‹ La guerre sur le hameauChapitre 5 sur 46 · I.\ (.! KRl^E SUR LE ITAMKAL 3o · texte numérisé non relu

I.\ (.! KRl^E SUR LE ITAMKAL 3o

comme s'il eût continué une conversation commencée, Oranger dit :

— ... Et puis, moi aussi je devrais toucher vmgtcinq sous.

Borne dit, assez haut pour être entendu :

— Il y en a qui n'ont qu'un œil qui feraient mieux do se taire.

Ce sont de ces allusions déhcates dont on a le secret dans les campagnes et qu'on se lance les uns aux autres comme des flèches empoisonnées, mais qui ne font de mal à personne.

Ce soir-là, les choses n'allèrent pas plus loin, mais elles eurent le mérite de préciser les positions et d'annoncer la réouverture des hostilités suspendues et le réveil des inimitiés assoupies depuis plusieurs années.

On s'en aperçut bien durant les jours qui suivirent. Entre belligérants il y eut de brèves passes d'armes, et même quelques escarmouches. Au lieu de s'en aller, comme par le passé, toutes ensemble au marché du jeudi, les femmes se fractionnèrent en deux groupes, dont l'un dépassa l'autre qui le perdit de vue. C'étaient Madeleine, sa mère et la Dareaude, qui marchaient le plus vite. La Roy, la Orangère et la vieille Gillotte suivaient à distance moins respectueuse que suffisante. Un matin, la mère Catherine trouva des ordures étalées à dessein devant sa porte. Elle ne s'en rendit compte qu'après avoir marché dedans à pleins sabots. Mais ceux-ci on avaient vu bien d'autres, et ce fut

à peine si elle les essuya sur T herbe abondante de sa cour. Tout en marmottant, il semblait qu'elle humât d'où venait le vent? Qui lui avait joué la farce? Justement la mère Roy, sa plus proche voisine, vidait à même le chemin une marmite d'eau sale.

— Il y en a, dit la mère Catherine, — toujours ces fines allusions de nos campagnes, — qui feraient mieux de garder leurs ordures pour* eux que de les jeter devant les portes des autres. Des fois, on pourrait bien leur mettre le nez dedans.

Après quoi, satisfaite, elle rentra chez elle. La mère Roy fit comme si elle eût été sourde.

Mais on entendit une autre chanson le matin où Borne, en ouvrant sa fenêtre, constata la présence d'un chat crevé qu'on avait accroché. Dieu sait à quelle heure de la nuit, à un clou depuis longtemps planté entre le rebord du toit et l'ébrasement. Il n'en fit ni une ni deux. Il sortit avec son fusil, cria d'une voix forte, de façon à ce qu'aucun être vivant de la Tampole n'en ignorât :

— S'il y en a qui veulent la guerre, ils n'ont qu'à le dire; ils l'auront ! Avec ça, j'ai de quoi leur répondre. Et, si ça ne suffit pas, les carabines des gendarmes seront là pour un coup.

Personne ne sourcilla. Le défi ne fut pas relevé. Mais, dans la maison des Gillotte, Marie se tordait de rire.

Quant à Madeleine, elle trouva, cloué sur sa porte, un morceau de papier à lettres qui portait, en grandes

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cajiitales ambitieuses d'imiter les caractères d'imprimerie :

« Tu n'es qu'une faizeuse d'embarra tu ne sait mêmes pa écrire. »

Ces incidents, et d'autres encore, déteignaient sur les journées, auxquelles ils donnaient comme une teinte belliqueuse et communiquaient, eût-on dit, une odeur de poudre. La nuit même, on ne dormait plus que d'un œil, dans l'attente d'une offensive de l'ennemi, qui pouvait attaquer soit en ordre dispersé, soit en formations serrées.

Cependant, ailleurs on se battait d'autre façon. Borne, qui n'avait pas cessé de lire son journal, savait que nos troupes reculaient. Il n'en était pas ému, puisque c'était pure question de tactique. Mais, parlant des Prussiens, la mère Catherine demanda plus d'une fois s'ils étaient encore loin de la Tampole. S'ils y venaient, eh bien. Borne prendrait une fois de plus son fusil. Et peut-être Oranger, et le vieux Gillotte, et le vieux Roy « marcheraient-ils » aussi ; mais cela leur donnerait-il droit aux vingt-cinq sous?

Ce fut à cette époque que Madeleine reçut de Camuzat une autre lettre où il lu ajmonçait qu'il allait faire partie d'un détachement de renfort qui ne tarderait pas à rejoindre le front. Il lui demandait, il la suppliait même de venir le voir avant son départ, puisqu'il lui était impossible, à lui, de retourner à la Tampole. Plusieurs heures de suite elle hésita. Mais, comme tout de même elle n'était pas tout à fait dé-

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pourvue de sentiment, elle se décida. Tant de fois il Tavait battue 1 Mais n'avait-il pas juré de s'amender? — Si vous veniez avec moi ? dit-elle à la mère Catherine. Ce serait mie occasion pour vous de revoir le Jean.

