SUR LE PONT DES CANES
— Oh ! vous, riposta, les lèvres pincées, M^^ Pillon, quand on vous entendra vous plaindre, les cornuelles pousseront sous le pont des Canes. Certainement qu'il faut que les champs soient cultivés ! Ça n'empêche pas...
— Mais alors, dit M^^ Savre, et moi qui n'ai pas revu le mien depuis le douzième jour de la guerre !
— Ce n'est plus la même chose, répliqua avec assurance M^^^^ Sacquet. A présent, vous y êtes habituée, et puis, il peut arriver d'un moment à l'autre.
C'était vrai. Savre, âgé seulement de trente-sept ans, était sur le front depuis le troisième mois de la guerre. Des circonstances spéciales — dont il ne se plaignait d'ailleurs pas, lui non plus, dans ses lettres — avaient jusques alors retardé son tour de permission. Mais il avait écrit la semaine précédente que, cette fois, ça y était. « Tu penses bien, mandait-il, que je ne sais pas au juste le jour ni l'heure où j'arriverai. Mais tu peux m'attendre pour dans le courant de la semaine prochaine. » De sorte que ce matin-là, M^^ Sacquet et M°^e Pillon enviaient le sort de leur voisine. Oh I elles n'y voyaient point malice et n'y mettaient pas de méchanceté. Elles savaient bien, au fond, que leurs hommes, le long d'une voie ferrée du Nivernais, n'entendaient sifller q\ic les trains, et que Savre, depuis quinze mois, n'avait pas été toujours à la noce dans les tranchées. Mais son retour, possible
pour aujourd'hui et certain pour un des jours suivants, renversait les valeurs : sa longue absence s'effaçait devant son prochain séjour ici, d'une semaine entière, tandis qu'elles ignoraient, elles, quand elles reverraient leurs hommes. Ce sont des sentiments bien humains.
Et M'^^ Sacquet en revint à son sport favori, qui était de protester contre les injustices, citant des noms et des dates. Et c'était le spectacle le plus gai que de la voir, aux passages les plus pathétiques, agiter son balai, pendant que M"*® Pillon opinait du chef et que M"^® Savre regardait droit devant elle. Au moment où M^^^ Sacquet allait conclure, selon son habitude, un pas fît résonner derrière elles le sol de la rue. Elle n'eut le temps que de dire :
— C'est toujours...
Et elles virent arriver Savre, vêtu de bleu et casqué de la bourguignotte. Il embrassa sa femme, toute pâle d'émotion, et serra les mains des deux autres.
— J'ai préféré venir à pied par la vieille route, dit-il, que d'attendre le tacot. (C'est le nom que Ton donne aux petits trains de la ligne d'intérêt local.) J'y ai gagné près d'une heure.
— Eh bien, vrai, vous n'avez pas maigri ! lui dit M°*® Sacquet. Le mien m'écrit qu'il a perdu six livres.
— Allons I fit Savre, on se reverra.
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Il avait hâte de retrouver son intérieur. 11 entra chez lui, suivi de sa femme.
Mnie Sacquet et M"^^ Pillon restèrent là un instant. Elles songeaient, Tune et l'autre, que leurs maris étaient loin d'elles, tandis que « la Savre »... Alors M°i® Sacquet put achever la conclusion, qu'elle avait commencée, de son discours :
— C'est toujours les mêmes, allez, M"^^ piHon, (fui ont de la chance.