LE SAC
Un peu avant la nuit, le vieux jeta son fagot sur la pierre du seuil. Selon son habitude il était arrivé à pas de loup, ses sabots, sans bruit, enfonçant dans la terre humide. A l'intérieur de la chaumière la vieille n'avait pas encore allumé la chandelle. Dans la cheminée, entre les deux pierres qui servaient de chenets, se consumaient deux maigres tisons. Elle était là, assise, les coudes sur les genoux, réfléchissant à des choses. Depuis plus de deux ans, la guerre planait sur le pays comme un vautour qui menace les poulaillers. Elle se rappelait 1870, quand les Prussiens s'étaient arrêtés à quelques lieues d'ici. Elle n'oubliait pas M. Wagnien, l'inventeur de l' arrache-tripes, qu'on peut voir au musée de Montsauche : il eût suffi que la horde des envahisseurs se rapprochât à courte distance pour que l'engin de guerre fit son office. Heureusement, on n'avait pas été obligé d'en venir à ces extrémités.
Ce n'était pas seulement le crépuscule d'un jour d'hiver, mais aussi de deux vies humaines. Elle et lui représentaient, réunis, la somme de presque deux siècles de travail et de privations. Possédant tout juste leur chaumière avec un pré et un jardin, ils cultivaient eux-mêmes leurs terres, toujours levés avant et couchés après le soleil. Et le résultat de toute cette fatigue était représenté par un sac de louis qui dormaient au bon endroit et que, tantôt le vieux, tantôt la vieille, au gré de leurs impressions et de leurs craintes, déplaçaient pour les mettre en lieu plus sûr. Le sac avait connu tour à tour le grenier et la cave, les tiroirs de l'armoire et le four, les dessous du carreau descellé et, de l'armoire encore, l'abri de la corniche.
Délesté de son fagot, le vieux poussa la porte sans même appuyer sur le loquet depuis longtemps détraqué. La vieille sursauta : toute à ses réflexions, elle ne l'avait pas entendu venir.
— Te voilà donc? dit-elle.
— Me voilà, répondit-il.
Ce fut tout. Il posa ses sabots près de l'évier et marcha sur ses chaussons.
Ils avaient, depuis des années, tellement l'habitude de se retrouver à pareille heure, en cette saison, qu'il leur eût paru impossible qu'il n'en fût pas ainsi longtemps encore. Et, sans doute, s'il mourait avant elle, s'imaginerait-elle l'entendre
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encore rentrer. Elle se lèverait en sursaut, persuadée de l'avoir vu « revenir ».
En face d'elle, il s'assit sur une chaise bancale et, comme pour qu'elles pussent se reposer, mit tout de suite ses mains sur ses genoux. Il devait avoir une idée fixe, car il dit brusquement :
— Où c'est qu'est le sac ?
Elle secoua la tête sans répondre : c'était son secret.
— Où c'est qu'est le sac? répéta-t-il.
— Quoi que tu veux en faire? dit-elle agressive. Elle était la seule comptable de leurs deniers.
— Ce que je veux en faire? Il y a que j'ai rencontré Borne et qu'il m'a dit : « Vieux, si des fois vous aviez des sous à placer, n'y a pas de meilleur emprunt que celui de la Défense. Ça rapporte plus de cinq du cent. » Ainsi I...
Gomme elle restait muette, il ajouta :
— Et Borne m'a bien dit : « C'est garanti par l'Etat. N'y a rien à craindre... »
Sur le mécanisme financier des emprunts, ils n'avaient que de très vagues idées. Mais, pour avoir une fois ou deux essayé de placer leurs économies, — à la fin c'était toujours la vieille qui s'y était opposée, préférant au froissement des papiers le tintement de l'or, — ils en savaient assez pour ne pas ignorer que pareils intérêts ne se ramassent point dans le pas d'un bœuf. Pour la troisième fois, il dit :
— Où c'est qu'est le sac?
Gomme elle s'obstinait à ne pas répondre, il se leva, prit^ sa chaise qu'il posa devant l'armoire. Sur un tel ton d'angoisse elle lui dit : « Il n'est pas là 1 » que le vieux comprit tout de suite qu'il y était. Cherchant derrière la corniche, il n'avança qu'une seule main, tant il était sûr de ramener le sac. Ne sentant rien, il y mit les deux mains, sans plus de succès. Il tâtonnait, pensant qu'il se trompait, quand la vieille s'écria, bouleversée :
— On nous a volés ! Y a cinq jours que je l'avais mis là 1
Fébrile, elle alluma la chandelle. Tous les deux, jusqu'au lendemain matin, ils passèrent leur nuit à chercher dans les cachettes antérieures, s' accusant l'un l'autre. Porter plainte? Ils ne voulaient point que les gens de Vaucorniot fussent informés qu'ils avaient des économies : quatre-vingt-cinq louis ! Leurs soupçons se portaient sur tout le monde et ne s'arrêtaient sur personne. Ils vécurent deux jours sans sortir, de crainte qu'à les voir on ne devinât le malheur. L'après-midi du second jour, elle eut une inspiration : c'est toujours la meilleure idée qui vient la dernière. Elle vida l'armoire. Du dernier rayon en haut, elle tira un drap, et le sac tomba sur les carreaux. Elle poussa un cri. Le plafond de l'armoire, de longue date vermoulu, ayant cédé, le sac avait glissé sur la
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pile de draps. Ce fut comme s'ils étaient entrés en possession d'un héritage inespéré.
Et ce fut elle qui, le lendemain matin, partit en cachette pour la petite ville, chargée des quatrevingt-cinq louis qu'elle avait si bien cru perdus. En plus des titres, elle reçut un certificat de versement d'or. Ils auraient pu le clouer victorieusement au-dessus de la cheminée, mais les gens de Vaucorniot n'avaient pas besoin d'être mis au courant. Titres et certificat, la vieille les enveloppa soigneusement dans une toile destinée à voyager comme le sac « d'écus ».
Quant à celui-ci, ils le plièrent dans un des tiroirs de l'armoire, à la portée de la main, en attendant qu'il s'alourdît des autres économies qu'ils auraient le temps de faire avant de mourir.