La vieille aussi hésita. Le voyage allait lui coûter plusieurs écus. Mais depuis des années elle n'avait embrassé son garçon, qui s'était abstenu de revenir à la Tampole. Puisque les circonstances les rapprochaient l'un de l'autre, le plus sage n'était-il pas d'en profiter? Et puis les frais de l'aller et retour n'absorberaient pas en entier sa « location ». Elles remirent leurs clefs à Borne, qui se chargeait, de plus, de garaer le gamin : l'emmener eût occasionné des frais. Du moins Madeleine en jugeait-elle ainsi. Et elles partirent ensemble un matin de septembre. Ni Tune ni l'autre n'avait jamais voyagé. Et c'était surtout pour ne pas être seule que Madeleine avait suggéré à la vieille d'aller voir le Jean. Sur la banquette des wagons — elles changèrent deux fois de train : à Corbigny, puis à Clamecy — elles se tenaient raides et gênées comme des femmes qui, pour la première fois, pénètrent dans le salon d'un « monsieur » haut placé. Leurs parapluies dressés tout droits entre leurs genoux empêchaient de glisser les paniers pleins de provisions qu'elles n'osaient mettre dans les filets, de peur soit de déranger les occupants, soit qu'ils ne leur fussent volés à leur insu. Entre Clamecy et Cosne, elles virent des territoriaux qui gardaient la voie ferrée. La

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vieille en fut fière : son garçon était, lui aussi, « terriloriau ». Elle lo fit savoir à tous ceux du compartiment. Et elle commençait à se familiariser avec eux et allait peut-être se débarrasser de son panier, quand elle dut les quitter : on arrivait.

De la guerre rien ne lui donna une idée comme de voir, dans la gare, s'ébranler un train chargé de soldats qui venaient du Midi, disait-on, et qui poussaient des clameurs. Sur le marchepied du wagon elle en resta bouche bée, tenant d'une main la poignée de la portière. Du silence de la Tampole, elle tombait dans ce qu'elle croyait être déjà le tumulte et le vacarme des combats. Il fallut que Madeleine, descendue la première et qui se demandait si elle n'eût pas mieux fait de venir seule, lui fît signe. Jugulaire au menton et baïonnette au canon, un territorial barbu se tenait près de la porte; d'autres faisaient les cent pas, prêts à offrir leurs ser- \àces aux voyageurs embarrassés, à soulager de son sac de voyage cette dame d'un certain âge, de son bébé cette jeune maman. Sur tous Madeleine appuyait son regard dur. Pour la mère Catherine, avec son bonnet blanc, son tablier noir et son parapluie b^eu, il était facile de de\iner en elle la vieille maman qui venait voir son garçon mobilisé. D'abord elle tourna sur ellemême, comme effarée, comme perdue, oubliant à chaque instant qu'elle fiUavec Madeleine. D'autrestrains se succédaient. Des voyageurs se pressaient pour sortir. Trois hommes d'éq\iipe roulaient des brouettes surchargées. Le factionnaire barbu se départit de son inmiobilité.

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— Qu'est-ce que vous cherchez, madame? dit-il.

Elle fut très étonnée de s'entendre appeler « madame )). A la Tampole et à Lormes elle était pour tout le monde tantôt « la mère Catherine », tantôt « la Dareaude. »

— Mon brave monsieur, répondit-elle, c'est rapport à mon garçon que je suis venue. Vous devez sûrement le connaître.

Le factionnaire eut un sourire.

— C'est que nous sommes nombreux, ici, dit-il.

— C'est Jean Dareau qu'il s'appelle. Il est à la 61 6 compagnie du 15® « territoriau «.

— Mais non, dit Madeleine : à la 15® compagnie du 61®.

— C'est bien possible, dit la vieille. Est-ce que je sais, moi?

— C'est votre mari, sans doute? dit le factionnaire à Madeleine.

Elle ne put s'empêcher de rougir légèrement.

— Son mari !... s'exclama la mère Catherine. Ah ! mon. brave monsieur !

Et elle lui aurait raconté toute l'histoire, si Madeleine, énervée, ne l'eût obligée à se taire :

— Vous voyez bien que ça n'intéresse pas ce monsieur?

Puis s' adressant au factionnaire :

— Mon mari est au 285®. Est-ce que c'est loin d'ici?

— C'est à la caserne Binot, répondit-il. Pour y arrivor, il faut que vous traversiez toute la ville. Quant

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à la 15^ du 61^, elle est cantonnée rue de Donzy. Vous n'avez qu*à aller droit devant vous, par la rue du 14 Juillet. Après, vous demanderez.

Elles sortirent de la gare, pensant entrer dans un pays terriblement semé, à leur intention, de pièges et d'embûches. A force de se renseigner, elles parvinrent à l'entrée de la rue de Donzy. Il ne leur restait plus qu'à trouver la maison où « cantonnait » le Jean. Ce fut Madeleine qui le reconnut la première, bien qu'il eût changé. Barbu comme le factionnaire de tout à l'heure, assis sur le seuil d'une boutique à louer, il fumait une pipe en soldat qui a la conscience tranquille. Il était cinq heures de l'après-midi. 11 n'eut pas de peine à reconnaître sa mère (à soixante-cinq ans elle était toujours la même qu'à cinquante) et Madeleine, qui pourtant avait un peu maigri. Il embrassa l'une et, sans hésitation, donna une poignée de mains à l'autre.

