‹ La guerre sur le hameauChapitre 8 sur 46 · LES DEUX AMIS · texte numérisé non relu

LES DEUX AMIS

le château jusqu'aux vieilles maisons en bois, construites sur le Puiseaux, sans oublier la rue Dorée.

■— Et c'est une ville de 14,000 habitants, tu sais, et qui n'est qu'à 20 kilomètres de Paris !

Pour Péricouche, c'était un peu comme s'il eût été Parisien.

— Moi, dit tranquillement Hautecœur, je suis de Noirval.

— Noirval? Où c' est-il que ça se trouve?

— Dans le canton du Chesne, arrondissement de Vouziers.

Mais Vouziers même n'influença point Péricouche. Il avait nettement pris la supériorité sur Hautecœur. Ils continuèrent de causer en fumant. Quand ils er rent dépassé Tarare, Hautecœur remarqua :

— Tiens ! On dirait que tout est blanc.

A gauche les montagnes étaient, en effet, couvertes de neige. Pour mieux voir, ils baissèrent la glace. La vouvelle circula. Tout le wagon sut qu'il y avait de la neige à voir là-haut, et toutes les glaces furent baissées. La fumée des cigarettes et des pipes qui, par les portes restées ouvertes des compartiments, s'était répandue dans le couloir, où elle formait nuage, s'en fut rejoindre celle des deux locomotives qui, l'une à l'avant, l'autre à l'arrière, tiraient et poussaient le train à la rude montée. Seuls, sur les hauteurs, des bois de sapins faisaient tache sombre. Dans les vallées, à des lignes noires qui serpentaient, on devinait des cours do ruisseaux. Tout le reste était blanc.

— Tu parles, dit Péricouche, de ce qu'on prendrait si Ton était dehors par un temps pareil I

Il s'en fallait de peu qu'ils n'y fussent. Quelqu'un cria :

— Est-ce que vous voulez qu'on attrape la crève, là dedans?

Les glaces furent remontées. Péricouche eut un frisson de bien-être.

— Si on cassait la croûte ? proposa-t-il.

— C'est que je n'ai rien, dit Hautecœur, qui n'osa point avouer qu'il fût démuni d'argent.

— Ne te fais donc pas de bile ! Soupèse-moi seulement ma musette, fit Péricouche, qui ne se sentait pas de joie d'aller en convalescence.

Ils s'assirent à même le plancher du couloir. Péricouche s'était muni d'un saucisson qui ne pouvait être que de Lyon, de fromage et d'im litre de blanc.

Entre deux bouchées et deux lampées au goulot de la bouteille, l'heure était venue des confidences que se font ceux qui, brusquement, se jurent ainsi amitié éternelle. Péricouche apprit que Hautecœur hériterait de ses parents, à leur mort, toute une petite ferme, et qu'il avait dansé plusieurs fois avec la Louise Boblique dont il ferait sa femme. Il sut, en revanche, que Péricouche, réserviste, travaillait avant la guerre « sur le canal » de Briare, qu'il était marié et père de deux enfants, que sa femme tenait une boutique de mercerie, rue du Loing.

— Quand je pense que je vais revoir mon vieux

r,Es ni-iîx AVIS

MontargLs ! disait Péricouche. C'est une fameuse ville, tu verras !

Hautecœur ne demandait pas mieux que de l'en croire sur parole. Et il se voyait déjà, tout le temps qu'il resterait à son dépôt, ayant chez Péricouche entré»» libre et peut-être invité à dîner chez eux le dimanche.

Quand ils n'eurent plus de secrets l'un pour l'autre, ils égrenèrent ces souvenirs qu'ont en commun tous ceux qui ont vécu dans les tranchées.

A Saint-Germain-des-Fossés, Péricouche descendit et revint de la buvette avec un autre Utre de blanc.

A peine s'aperçurent-ils, à des arrêts un peu plus longs, qu'ils dépassaient Moulins, puis Nevers, puis Cosne, puis Gien. Ils buvaient et fumaient. La vie leur apparaissait facile. Et ils se dévoilaient tels coins de leur existence qui étaient restés dans l'ombre.

— Un soir que je dansais avec la Louise Bobhque, disait Hautecœur, voilà-t-il pas que trois gars du Ghesne ont voulu m'en empêcher?

Or, en un tournemain, Hautecœur s'était débarrassé d'eux.

Et Péricouche de raconter que vers minuit, un vendredi, — ma foi, c'était l'année dernière à cette époque-ci, — il avait été attaqué sur les bords du canal par des mai'audeurs. En deux coups de savate et trois coups de poing il avait eu raison d'eux.

Hautecœur finit par confesser qu'il manquait d'argent, mais qu'il allait en gagner au dépôt. Péricouche dit que ses afTaires ne marchaient pas trop mal et que.

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tant que durerait la guerre, sa femme pourrait lui envoyer une cinquantaine de francs par mois.

— Je me demande, dit-il, si elle viendra m' attendre à la gare. Je lui ai bien écrit de ne pas se déranger, ù cause de la gamine, qui n'a que treize mois, mais avec les femmes...

— • Quand je serai marié, dit Hautecœur, tu n'auras qu'à m'écrire. Tu te rappelleras bien « de » mon adresse : Noirval (Ardennes). Tu viendras avec ta femme. Et c'est ce jour-là qu'on boira une bonne bouteille!

— Pour sûr, vieux l fit Péricouche.

Plusieurs fois ils s'étaient levés puis assis. D'autres soldats, permissionnaires comme eux, tantôt les heurtaient, tantôt les enjambaient. Plus le train continuait de rouler, moins les conversations étaient animées, et plus le nuage de fumée diminuait.

Ce fut après Gien, que la nature prenant le dessus, ils se laissèrent aller au sommeil. L'arrêt du train à Montargis les réveilla. Ils descendirent. Il n'y avait pas de neige ici comme au nord de Tarare, mais ils furent saisis par le froid. L'atmosphère de fraternité et d'enthousiasme qu'avaient créée sept heures de séjour côte à côte dans un wagon, s'évanouissait au soufïïe de la bise sur le quai. Il n'y avait plus là que deux soldats qui, sept heures auparavant, ignoraient tout l'un de l'autre, et dont les routes, un instant confondues, allaient se séparer à la première bifurcation.

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En attendant que le train eût démarré, Péricouche trouva un employé de la gare qu'il connaissait. Avec lui il traversa les voies quand elles furent libres. Hautecœur suivait, dépaysé.

Sur Tautre quai, Péricouche vit sa femme : elle était N'enue l Elle tenait sur ses bras la gamine emmitouflée; le gamin était debout près d'elle. Péricouche les embrassa tous. A quelques pas de distance, Hautecœur attendait. Péricouche lui donna une distraite poignée de main, puis disparut avec sa famille.

Alors, découvrant im territorial qui, Tarme sur l'épaule, faisait les cent pas, Hautecœur s'approcha de lui, sa feuille de route à la main, puisqu'il se trouvait à l'entrée d'une ville où il ne connaissait plus personne.

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