CETTE MME
Mais c'est de passer comme elle passe toujours, en me tournant le dos ! Madame Dameau, j'aimerais mieux, pardine nargueloup ! qu'elle vienne frapper à ma porte. Au moins je verrais sa figure. Mais on dirait qu'elle sort de terre, à cet endroit-là, tenez. Puis elle prend le chemin des Buis, comme pour aller au cimetière. Mais elle disparait bien avant d'être arrivée à l'ancienne écurie de l'âne de Mor^o^ là où c'est que le chemin fait un coude.
— Ma pauvre madame Merle, je ne vois personne.
— La dernière fois que je l'ai vue, moi, c'est, il y a quatre ans, une semaine avant la mort de mon pauvre cher homme. L'avant-dernière fois que je l'ai vue, c'était une semaine avant la mort de mon pauvre père. La première fois que je l'ai vue, c'était une semaine avant la mort de ma pauvre mère : j'étais encore fille. C'est depuis ce jour-là qu'on raconte en ville — je le sais bien, pardine nargueloup 1 — que je suis timbrée à des moments. Mais je sais bien aussi ({uo je vois ce que jo vois.
— Vous feriez mieux de rentrer chez vous et de fermer votre porte.
— Il faudrait quand nu-me que jo la regarde. Aujourd'hui, c'est la quatrième fois. Alors, c'est mon garçon qui va être tué.
— Madame Morlc puisfpu^ vous no voulez pas entendre raison...
— Si j'osais, vous verriez si j'attraperais mon manche à balai. Je courrais sur elle. Je lui taperais dessus jusqu'à ce que les bras m'en tombent de fatigue.Mais j'aurais peur de lui faire du mal. Est-ce qu'elle a des sabots ou des bottines? Je ne le vois pas, mais je vois qu'elle est habillée comme une vraie dame... Ça y est l Elle vient de disparaître au milieu du chemin des Buis ! Entre nous, madame Darneau, vous ne m'enlèverez pas de l'idée que... cette dame, pardine nargueloup ! c'est... que c'est... Elle m'a tué mon homme, mon père, ma mère... Elle va me tuer mon garçon... Oh ! ne secouez pas la tête ! Elle va me le tuer dans la huitaine... Cette dame en noir, c'est... j'ai peur de vous dire son nom... Je suis sûre que c'est la... la... la Mort I... Ah 1 Mon Dieu l Et si c'était pour moi qu'elle soit venue? Si c'était pour moil... Ah!... Ahl... Ahl... Je ne suis plus guère qu'une vieille carcasse, pas bonne à grand'chose. Il vaudrait mieux que ce soit moi que mon garçon.
— Personne ne souhaite votre mort, ma pauvre madame Merle ! Calmez-vous donc un peu ! Allons, bon ! Voici que vous pleurez !
— Hein? N'est-ce pas que personne ne souhaite ma mort? Je peux encore durer quelques années. Et puis, vous avez raison : c'est des idées que je me fais puisque, vous, vous n'avez vu personne dans le chemin des Buis.