— Je pensais bien, dit-il à Madeleine, que tu allais venir. Camuzat m'a dit qu'il t'avait écrit.

-^ Ainsi ! dit la vieilli^ qui le regardait, tu Tas donc vu?

— On se voit tous les jours, répondit-il. Mais, toi, si je m'y attendais!...

Il n'en revenait pas qu'elle eût consenti, ne fût-ce que pour deux jours, à se déraciner de la Tampole.

— Il y a tollomont de temps qu'on ne s'était vus ! dit-elle. Sais-tu que tu as forci? Allons ! l'air de Paris ne t'a pas fait de mal.

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— Je VOUS laisse, dit Madeleine. Je vais voir Gamuzat.

Jamais elle ne le désignait par son prénom.

— Ce n'est pas la peine, dit le Jean. Tous les soirs il arrive à cette heure-ci. Et nous mangeons la soupe ensemble à Tauberge.

La guerre avait donc accompli ce miracle de les réconcilier?

— Est-ce qu il sait quand il part? demanda Madeleine.

-^ Pas encore. Mais ça ne peut plus guère tarder.

— Et toi? Est-ce que tu vas aller à la guerre? dit la vieille.

— • Il n'est pas question de nous, dit-il, pour le moment.

— Dame! réfléchit-elle tout haut avec orgueil. Quand on est « territoriau ! »

Elles avaient posé leurs paniers sur le bord du trottoir étroit. Des territoriaux allaient et venaient, inoccupés, attendant Theure de la soupe. Un détachement en armes passa : c'était la garde montante.

— Je vais me mettre en tenue, dit le Jean. Ça sera vite fait. Vous pouvez entrer avec moi.

C'était, au rez-de-chaussée, une grande pièce jonchée de paille. Seuls, les équipements accrochés aux murs indiquaient vaguement la place de chacun de ceux qui, l'heure sonnée, s'étendaient là pour dormir.

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— Et c'est là-dessus que tu couclxes? dit la mère Catherine qui songeait que son âno n'était guère moins bien partagé.

— Mais oui, répondit le Jean qui mettait sa capote. A la guerre comme à la guerre ! Et il y on a de plus à plaindre que moi.

Il les conduisit à Tauberge où, chaque soir, il retrouvait Camuzat. La salle enfumée était basse de plafond. 11 devait y faire bon l'hiver, quand le vent d'ouest pousse la pluie ruisselante contre les murs ou que la brume épaisse, montant de la Loire proche, envahit les rues. Aujourd'hui la porte en était grande ouverte, et Ton pouvait voir circuler d'innombrables groupes de soldats : hommes de l'active et delà réserve qui, déboulant de la caserne Binot, se répandaient parles rues comme la brume en hiver, territoriaux qui n'avaient qu'à mettre leur capote et qu'à faire un pas, sortant de leurs cantonnements, pour être « en ville ». Les tables des cafés, des restaurants et des auberges se garnissaient de consommateurs assoiffés et affamés. C'était l'heure où se propageaient à la fois les nouvelles les plus authentiques et les bruits les plus invraisemblables. Un peu étourdie, la mère Catherine parlait de son blé et de l'âne quand Camuzat entra, l'air grave. Tout de suite il aperçut Madeleine. Il l'embrassa quatre fois sur les deux joues. Elle fut un peu gênée par cette manifestation d'une tendresse à laquelle il ne l'avait pas habituée. Pourtant elle ne dit rien. Tout de suite il annonça :

— Ça y est, nous partons demain, dans l'aprèsmidi ou ]e soir.

— Tu en es sûr? demanda le Jean.

— Tout à fait. Nous venons de passer la revue en tenue de départ.

Cependant il débouclait son ceinturon et se débarrassait de sa capote. Lui aussi était étonné de ce que la mère Catherine fût venue. 11 demanda des nouvelles du gamin. Attendant Madeleine pour aujourd'hui, il avait une permission de la nuit; une chambre était retenue à Tauberge. Pour la mère Catherine, sur qui personne ne comptait, on convint avec Taubergiste qu elle coucherait sur un lit de sangle, dans une soupente restée libre.

Les deux femmes s'étaient assises le dos au mur. En face d'elles prirent place les deux hommes. Chaque soir, lorsqu'ils étaient seuls, ils se retrouvaient là pour parler de la Tampole. Ils n'égrenaient pas le chapelet des pittoresques souvenirs d'enfance. Mais la moindre de leurs phrases baignait dans cette indéfinissable atmosphère que composaient autour d'elle et la neige des hivers de jadis, et les blés qui pointaient, et la première aubépine sur les haies, et le chant de la grive, et le mouvement des branches souples dociles à la brise. Il y avait le Jean, déraciné par une peine de cœur, et Camuzat, enraciné à la terre natale, héritier d'une interminable série d'ancêtres et que rien n'aurait pu arracher à la Tampole, pas même un désespoir d'amour. Le grand bouleversement d'aujourd'hui avait effacé

