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encore que déjà toute la Tampole le savait et se demandait pourquoi sa doyenne d/âge, changeant de secrétaire, venait de se réconcilier avec Madeleine.
— Qu'est-ce qui lui prend donc, à cette vieilli^ toquée-là? dit l'aînée des Gillotte tout en distribuant avec impartialité trois gifles aux trois mioches qui l'agaçaient, énervés qu'ils étaient eux-mêmes par la chaleur lourde de cet après-midi. La porte et la fenêtre des Gillotte étant grandes ouvertes, le soleil dans la maison pénétrait à son aise. Partout bourdonnaient les mouches, au plafond, sur les murs, sur la table où, dans de petites flaques de lait, elles plongeaient à cœur-joie leurs minuscules trompes.
— On voit bien que Gamuzat est parti, dit le \-icux Gillotte.
— Tous ceux qui partent ne reviennent pas, réflcchit-elle.
A quoi le vieux ne répondit rien.
Ce n'était pas qu'elle poursuivit d'une haine roii\auesque Gamuzat ni sa femme. Elle ne jouait point la belle fille séduite, puis abandonnée, qui le poignard à la main s'eml)usque derrière un buisson pour venger son honneur. Ces. attitudes n'ont guère cours dans nos campagnes, et ces sentiments sont inconnus de la plupart de nos paysannes : quand elles ont « fauté » et que le galant leur tourne le dos, au Ueu de crier : Mort et damnation 1 les unes cherchent mi autre mari « peu regardant n, les autres — les plus pau\Tes ou les moins hol^ilos -- co^itinuent de mener lo vio irrt'^i^n-
lière que sans le vouloir elles ont adoptée. Les unes et les autres sont à la vérité peu nombreuses, la plupart des filles se mariant entre vingt et vingt-cinq ans. L'aînée des Gillotte, qui s'appelait Marie, n'avait donc point de haine pour Camuzat. Et pourtant elle ne lui avait point pardonné de l'avoir abandonnée. Lorsqu'elle passait devant la maison qu'il avait héritée de ses parents, elle se disait que régulièrement elle aurait dû y occuper la place de Madeleine. De là à ce qu'elle eût contre celle-ci une sourde rancune, il n'y avait qu'un pas, qui était franchi depuis longtemps. Mais elle était retenue par la crainte de Camuzat : il n'hésitait pas à cogner sur sa propre femme. Dans un de ces moments où il était dominé à la fois par l'ivresse et par la colère, toute la Tampole savait qu'il aurait pu tuer n'importe qui, homme ou femme, et Marie tenait encore à la vie.
Lui parti et peut-être — elle venait de le dire — pour plus longtemps qu'il ne le pouvait penser, elle n'avait pas immédiatement ouvert le feu. Ce n'était pas qu'elle craignit Borne, le seul protecteur qu^ restât à Madeleine : Borne, elle s'en apercevait bien depuis quelques années, tournait autour de ses jupes, et il n'eût tenu qu'à elle... mais plus souvent ! Elle s'étail d'abord contentée de s'arrêter avec affectation dev anl la maison de Camuzat, et de parler à haute voix tout en dévisageant Madeleine lorsqu'elle pouvait l'apercevoir. Chaque fois Madeleine avait fermé sa porte, comme pour se barricader à l'intérieur. Et la défection
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de la mère Catherine n'aurait pas envenimé les esprits si la question des allocations ne se fût présentée.
Quelques jours après Thistoire de la lettre on apprit que, seules de tout le hameau, Madeleine et la mère Catherine allaient toucher Tune trente-cinq sous par jour, l'autre \àngt-cinq; Madeleine pour elle et pour son gamin parce que Camuzat était mobihsé, la vieille parce que son garçon, mobilisé aussi, ne pourrait plus < ontinuer de lui envoyer de l'argent. De la part de c(^ux qui n'auraient rien, ce fut moins de l'indignation que de la jalousie. Gagner de l'argent à ne rien faire fut toujours le rêve de la plupart des hommes, mais surtout des paysans, qui gagnent peu tout en travaillant beaucoup. De sorte qu'immédiatement les Roy passèrent, avec armes et bagages, dans le camp des Gillotte, et que les forces se trouvèrent nettement inégales : d'un côté Madeleine, les Borne et la mère Catherine; de l'autre les quatre Gillotte, les Roy el les Granger, soit trois hommes contre un. Le soir même il y eut, sous le ciel clair, devant la maison des Gillotte, une réunion à laquelle n'assista point le camp oanemi : dans la journée il avait entendu certaines illusions qui équivalaient à une déclaration de guerre. Granger, peu parleur, fut un dos plus loquaces. Mais il s'inquiétait peu que ses arguments fussent probants. — Tout ça, disait-il, ce n'est pas do la justice. Si j»^ ne pars pas, moi, est-ce que j'en suis la cause? Je ne demanderais pas mieux que d'aller défendre mon pays. Alors, pourquoi est-ce qu'on ne mo donne pas aussi
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les vingt-cinq sous? Nonl tout ça ce n'est pas de la justice, on dira ce qu'on voudra.
