‹ La guerre sur le hameauChapitre 22 sur 46 · LA VIVE · texte numérisé non relu

LA VIVE

était d'exécrable humeur : dans la bagarre il avait perdu sa pipe 1 Était-elle enfouie, intacte, à deux mètres de profondeur, ou réduite en miettes? Il semblait qu'en ce moment il eût fait bon marché de sa vie pour revoir sa pipe.

Et l'intensité de la lutte ne diminuait pas : bien au contraire ! Tous ceux de notre section étaient chacun à leur poste, les fusils glissés dans les créneaux, les cartouches piquées par la pointe dans la terre molle, à la portée de la main droite, tantôt tirant isolément, tantôt exécutant des feux de salve. C'était, de part et d'autre, un crépitement ininterrompu qu'à chaque instant les canons couvraient de leurs grosses voix. Décidément, « ça chaufYait »; et Février, le placide Février, trépignait à mes côtés d'impatience et de colère, ne cessant de regarder vers le hêtre et ne cessant pas davantage de tirer, comme s'il eût voulu venger la mort d'une personne chère.

Et puis, comment cela se produisit-il? Je ne le remarquai pas sur le moment. Quelqu'un cria-t-il que les bavarois se préparaient à sortir pour une attaque? Un ordre fut-il donné de charger à la baïonnette? J'ai plutôt lieu de croire, aujourd'hui, que ce fut Février qui bondit spontanément et dont l'exemple nous entraîna tous; toujours est-il qu'une minute vint où nous nous précipitâmes baïonnotto au canon, devancés par Février qui s'arrêta un instant au pied du hêtre, où il eut un

lii LA GUERRE SUR LE HAMEAU

bref colloque avec une des sentinelles, mais il nous eut vite rattrapés pour nous devancer encore. Il y eut une lutte d'un quart d'heure. L'avantage finalement nous resta. Et, vers huit heures du soir, nous pûmes commencer de nous reposer un peu sur nos lauriers.

Quant à Février, dans la bousculade et dans l'ardeur de la lutte je l'avais perdu de vue. Qu'étaitil devenu? Blessé, tué peut-être? Ou bien avait-il retrouvé sa pipe? Tout à coup, dans l'ombre, à peu de distance, je reconnus sa voix assourdie. Il disait :

— Imagine-toi, mon vieux, qu'ils m'ont cassé ma pipe en deux, les chameaux ! Une pipe toute neuve, que j'avais reçue ce matin 1 Mais je n'en ai pas raté un seul de ceux qui se sont trouvés devant moi.

La ligne avait payé pour l'artillerie.

Il ajouta, avec un bon rire que je devinai, le rire de ceux qui, n'ayant pas l'habitude de plaisanter, sont fiers de trouver par hasard un « à peu près » :

— Et il y en a plus d'un, mon vieux, à qui j'ai fait casser sa pipe !

Le brave Février ! Ceci le consolait de cela. Et ce fut ainsi que, contre la perte d'une pipe, il y eut gain d'une tranchée.

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