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leur rivalité d*hier. Le Jean avait été vaincu : qu'importait, à présent qu'il s'agissait d'une \-ictoire bien différente ! Et il était heureux, ce soir, de se retrouver presque à la Tampole, puisqu'il y avait là sa mère et Madeleine. Tour à tour il regardait l'une et l'autre. Camuzat n'était point jaloux de le voir dévisager Madeleine un peu plus qu'il n'eût été nécessaire. La Tampole, il la retrouva bien davantage encore, lorsque les deux femmes ou\Tirent leurs paniers pour y prendre des œufs durs, du jambon cru, du fromage blanc, de belles poires jaunes et du pain noir. Le repas ne fut point mélancolique. Voir Madeleine faisait oublier à Camuzat toutes les préoccupations du départ imminent. Ils burent plus de vin que de coutume. Le Jean tint à offrir le café : venant de Paris où l'on ramasse l'or à la pelle, comme chacun sait, il devait être riche. Il parla de son métier : n'est pas garçon livreur qui veut. Il faut bien connaître les rues de Paris, et il n'y en a pas qu'une, vous pouvez m'en croire, et il faut être poli avec la clientèle. Il y a des fois où l'on \'oiis refuse la marchandise; alors, ce que vous avez de mieux à faire, c'est de la remporter. Il y a aussi des fois où l'on vous donne un pourboire.

Autour d'eux bourdonnaient les conversations bruyantes. Pas un souffle de sent (ut ce n'était pas dans cette auberge qu'on aurait eu l'idée ni même les moyens d'installer un ventilateur) ne chassait au dehors la fumée des pipes et des cigarettes. Eût-il

même l'ait du vent, que la porte était obstruée par des groupes, sans cesse renouvelés, d'hommes vêtus de rouge et de bleu qui dialoguaient en se balançant sur leurs jambes; tous n'avaient pas les moyens d'entrer. Mais tous avaient la faculté d'en relativement barrer l'accès.

Un peu avant neuf heures le Jean fut obligé de rentrer pour l'appel. On se retrouverait demain matin. La mère Catherine gagna sa soupente : la tête lui tournait d'avoir bu du café.

Gamuzat et Madeleine se retrouvèrent seuls dans une chambre dont la peinture des murs s'écaillaiL. L'acajou du lit avait craqué, et même disparu, à plusieurs endroits. Sur la table de toilette en bois blanc, la cuvette fendillée était d'une propreté douteuse. Qu'importait à Gamuzat ! Pour la première fois depuis un mois — il s'efforçait de ne pas penser que ce serait peut-être la dernière — il allait coucher entre des draps, près de sa femme. Aussitôt qu'il eut fermé la porte, de nouveau il embrassa Madeleine. Elle se laissa faire. Elle ne le reconnaissait plus; elle "n'avait pas été, elle, ne fût-ce que pour un temps, transformée par la guerre.

— Sur les cinquante francs que j'ai emportés, dit -il, il m'en reste vingt.

Il s'était arrangé de manière à ne jamais dépenser plus de vingt sous par jour. Elle en fut plus émue que de tous ses baisers. Elle avait apporté pour lui trois louis, pensant bien qu'il lui dirait : « J'ai besoin d'ar-

geufc », invoquant les circonstances, Tentraînement, que savait-elle encore ! Il ajouta :

— Puisque je pars demain, inutile que je m'embarrasse d'argent. Nous allons tomber dans des pays ravagés où je ne pourrai pas dépenser un sou.

Puis, changeant de ton :

— Est-ce que tu as cru ce que je t'ai écrit?

Bien qu'elle n'aimât point ce genre de conversations sentimentales, Madeleine se crut obligée de lui répondre :

— Ma foi I je me suis dit que tu avais fameusement changé. Tant mieux, si ça dure !

Le lendemain matin, lorsqu'ils se retrouvèrent tous les quatre pour prendre le café au lait, Camuzat n'était plus le même. Il était fier de partir. Il allait arriver sur le front, jouer de la baïonnette avec les camarades; la guerre serait terminée en cinq sec, et il reviendrait à la Tampole. Il hasarda même une ou deux allusions — que ne relevèrent ni le Jean, ni la mvrc Catherine — à l'adresse de ceux qui étaient contents de ne point partir.

Ils firent ensuite un tour sur les bords de la Loire. Jamais les deux femmes n'avaient vu couler tant d'eau à la fois. Devant et derrière ellee deux ponts enjambaient le fleuve. Sur les deux rives des soldats, leur capote rejetée sur l'herbe, péchaient à la ligne; d'autres lavaient leur linge. Un clair soleil argentait les feuilles des peupHers et des saules.

