LA CHAMBRE
Gomme s'il ne lui avait pas suffi de vivre à l'écart de la ville dans un faubourg peu habité, M°^e Latouratte coulait des jours paisibles dans une maison séparée de ses voisines par des jardins. Depuis la mort de son mari, elle y menait une existence de vieille fille aux mœurs douces, mais maniaque à l'excès, faisant elle-même cuisine, nettoyage et lessives. Toujours levée et couchée à la même heure, le nombre restait invariable des minutes qu'elle consacrait à chacun de ses repas; ces habitudes d'ordre, elle les tenait de son mari, ancien employé. Elle se le rappelait comme un homme admirable que la maladie seule avait pu empêcher de se rendre à son bureau. Et elle se prenait ellemême à témoin que pas une fois il n'avait eu à lui reprocher, lorsqu'il arrivait à midi douze pour déjeuner, do n'avoir pas encore mis le couvert.
Elle vivait modestement de petites rentes qu^elle devait à leur double esprit d'économie et au travail
acharné du défunt. Aussi entretenait-elle avec des soins méticuleux la chambre dans laquelle il était mort. Elle en avait fait à la fois un sanctuaire et un salon où se trouvaient rassemblés les objets les plus précieux et les meubles les plus beaux qu'elle eût en sa possession. Au-dessus de la cheminée on voyait, dans un cadre magnifique, r agrandissement d'une photographie de M. Latouratte. On marchait sur des tapis épais. Les deux fauteuils étaient recouverts de housses. Des doubles rideaux adoucissaient la crudité de la lumière, et Ton entendait à peine le tic tac de la pendule posée sur du velours.
La guerre vint, et peu à peu la ville se peupla de travailleurs étrangers, de réfugiés, de soldats, d'ingénieurs et d'officiers. Pour vivre presque sans relations, M^^ Latouratte n'en apprit pas moins que beaucoup d'habitants tiraient parti de leurs maisons, en louant assez cher les pièces inoccupées. Elle réfléchit une semaine entière, demandant tout bas à l'esprit de M. Latouratte de l'inspirer : avaitelle le droit d'introduire ici un étranger? Il lui sembla, le septième jour, qu'elle entendit le défunt lui conseiller de ne point faire fi, par vain scrupule, d'un appréciable supplément de ressources.
Elle courut au plus pressé, c'est-à-dire aux guichets d'un des journaux de la ville qui voulut bien annoncer qu'il y avait, au numéro 120 du faubourg de Paris, « une belle chambre meublée à louer ».
LA CIIAMBnr
Après quoi elle attendit demandes et propositions, installant dans un coin obscur une toute petite table de toilette, persuadée que son futur locataire estimerait, comme elle, qu'il ne fallait pas rompre rharmonie du décor. Elle n'aéra que très peu. Cette odeur de renfermé lui plaisait, qu'elle respirait aussitôt qu'elle avait ouvert la porte; et elle ne doutait pas que son hôte n'y goûtât les mêmes joies qu'elle, loin des bruits et du tumulte des rues. Elle rectifia la position de certains cadres, donna un dernier coup de plumeau aux velours et aux peluches, tout en prêtant l'oreille au moindre bruit de pas sur le sable du trottoir.
Le lendemain, un peu avant midi, comme elle se hâtait de préparer son déjeuner — car c'était toujours comme si M. Latouratte eût dû rentrer à midi douze — elle entendit s'agiter la sonnette. Elle songea d'abord à ne pas ouvrir. Malgré tout, il lui en coûtait de prendre un locataire : toutes ses habitudes n'allaient-elles pas être bouleversées? La voix d'outre-tombe lui avait parlé gains à réaliser et services à rendre, mais ^L Latouratte pouvait en prendre à son aise I Pourtant elle s'en fut, s'essuyant les mains à son tablier, et se trouva faco à face avec un lieutenant d'infanterie.
— C'est bien vous, madame, dit-il, qui avez une chambre meublée à louer?
— C'est-à-dire..., balbutia-t-elle, mise au pied du mur et comme vraiment prise au dépourvu.
Il la regardait, étonné. Elle se décida :
— Oui, monsieur. C'est bien moi. (Ah 1 la voix de M. Latouratte !) Et une belle chambre, monsieur !
Elle la lui fit voir, lui en détaillant les splendeurs, moins la table de toilette.
— Et c'est dans ce propre lit, dit-elle, qu'est mort mon mari dont voici la photographie.
Le visiteur eut un tic nerveux. Il demanda, comme par acquit de conscience :
— Et votre prix, madame?
' — Ce serait cinquante francs, dit-elle. Pour une chambre pareille, ce n'est pas cher.
— Je réfléchirai, dit-il. Je vous rendrai réponse demain.
L'après-midi elle reçut un sous-lieutenant d'artillerie. Ce fut le même cérémonial, mais elle dut ajouter :
— On est déjà venu ce matin. On doit me rendre réponse demain. Si monsieur veut me laisser son adresse, je lui ferai savoir...
— Inutile, dit-il. Je reviendrai moi-même.
Le lendemain, elle vit un ingénieur, un capitaine, un secrétaire d'état-major; le surlendemain : deux médecins, un sous-officier d'artillerie, un lieutenant de chasseurs à cheval et trois civils. Huit jours durant, ce fut un défilé ininterrompu. Cette bonne Moie Latouratte s'y perdait. Tous les visages se confondaient dans sa mémoire. Tous devaient lui