L'assemblée en convint volontiers. Car ce n'était pas non plus la faute du vieux Roy ni du vieux Gillotte s'ils ne partaient pas : moins âgés, ils auraient marché comme tout le monde. Pourquoi eux non plus ne touchaient-ils pas les vingt-cinq sous? Puisque la manne tombait du ciel, chacun ne devait-il pas en avoir sa part?
— Et puis, dit Marie, est-ce que la Camuzate a besoin de ça? Je voudrais bien voir leur bas de laine : il doit être plein à craquer !
— C'est comme la Dareaude, dit la mère Roy. Qu'est-ce que son garçon lui envoyait donc tant que ça? Une pistole de temps en temps. A présent, elle va pouvoir mettre de l'argent de côté. On ne m'ôtera pas de l'idée que c'est Borne qui a manigancé ça.
Ils étaient furieux que Borne ne fût pas intervenu en leur faveur. La mère Roy ne se trompait pas. Si Borne n'avait pas assez d'influence pour soustraire son gendre aux obligations du service militaire, il n'en connaissait pas moins plusieurs conseillers municipaux, et même était en bons termes avec le maire. Il avait suffi qu'il exposât la situation de sa bru et de la mère Catherine pour que l'indemnité leur fût accordée.
Les maisons de la Tampole voisinaient d'assez près pour que de l'une d'elles on entendît quelques-unes des paroles prononcées devant l'autre. Par> plus en
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plein midi qu'à neuf heures du soir la rumeur de la circulation ne pouvait couvrir le bruit des voix. Avec leurs granges, leurs écuries, leurs hangars, leurs toits à cochons, à lapins et à volailles, les six maisons étaient groupées, mais dans im désordre assez pittoresque pour qu'aucun arcli .-jcte officiel n'en pût être rendu responsable. Bien que bâties en bordure de Thumble chemin vicinal, deux sur la droite et les quatre autres sur la gauche, aucune d'elles n'avait la même exposition : l'une regardait le nord-ouest, l'autre le sud-est; celle-ci était tournée vers le midi, celle-là nettement vers le nord; pour les trois qui restaient, on n'aurait rien pu dire de précis, étant donné que leur unique fenêtre n'était pas percée dans le même mur que la porte. Et puisque l'une d'elles était la chaumière de la mère Catherine, c'était d'une lucarne plutôt que d'une fenêtre qu'il fallait parler. Pour le moment la vieille était assise avec Madeleine, Borne et sa femme devant la maison de ceux-ci. D'avoir ses vingt-cinq sous par jour elle ne se sentait plus de joie : elle en oubhait la guerre qui lui valait cette fortune.
— Je crois, dit Borne qui fumait sa pipe, qu'ils sont en train de bien nous arranger.
— Il n'y a qu'à les laisser dire, répondit Madeleine, \U >ont jaloux de nous. Il n'y a pourtant pas de quoi I
Au fond elle était persuadée du contraire. Trentecinq sous d'assurés par jour, combien de paysans de la Tampole et d'ailleurs les avaient jamais eus? Certes jAT.irio avait exagéré en nffîrmant que le bas de laine
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des Gamuzat fût plein « à en craquer )> ; mais il contenait des louis dont Madeleine se promettait bien d'augmenter le nombre déjà respectable. Gamuzat avait emporté cinquante francs : il ferait en sorte d'en avoir assez pour toute la durée de la guerre. Borne étant le seul de la Tampole qui 11 le journal de temps à autre, — ses moyens lui permettaient d'y consacrer un sou ou deux par semaine — le camp des Gillotte dut se dispenser, ce soir-là, de l'entendre commenter les événements les plus récents de la guerre. Il raconta que nous avancions en Alsace et en Belgique, et que Strasbourg et Bruxelles étaient tout près de Berlin.