Mais c'était dimanche, et la mère Catherine i)ensait

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à la messe. Jamais elle n'avait manqué d'y assister à Lormes, bien qu'elle en fût éloignée de six kilomètres, quelque temps qu'il fit : qu'il y eût dans le chemin et sur la route un demi-mètre de neige ou qu'il fît une chaleur à décider de la chute des feuilles des chênes. Le Jean ne protesta point, bien qu'il vécût à Paris où, comme chacun sait, on a vite fait de tout apprendre, à Paris oui' on possède la somme des connaissances humaines devant quoi la religion tout de suite lâche pied. Madeleine allait à la messe aussi souvent qu'elle le pouvait, et Gamuzat était de ceux qui ne mettaient les pieds à l'église que pour les grandes fêtes : mais pour lui n'était-ce pas aujourd'hui grande fête? Madeleine était là, et il allait partir, et la guerre serait bientôt terminée. Ils -allèrent à Saint- Jacques. Les sons de l'orgue à tuyaux les surprirent. Les deux femmes, et même Gamuzat, et même le Jean, prièrent. Ils se sentaient aux prises avec des forces obscures qui les dominaient.

Quand ils sortirent, les rues regorgeaient de monde, mais l'élément civil était noyé dans l'armée. Les cours des hôtels de troisième ordre et des auberges étaient encombrées de voitures de toutes formes, et même de charrettes à ridelles; attachés à des anneaux de fer scellés dans les murs, des chevaux et des ânes mangeaient du foin. Dos environs, beaucoup de femmes étaient venues voir leurs maris mobilisés. Et plus d'une ne s'attendait pas à ce qu'ils partissent le soir même. (Ils ne s'écrivaient pas, se voyant tous les huit jours.)

Elles en devenaient toutes pâles. Mais ils avaient encore du temps devant eux, et ils se promenaient sur le marché parmi les paniers de légumes et de fruits, soupesant des melons qui sentaient doux et donnant un coup d'œil aux volailles.

Gamiizat et Madeleine, le Jean et sa mère firent eux aussi leur tour de marché. Ils se trouvaient ici dans un pays d'abondance où tout était moins cher que chez eux. La vieille surtout n*en revenait pas. Le repas de midi fut franchement gai. Camuzat ne partait qu'à six heures du soir, et c'était comme s'il avait eu devant lui toute une éternité. Plein de prévenances pour sa femme, il semblait qu'il eût à cœur de lui faire oublier, en une journée, tous les mauvais traitements qu'elle avait subis six années durant. Comme il avait son amour-propre, il tint à offrii* le café. On a beau n'être qu'un paysan, on peut avoir autant d'argent qu'un garçon-livreur de Paris. A quatre heures ils prirent le chemin de la caserne. Le vin, le café et la goutte aidant, Camuzat continuait de voir la vie en rose. Avant d'entrer il embrassa Madeleine et donna deux poignées • 1(» mains au Jean et à la mère Catherine.

Ils attendirent, en faisant les cent pas sur la route de Nevers. Les abords de la caserne étaient garnis de femmes, d'enfants et de vieux qui venaient, eux aussi, (le reconduire un mari, un père, un fils, et qui attendaient le moment du départ. A cinq heures le détachement, fort de mille hommes, s'ébranla, clairons et tambours en tête. Des fleurs et des drapeaux étaient fichés

dans les canons des fusils. Les sacs paraissaient lourds. Les musettes étaient rebondies. Les civils, hommes, femmes et enfants, marchaient sur les flancs de la colonne. Parce que c'était dimanche, il y avait du monde aux fenêtres et tout le long des rues. De la caserne à la gare le détachement, acclamé par tous, défila Tarme à la bretelle.

Madeleine, le Jean et la mère Catherine marchaient à côté de Camuzat. La vieille n'était pas la moins fière de jouer son rôle dans « cette affaire-là » : elle s'en souviendrait longtemps. A la voir trottiner, droite et alerte, on eût pu croire qu'elle aussi s'en allait à la guerre. Tout de même, à mesure qu'on se rapprochait de la gare, Camuzat perdait de sa belle humeiu'. Lorsqu'ils furent arrivés près de la barrière et que des factionnaires empêchèrent les civils d'aller plus loin :

— Allons 1 dit-il, ça y est.

Sa voix tremblait. Il embrassa Madeleine. A côté d'elle des femmes pleuraient. Alors ce fut plus fort qu'elle : elle tira son mouchoir. Camuzat mordait sa moustache. Un ordre fut donné : le détachement s'engouffra dans la gare.

— Inutile d'attendre, dit le Jean. Des fois ils restent là deux heures avant de partir.

Ils reprirent le chemin de l'auberge. Mais Madeleine étant triste, la soirée fut morne.

Elles s'en allèrent le lundi matin, et arrivèrent à la Tampoleà latombéede la nuit. Rien ne s'était produit

