SUR LE PONT DES CANES
Elles taillaient une bavette, tout simplement, sur le pas de leurs portes. Chacune d'elles tenait à la main son balai qui, pour Tinstant, se reposait pendant que les langues allaient bon train. Il y avait là M™e Sacquet, M^e PiHon et M^e Savre. A la vérité, les temps n'étaient plus très éloignés — pour les deux premières du moins — où Ton ne les appellerait plus « Madame », mais « la mère ». Car c'étaient — si Ton peut ainsi parler — des (( dames du peuple ». Et Ton s'en apercevait bien à les voir, nu-tête, en tablier et chaussées de sabots à brides, faire elles-mêmes leur ménage.
Il était 8 heures d'un matin de février humide et brumeux. Le seul ruisseau dont la petite ville pût s'enorgueillir et à qui, dans sa gratitude, elle décernait le nom de rivière, passait sous le pont des Canes pour disparaître un peu plus loin sous des maisons construites do manière à ne le point gêner. C'étaient d'humbles maisons d'ouvriers dans un
quartier pauvre. Prises, Thiver, entre les deux humidités du ciel et de « la rivière », elles sentaient leur plafond et leur carrelage suinter.
De quoi nos trois dames eussent-elles parlé, sinon de la guerre? M^^^ Savre, la plus jeune d'elles trois, paraissait aussi la plus énervée. Plusieurs fois déjà elle s'était détachée du petit groupe pour regarder jusqu'au bout de la longue rue presque droite comme si elle eût attendu quelqu'un.
— Ma foi, dit M^® Sacquet, forte personne et d'aspect imposant, si je sais bien compter sur mes doigts, ça ne fait pas loin de cinq mois que le mien n'est pas revenu. A peu près comme le vôtre, hein !
Mmepillon?
— Attendez donc ! dit celle-ci, toute menue. Il était là l'an dernier pour le 15 août. Autant dire que ça fait six mois. Et, à côté de ça, vous en voyez d'autres qui « rappliquent » continuellement en permission !
— Qu'est-ce que vous voulez 1 réfléchit d'une voix douce M.^^ Savre, qui semblait avoir le sentiment de la justice. Ceux-là reviennent pour les travaux des champs. Il faut bien que le blé soit semé et récolté. On ne peut pas vivre de l'air du temps.
Sacquet et PiUon étaient, de leur métier, l'un maçon et l'autre bourrelier. Agés respectivement de quarante-cinq et de quarante-quatre ans, ils étaient mobilisés comme G. V. G.