‹ La guerre sur le hameauChapitre 32 sur 46 · LA '♦ LOCATION · texte numérisé non relu

LA '♦ LOCATION

En sortant de la mairie de la petite ville, la Barbotte traversa la place et prit la grand'rue pour rentrer à Richâteau, le village où toujours elle avait vécu; C'était un soir d'octobre. Le crépuscule s'annonçait, et elle pressait le pas. Aujourd'hui, le roi n'était pas son cousin. Elle venait de toucher sa « location », comme elle disait : dix-sept francs cinquante qui, depuis plus d'un an, à échéance fixe, tombaient tous les quinze jours dans son porte-monnaie.

Elle n'en profitait pas pour se mettre à la dernière mode : elle avait conservé bonnet blanc, jupon court et gros sabots. Elle n'en usait point pour s'offrir des douceurs : elle continuait de déjeuner de pommes de terre au lard et do dîner d'une soupe à l'huile. Tous les mois, elle envoyait dix francs à son garçon que la mobilisation avait rappelé dans un régiment de réserve et qui, depuis, se battait... par là-bas... dans le Nord... Jamais elle

n'avait su au juste le nom du pays. Il lui écrivait toujours : « Je n'ai pas besoin d'argent. » Elle lui en envoyait quand même.

Lors de la déclaration de la guerre, il était son unique soutien. Il y avait bien Barbot, mais allez donc compter sur un homme qui, par brusques coups de tête, partait un beau matin, après l'avoir battue la veille, pour se louer dans des fermes de départements lointains où parfois il restait plus d'une année! Précisément, il avait disparu de Richâteau vers le milieu de juin 1914, et depuis ce temps elle en était sans nouvelles. Elle ne s'inquiétait pas. Mais elle ne pouvait s'empêcher de sans cesse penser à lui, avec la crainte de le voir revenir. Qu'elle était donc plus tranquille, seule, et libre de tailler et rogner à sa guise ! Jamais malade, solide encore à soixante ans, elle ne s'était fait aider que lors de la dernière moisson. L'argent de sa « location » était sacré pour elle : n'en dépensant que le strict nécessaire, elle mettait de côté, chaque mois, une quinzaine de francs.

Il faisait nuit quand elle arriva. Le village n'était pas éclairé. Tous les volets étaient clos. Quelques impostes seulement brillaient d'un faible éclat, mais la Barbotte connaissait un par un les mares, les tas de fumier, les troncs d'arbres et les grosses pierres. Pas un bruit. Les chiens de garde eux-mêmes, reconnaissant son pas, dédaignaient d'aboyer. Elle cherchait sa clef dans la poche de

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son tablier, tout en frottant ses sabots sur le granit du seuil, lorsqu'elle entendit, plutôt qu'elle ne le vit, se lever quelqu'un qui était assis le dos appuyé contre la porte. Elle ne s'y trompa point : ce ne pouvait être que Barbot.

— C'est toi? dit-il.

— C'est moi, répondit-elle.

Elle fut bien obligée d'ajouter :

— Te voilà revenu? Où que tu étais donc ?

— Par là, dit-il en esquissant vers l'ouest un geste qu'elle ne vit pas. Dans la Sarthe. Et le garçon?

— Il est dans le Nord.

— Ah ! fit Barbot.

Et ce fut tout. Ils n'avaient plus rien à se dire. Machinalement, elle tournait et retournait la clef dans sa poche sans se décider à ouvrir. Il lui prenait même des envies de laisser là ses sabots et de détaler si vite qu'il ne pût la rattraper. Mais il aurait été capable d'enfoncer la porte et de tout mettre au pillage, bien que ce soir il ne parût pas surexcité. Quinze mois de séparation l'avaient déshabituée de lui. Et elle attendait elle ne savait quoi.

— Alors, femme, dit Barbot, au revoir.

— Tu ne restes donc pas? fit-elle, à la fois stupéfaite et heureuse.

— Non. J'ai un camarade qui m'attend au tournant de la route. On s'en va dans lo Midi. Marcher

un peu plus un peu moins, pendant qu'on y est !... J'ai fait un crochet jusqu'ici pour prendre des nouvelles du garçon.

— Tu ne vas pourtant pas t'en aller comme ça 1 s'exclama-t-elle.

— Je n'ai besoin de rien, dit-il. Et l'autre m'attend.

Mais elle se dépêchait d'ouvrir la porte et d'allumer la bougie. Barbot entra comme un étranger dans cette chaumière qui était la sienne.

— Tu boiras bien un verre de vin? dit-elle. C'est toujours de celui du petit fût que tu avais acheté avant de partir. Moi, ce n'est pas ce que j'en prends.

Exceptionnellement, elle en but pour trinquer avec lui. Et elle lui conta tous ses tracas de paysanne obligée de cultiver elle-même. Mais elle ne soufïïa mot de sa « location ». Barbot piétinait d'impatience.

— Je vais t'accompagner jusqu'à la route, ditelle.

Il ne répondit rien, mais la laissa faire.

— Quand c'est-il que tu penses revenir? demanda-t-elle.

— J'en sais rien. Pas avant la fin de la guerre, probable. Il y a de l'ouvrage, et bien payé.

Sur la route, on entendit tousser le camarade.

— Femme, dit Barbot, dont la voix tremblait un peu, voilà vingt francs que tu enverras au gar-

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