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pendant leur absence : Borne n'avait eu ni à faire appel aux gendarmes, ni même à se servir de son fu^il. Le lendemain elles reprirent leur ^^e, la vieille tranquille au sujet de son garçon qui ne partirait pas, Madeleine désormais inquiète. Elle s'eu'rangea, de moitié avec son père, pour que chaque matin le facteur apportât le journal. Maintenant, elle s'intéressait à la guerre, et bientôt elle en sut plus long que Borne. Mais où était Camuzat ? Quinze jours après son départ, elle n'avait pas encore reçu une lettre de lui. Peut-être était-il mort déjà? Elle ne pouvait se résigner à l'admettre. Une semaine durant il ne fut question que de la victoire de la Marne. Madeleine voyait la guerre terminée. Puis les opérations s'immobilisèrent. En même temps, elle entendait sur son passage — et la mère Catherine aussi — de discrètes allusions à « ceux qui profitent de l'argent qu'ils n'ont pas eu grand mal à gagner pour s'offrir des voyages. » Enfin elle eut de Camuzat une lettre datée du 13 septembre. Il ne lui indiquait pas l'endroit où il se trouvait ; c'était interdit. Mais il lui disait de ne pas s'inquiéter, et que tout allait bien. Elle fut un peu trajiquillisée. Bien qu'aidée par les Borne, elle avait d'ailleurs assez à faire pour que sa pensée ne fût pas sans cesse occupée des choses de la guerre. Soigner le bétail, — deux vaches et un âne, — mettre la main au battage du blé, arracher • l rentrer les pommes de terre, faire le bem're et le fromage et les porter à Lormes le jeudi, tout cela absorbait presque toutes les minutes de ohacime de ses

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journées. Et moins que jamais elle était disposée à faire attention aux cancans.

Mais Tautonme allongeait de plus en plus les nuits. Puisque Camuzat manquait à la maison," elle prit rhabitude d'aller veiller tantôt chez les Borne, tantôt chez la mère Catherine; ou bien c'étaient eux qui venaient chez elle. Il y avait au ciel des nuages gris. Le vent soufflait fort. Parfois la pluie s'écrasait contre les volets. On pensait à ceux qui se battaient là-bas. Le Jean écrivait une fois par semaine. Camuzat aussi, mais ses lettres arrivaient moins régulièrement. Et Madeleine ne pouvait s'empêcher d'être jalouse.

— Le Jean a delà chance ! disait-elle, lèvres pincées.

— Mais puisqu'il est territoriau ! répondait la vieille.

— 11 y en a de plus vieux que lui qui sont partis, objectait Madeleine toute disposée à voir en lui un embusqué.

Elle fut satisfaite — la vieille le fut beaucoup moins — le jour où le Jean fit savoir qu'il venait d'être, avec d'autres, « versé en renfort )> au 285^, où il se trouverait peut-être avec Camuzat, et que son départ était imminent. La vieille crut d'abord avoir mal compris. Elle porta la lettre à Madeleine. ^ h i§7 ïhi ^

— Mais non, dit celle-ci. Vous avez bien lu.

EUe rentra chez elle, hochant la tête. Elle s'assit, comme assommée par la nouvelle. Mais elle ne savait pas pleurer : à peine avait-elle réussi à verser quelques larmes le jour de l'enterrement de défunt Dareau.

A partir de ce moment, la Tampole sut que deux de

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ses enfants concouraient à la défense du territoire. Car il n'y avait pas de cloison étanche entre les deux camps et Ton n'ignorait nullement dans l'un ce qui se passait dans l'autre. Les femmes n'avaient point perdu l'habitude de causer à haute voix sur le pas des portes. iVinsi Borne savait que le vieux Roy était repris par son « asme », que définitivement la Grangère était enceinte et que chez les Gillotte les deux grandes filles s'étaient « crêpé le chignon » : rivahté d'amour, sans doute.

Dans les premiers jours de novembre, le Jean écrivit qu'il était arrivé à destination, que le hasard avait voulu qu'il fût versé à l'escouade de Camuzat, que la vie n'était pas trop dure et qu'il espérait bien s'en tirer. Ce fut pour les deux femmes un heureux présage que les deux hommes se fussent retrouvés.

— J'ai confiance, dit la vieille, que tout ça va bien marcher.

Madeleine aussi a\ait confiance. Elle n'était plus jalouse. Il n'y avait plus qu'à attendre la fin de la guerre.

Un revirement s'o})érait dans les esprits, à la Tampole. Le vieux Roy qui, au coin de son feu, avait le temps de réfléchir, attacha le grelot.

— M'est bien avis, dit-il en toussotant, du monuMit que le Camuzat et le Jean de la Dareaude sont à la guerre, que la Camuzate et la Dareaude ont droit à leurs ^^ngt-cinq sous.

Peut-être se n^prochail-il toujours d'être pa^sc

dans le camp des Gillotte, lui qui naguère s'entendait si bien avec Borne. Le vieux Gillotte, qui était venu prendre de ses nouvelles, ne dit ni oui ni non. Mais, quand il se retira, il emportait au fond de son âme la semence de la bonne parole. Quand elle eut germé et fructifié en lui, il voulut en faire profiter les autres. Ce fut Granger qui résista le plus longtemps. Ils finirent tous par convenir qu'en effet Camuzat et le Jean risquaient là-bas leur peau, tandis qu'eux restaient à l'abri du danger. Bien entendu, ils étaient vieux ou infirmes, mais ils pouvaient continuer vaille que vaille de gagner leur vie. Les allusions cessèrent et l'on put dire que, précurseur d'une paix prochaine, l'ordre régnait à la Tampôle. Elle fut conclue, du moins en partie, le jour où l'on apprit une autre grande nouvelle.

