tranchée. Nous nous en tirions avec quelques égratignures de ronces au visage et aux mains. Quand je dis : nous, j'exagère. Février

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