LA VIEILLE DAME
Vers cinq heures de Taprès-midi il y eut dans la petite ville une animation inaccoutumée : on entendait à la fois le tambour et les cloches. La vieille dame, qui s'était endormie dans son fauteuil, le chapelet aux doigts, sursauta et agita la sonnette. M^i^ Gertrude, la bonne, accourut.
— Qu'est-ce qu'il y a donc, Gertrude?
— Madame, dit celle-ci toute pâle, il parait que la guerre va être déclarée. L'ordre de mobilisation vient d'arriver.
— Ah I mon Dieu I Et mon fils 1... s'écria-t-elle. M^^^ Gertrude, joignant les mains, répéta en
écho :
— Ah I le fils do Madame 1...
Puis elle disparut, ghssant sur le parquet merveilleusement entretenu. Elle pensait à son neveu, qui, deux années auparavant, s'était engagé dans le régiment où « le fils de Madame » commandait un bataillon, et était devenu son ordonnance. Mais
Mlle Gertrude avait le sentiment des distances sociales. Et puis un neveu n'est pas un fils, encore que, vieille fille de soixante-cinq ans, elle eût reporté sur lui une partie de ses besoins de tendresse humaine.
Dans une maison beaucoup trop grande pour elle, si menue et ratatinée, elle vivait, la vieille dame, de ses souvenirs et de ses rentes, épargnant celles-ci et remâchant ceux-là. Il fallait qu'il fit bien clair et bien chaud pour qu'elle consentit à sortir dix minutes dans son jardin, où il y avait de si beaux arbres qu'on se serait cru dans un parc ; mais les plus grands froids ne pouvaient l'empêcher d'aller entendre, dimanche et jours de semaine, la messe à l'église.
Elle n'en fut que plus assidue, si possible, aux offices. Elle suppliait Dieu de protéger son fils, que Mlle Gertrude n'oubliait pas non plus dans les prières qu'elle faisait pour son neveu. Et ce fut elle qui, aux environs du 15 août, reçut la première lettre. Son neveu disait : « Nous avançons. Mon commandant me prie de t'écrire de dire à Madame qu'il se porte bien, et moi aussi. » Il terminait en disant : « Si tu pouvais m' envoyer un peu d'argent, ça me ferait plaisir. » D'une famille nombreuse de paysans besogneux, M}^^ Gertrude, qui l'avait presque adopté, avait toujours été sa providence. Ne sachant ni lire ni écrire, elle avait donné la lettre à Madame, qui lui dit :
LA VIEILLE DAME i95
— Certainement, Gertrude, il faut lui envoyer de Targent, à cet enfant l
La vieille dame trempa, d'une main tremblante, sa plume dans Tencre violette et se mit en devoir de répondre à la place de sa bonne, qui, sortie, revint avec trente francs qu'elle s'en fut porter, la lettre terminée, au bureau de poste.
La vieille dame suivait de son mieux les péripéties de la guerre. Ce qui l'ennuyait surtout, c'était de ne point savoir où se trouvait son fds. Depuis longtemps marié, il avait peu à peu perdu l'habitude de lui écrire, sauf deux fois par an : pour lui souhaiter sa fête (elle s'appelait Zoé) et la bonne année. Et elle comprenait que, dans le bouleversement de la guerre, il ne pût trouver le temps d'écrire qu'à sa femme. D'ailleurs il semblait qu'à mesure ses sentiments se fussent ratatinés comme elle. Aimait-elle encore quelqu'un? D'ordinaire taciturne à l'excès, si certains événements paraissaient l'émouvoir, on eût pu croire qu'ils ne la troublaient jamais profondément, et qu'elle priait pour son fils menacé comme pour son mari défunt : simplement par habitude.
La deuxième lettre du neveu arriva plus d'un mois après. Il faisait savoir qu'il avait été blessé en allant au secours de son commandant, tombé à la tête do sou bataillon parti pour une charge à la baïonnette. Néanmoins il avait réussi à le rapporter à l'arrière des lignes françaises. Par le
même train Us avaient été évacués sur Lyon, où ils étaient soignés dans le même hôpital. Ils allaient Tun et l'autre aussi bien que possible. Et il terminait en disant : « Si tu pouvais m'envoyer un peu d'argent, ça me ferait plaisir. »
— Ainsi ! dit W^^ Gertrude, toujours joignant les mains, mon neveu a sauvé le fils de Madame I...
— Oui, Gertrude, dit la vieille dame.
Et ce fut la répétition de la même scène, mais la main de la vieille dame tremblait encore un peu plus que la première fois.
jVIue Gertrude avait de la vénération pour sa maîtresse. « Mais tout de même, se dit-elle, elle aurait pu envoyer quelque chose à mon neveu, pour le récompenser. »
Deux mois passèrent pendant lesquels, à deux reprises, le commandant donna lui-même de ses nouvelles à sa mère. « Ma femme, disait-il, est venue me rejoindre à Lyon. » Puis il annonça brusquement que, proposé pour un congé de convalescence qu'il obtiendrait, il viendrait passer chez elle une semaine avec sa femme. Elle annonça la nouvelle à M^i® Gertrude. Le lendemain, lettre du neveu faisant savoir que, proposé pour un congé de convalescence d'un mois, il se faisait une joie de venir embrasser sa tante, s'il pouvait partir en même temps que son commandant.
— Gela va vous faire bien de l'embarras, ma pauvre Gertrude ! dit la vieille dame, et à moi aussi !