De Bourg-en-Bresse le Jean écrivit à sa mère qu'il avait été blessé à la jambe gauche, par un éclat d'obus, qu'il avait été transporté à Bourg où il se trouvait « on ne peut plus heureux » à l'hôpital, qu'au moment de l'attaque il était à côté de Camuzat ^u'il avait vu tomber, frappé d'une balle, qu'il l'avait ensuite perdu et qu'il ne pouvait rien affirmer « quant à ce qui était de savoir si Camuzat avait été tué ou simplement blessé. » Il ajoutait qu'il vaudrait peut-être mieux n'en point parler à Madeleine. Mais la vieille n'hésita pas. Elle estima qu'il était de son devoir de prévenir celle qu'elle considérait déjà comme une veuve. En elle persistait un sentiment de rancune contre Madeleine

qui avait épousé Camuzat de préférence au Jean et qui, depuis le départ de son mari, avait trop de fois répété que le Jean avait de la chance, lui, de ne point partir. Aussitôt lue la lettre, Madeleine en pleurant se précipita chez son père. Borne attela son âne et s'en fut à Lormes où il pria le secrétaire de la mairie de demander des nouvelles de son gendre. Mais déjà la Tampole était au courant. Ils arrivèrent les uns après les autres, les Roy, les Granger et tous les Gillotte, offrant à Madeleine leurs condoléances. Et, comme s'ils se fussent concertés, ils répétaient tous à peu près la même phrase :

— Après tout, on ne sait encore rien. Et Ton ne peut pais dire qu'il soit sûrement perdu.

— Ah 1 qu'est-ce que vous voulez !... répondait Madeleine.

Ce fut au tour de la mère Catherine d'être jalouse : personne ne vint la plaindre de ce que son garçon eût été blessé. Après tout, Camuzat l'était peut-être moins grièvement que lui. Dans l'après-midi elle re^int trouver Madeleine pour une lettre. Madeleine la reçut avec froideur.

— Je n'ai guère le cœur à écrire, dit-elle. La Granivore vous fera ça aussi bien que moi.

Là elle fut reçue avec non moins de froideur, du moins en apparence. Car la Grangère brûlait du désir de recouvrer son rôle d'écrivain publie et la défection de la \'ieille lui avait été sensible.

— Madeleine n'est guère en état d'écrire pour le

moment, dit la mère Catherine. Si tu voulais, tu serais bien aimable d'écrire à ma place au Jean.

— Vous m'aviez donc quittée? dit la Grangère.

— C'est-à-dire, répondit la vieille qui cherchait ses mots, c'est-à-dire que non. Pas tout à fait. Mais tu comprends, ça s'est trouvé comme ça.

Cependant la Grangère prenait son encrier et son porte-plume.

— C'est bien malheureux, ce qui m'arrive 1 dit la vieille.

— Oh certainement ! répondit la Grangère.

Ce fut tout ce qu'elle obtint comme condoléances, ce jour-là et les jours suivants. Une blessure, on peut s'en remettre, tandis que Camuzat peut-être était tué. Alors la mère Catherine se retrancha derrière sa dignité de mère offusquée et de doyenne d'âge pour qui l'on n'avait pas les égards qui lui étaient dus. Puisque son garçon était maintenant séparé de Camuzat, elle ne jugea plus nécessaire ni même utile de rester en relations suivies avec Madeleine ni avec les Borne. Elle ne reprit contact avec aucun de ceux du camp ennemi, sauf avec les Granger. Elle vécut seule tout l'hiver. Le Jean continuait de lui donner de ses nouvelles. Tout allait bien, selon ce qu'il disait.

Tout alla bien, jusqu'au jour où il annonça qu'on allait l'amputer, au-dessous du genou, de sa jambe blessée. Ce fut pour elle comme s'il allait être tué. Cette fois elle se précipita, bouleversée et furieuse en même temps, chez Madeleine.

— Lis donc ça ! dit-elle. On va lui couper la jambe !

— A qui? demanda Madeleine. A Camuzat ?

— Au Jean l cria la vieille. Au Jean !

Il s'agissait bien de Camuzat, au sujet duquel « Tautorité militaire » avait écrit à la mairie : Disparu ! Il pouvait être à Theure actuelle prisonnier après n'avoir reçu qu'une blessure insignifiante. Tandis que le Jean, on allait lui couper la jambe l Or, tout ce que Madeleine trouva à dire fut que c'était « ennuyeux », mais que « ça valait mieux que d'être mort. »

— Ennuyeux ! dit la vieille, vexée. Je te remercie, ma fille.

— Et puis, insista Madeleine, il aura une pension.

— Une pension ! Est-ce que ça lui remplacera sa jambe?