— Berlin, dit la mère Catherine, où est-ce que ça se trouve donc?
— Mais c'est le « chef-lieu de la Prusse 1 » fit Borne d'un ton supérieur. Laissez-nous tenir la Prusse, et vous m'en direz des nouvelles. Et puis les Russes y seront avant nous.
— Les Russes ? dit la mère Catherine stupéfaite. Les Russes ? Ils sont donc aussi dans cette affaire-là ?
— Mais bien sûr, qu'ils y sont ! dit Madeleine.
— Est-ce que je sais, moi ! fit la vieille qui pensait surtout à ses vingt-cinq sous. Je ne suis pas au courant des affaires des « monsieurs ».
Il y avait de longs silences pendant lesquels on n'entendait que les échos du concihabule des ennemis, et que les mille bruits d'une nuit d'été autour d'un hameau dont seules font mention les cartes de l'étatmajor : l'aboiement d'un chien de garde, le jappement
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d'un renard en chasse, le miaulement long d'un chat, le cri bref d'une souris qui se faufile dans son trou dissimulé sous des brindilles de bois sec au pied d'une haie, et surtout cet autre grand silence qui, faisant palpiter l'air, vient battre les oreilles qu'il creuse et remplit, coname le bruit de la mer fait des coquillages. Tout cela, Strasbourg, Bruxelles, Berlin, même les Russes, c'était bien lointain pour la vieille.
— Qu'ils enragent donc tant qu'ils voudront ! ditelle. Ça ne me gêne pas. Et c'est bien sûr pas eux qui me feront supprimer ma... Comment donc que \ous appelez ça? demanda-t-elle à Borne.
— L'allocation, dit-il.
— Oui : ma location.
— Ils ne sont pas si malins que ça, dit Borne. On a de quoi les tenir.
II n'en dit pas davantage, en homme qui veut laisser supposer qu'il a le bras long; pourtant la Marie n'était pas là. Faisait-il allusion seulement à son fusil ? Ou bien voulait-il insinuer qu'en cas de besoin il aurait à sa disposition toute la force armée du chef-lieu âe canton, c'est-à-dire les six gendarmes à cheval qui. au commandement de leur brigadier, chargeraient sabre au clair pour disperser les redoutables manifestants? Borne put croire que l'heure en était venue. Car le camp ennemi parut entamer un mouvement offensif. On l'entendit se lever et se mettre en marche. Dans la demi-obscurité Borne put voir le gros do la Iroiipe en masse compacte, tandis que les doux filles
Gillotte, Marie et Jeanne, se tenaient sur le flanc gauche, presque en éclaireuses. Mais il n'y eut point d'attaque, sinon en paroles.
— I) y a des rentiers qui prennent le frais, dit M ar ie en se retournant vers Jeanne.
A quoi celle-ci répondit :
— Il y en a qui ont de la chance.
Borne n'eut pas le courage de relever l'apostrophe indirecte de Marie. Mais Madeleine n'avait pas les mêmes raisons de se taire.
— Il y a des rentières, dit-elle, qui prennent le frais à toute heure du jour pendant que les autres travaillent.
— Tais-toi donc ! dit la mère Catherine, qui en tenait pour les demi-mesures et qui aurait voulu rester en bonnes relations avec tout le monde.
— Chut ! fit la femme de Borne, qui, elle non plus, n'était pas agressive. Laissez-les donc causer ! Qu'estce que ça peut nous faire?
Cependant, les deux vieux Roy se dissimulaient comme des transfuges, pas trop fiers, malgré tout, d'avoir déserté leur premier drapeau. Et c'étaient un peu aussi les sentiments de la mère Catherine; du moins y avait-elle gagné sa « location ». Seule, elle ne se fût jamais avisée qu'elle eût droit à ses vingt-cinq sous.
L'ennemi alla un peu loin, comme pour prendre l'air et, pour se le donner, de faire une promenade hygiénique. On le revit cinq minutes après. En passant,