Elle s'en alla brusquement, se jurant bien de ne jamais revenir chez Camuzat. La nouvelle, elle la porta ensuite à domicile chez les Gillotte, chez les Roy, chez les Oranger. Ce fut partout comme chez Madeleine : « Cela vaut mieux que d'être mort », et « il aura une pension. )) Décidément elle ne réussissait point à s'attirer Icssympatlxies, qui toutes allaient à Madeleine. De nouveau, elle vécut seule jusqu'au printemps. Bougonnant au coin de son feu, elle se disait à elle-même, à mi-voix :

— Avant, ils ne pouvaient pas se sentir. A pr«'sent les voilà amis comme cochons. Et c'est la Cajuuzate chez les Gillotte, et les Borne chez les Roy ! Et je te tamboule 1 El je te raconlo des histoires ! Et je te plains ! El « des pau\Te Camuzat )>, pur ci, v[ drs

« pauvre Madeleine » par là ! Et patati, et patata ! Et je reste seule comme une pauvre vieille malheureuse que je suis, pendant qu'on est en train de couper la jambe au Jean ! Et marche donc !

Le Jean annonça son arrivée à Lormes pour le dimanche de Pâques. Elle s'en fut le chercher avec Tâne. Du petit train, il descendit avec difficulté. Il avait une jambe de bois que cachait son pantalon rouge. Mais il ne paraissait pas triste. Il avait faim et soif. Ils entrèrent dans une auberge de la route de TEtang du Goulot. Là, il exposa son plan de vie. Paris, au fond, lui avait toujours déplu. Il n'y laissait rien, puisqu'il logeait à l'hôtel. Il s'installerait à la Tampole. Une jambe de moins le gênerait un peu pour travailler la terre, mais ne l'en empêcherait pas complètement. Sa pension de réformé N® 1 ferait le reste. Avec ses économies — il lui en restait — il transformerait la maison. Puis il se marierait.

— Et avec qui donc? fit la mère Catherine.

— Ce serait bien le malheur si je ne trouvais pas une femme, dit-il avec un certain air qui en signifiait long.

— A p ropos,dit la vieille, tu sais que je suis fâchée avec les Borne et avec Madeleine? Tu as dû remarquer que c'était la Grangère qui t'écrivait, depuis ta blessure. Je ne pouvais pas lui faire expliquer pourquoi, dans les lettres.

Elle se chargea de le faire de vive voix, et en donnant tous les détails. A mesure, et sans qu'elle le remarquât, le visage du Jean s'assombrissait.

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— Je suis à peu près sûr, dit-il, que Camuzat a été tué.

Elle ne voulait pas Tadmettre. Puisque « l'autorité militaire » — et ces deux mots pour elle résumaient tout — le donnait comme disparu, c'était qu'il devait être simplement prisonnier : elle tenait à être la plus favorisée par le malheur. En attendant elle était bien contente de se retrouver, ce matin de Pâques, en face de son garçon. Pour aller ensemble à la grand'messe ils durent traverser une partie de la petite ville. On l'y avait un peu oublié, depuis son départ pour Paris. S'il n'avait pas été avec sa mère, on ne l'aurait pas reconnu. Des hommes l'abordaient et luiparlaient comme à un héros. Ce ne furent pas les invitations à « boire un verre » qui manquèrent. Il les refusa toutes, parce que, le troisième coup de la messe ayant sonné, sa mère ne voulait pas arriver en retard.

— Ce sera pour après, disait-elle.

En montant ils rencontrèrent les Borne, Madeleine, les Oranger et la mère Roy. (Seuls de la Tampole les Gillotte, à cause de leur incrédulité, et le vieux Roy, retenu par son « asme », n'avaient pas pris ce matin le chemin de l'église.) Ils furent bien obligés de serrer la main du Jean et de lui demander do ses nouvelles, tandis que la vieille les dévisageait, fière de leur montrer son garçon amputé alors que Camuzat — elle l'eût juré ! — n'avait rien du tout. Mais ils ne s'apitoyèrent pas sur le sort du Jean. Borne alla jusqu'à dire :

— A présent, te voilà tranquille. Tu vas vivre de tes rentes.

La vieille tout de suite riposta :

— Oui ! un joli rentier, avec une jambe en moins ! Il y en a qui ne peuvent pas en dire autant.

Ce trait était à l'adresse de tout le nouveau clan des Gamuzat. Après quoi ils se séparèrent, bien qu'ils allassent les uns et les autres à l'église. Ce qui fut le plus sensible au Jean, ce fut que Madeleine ne lui eût rien demandé.

Beaucoup de femmes se retournèrent lorsqu'elles entendirent la jambe de bois sonner sur les dalles. La mère Catherine donnait le bras à son garçon.

Ensuite ce fut la fête. Le Jean n'était pas un buveur. Il dut pourtant accepter des verres et raconter dix fois de suite son séjour dans les tranchées. Elle écoutait, disant de temps à autre :

— Ainsi ! voyez-vous !...

Ils déjeunèrent à l'auberge et vers trois heures de l'après-midi prirent, dans la voiture à âne, le chemin de la Tampole. Le soleil était clair sur les bois profonds. L'épine des haies sentait éclater ses bourgeons. Au creux des sillons le blé verdissait. Et le Jean songeait que d'autres bois, d'autres haies, d'autres sillons étaient ravagés, coupés, bouleversés par des milliers de balles et des centaines d'obus.

Le lendemain il fit visite à tous ceux de la Tampole ; quand on a vécu à Paris on connaît les règles de la politesse. Madeleine le reçut froidement, bien qu'il fût

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