‹ La guerre totaleChapitre 9 sur 24 · AGENCE PRIMO · texte numérisé non relu

AGENCE PRIMO

4 septembre 19 17.

Monsieur,

En réponse aux abominables calomnies dont je suis l'objet, je crois de mon devoir de donner à mes amis et à mes confrères les explications suivantes :

J'ai collaboré au journal le Bonnet Rouge pendant treize mois aux appointements mensuels de 4oo francs. En dehors de très nombreux articles que j'y ai publiés sur le projet de loi relatif aux nouvelles visites des réformés, il n'a paru de moi que cinq articles de reportage dont l'un sur l'effort britannique et l'autre à la mémoire des Parisiens notoires tombés au champ d'honneur. Je suis resté totalement étranger à la direction, à l'administration et aux polémiques du Bonnet Rouge.

J'ai quitté ce journal au mois de décembre 191 6, ainsi qu'en fait foi, en dehors de ma lettre de démission, la comptabilité du journal puisqu'à partir de cette époque, j'ai cessé naturellement de

toucher mes appointements. Malgré mon départ, je n'en ai pas moins continué mes relations de camaraderie avec Miguel Almereyda, et ce n'est pas aujourd'hui que je renierai une amitié qu'étaient venues renforcer les attaques d'adversaires sans scrupules dont il est la victime.

Quant à l'agence Primo, elle est la continuation de mon Je Dis tout fondé en 1907 et qu'au lendemain de ma première réforme en igiB, j'avais transformé en une feuille quotidienne, dactylographiée au duplicateur. Tous ceux qui me connaissent ont suivi mes efforts et savent quelle persévérance il m'a fallu pour développer, dans des circonstances critiques, cet organisme de défense républicaine. Chaque amélioration que j'y ai apportée, chaque meuble même de mon modeste bureau, représente une somme de travail personnel. Mes collaborateurs sont les témoins de mon labeur quotidien, que le succès était d'ailleurs venu récompenser.

Le i" mai 191 7, paraissait le premier numéro de la Tranchée Républicaine installée dans les bureaux de Primo, 5, rue Grange -Batelière. Je m'étais associé, pour la publication de ce journal hebdomadaire, avec M. Jean Goldsky qui était libre de toute attache et qui venait d'abandonner la rédaction en chef du Bonnet Rouge.

La Tranchée n'a eu avec le Bonnet Rouge aucun lien d'intérêt, ni aucune solidarité politique. Tandis que le Bonnet Bouge, ministériel, soutenait la politique de M. Ribot, la Tranchée combattait cette même politique.

J'affirme de la façon la plus formelle et je suis

prêt à prouver irréfutablement, que je n'ai touché ou encaissé ni directement ni indirectement de M. Du val, aucun don, aucune libéralité, aucune commission, aucune subvention, pas plus à titre personnel qu'au titre d'administrateur du journal la Tranchée, dont j'ai assuré la fondation de mes deniers personnels. J'ai en effet, au fur et à mesure des besoins, versé à la caisse de ce journal, une somme de i3 ooo francs et j'ai fait en trois mois et demi d'exploitation un maniement de fonds s'élevant à environ 4o ooo francs, représentés exclusivement par les abonnements, la vente au numéro (messageries Hachette et crieurs) et la publicité régulière. Le dernier numéro de la Tranchée s'est vendu à près de /i5 ooo exemplaires.

Les accusations fausses, mensongères et calomnieuses dont je suis l'objet de la part de Léon Daudet dans V Action Française, sont la rançon de la campagne que, pendant quinze années, j'ai menée pour la République et la défense des chefs du parti républicain contre les sinistres cuistres de la camelote royaliste. Ils profitent aujourd'hui de ce qu'ils croient être une occasion propice pour abattre un adversaire dangereux, et ils ne rougissent pas, pour satisfaire leur' haine personnelle et leur passion intéressée, à accabler un Français sous la calomnie la plus abjecte — celle d'intelligence avec l'ennemi. Voilà aujourd'hui, l'arme de la réaction !

Naguère, M. Charles Maurras me provoquait en duel avec l'espoir de me tuer. Aujourd'hui, il m'insulte ou me fait insulter par son acolyte.

J'ajoute que je ne suis pas morphinomane et que j'attends avec confiance, par le triomphe de la vérité, ma justification et la confusion de mes calomniateurs. Quant à leur châtiment, ce soin me regarde.

Si je suis sorti de la réserve que je me suis imposée en attendant que sonne l'heure de la justice, c'est pour apporter ces explications sincères et prouver à mes amis et confrères que je n'ai pas démérité de leur estime.

Signé : Jacques Landau.

Vous me direz qu'un rien m'amuse, mais je trouve à cette explication de caractère du beaufrère de Ladislas Heftler une saveur comique. Pour la menace, voici : le premier jour de ma déposition devant le capitaine Bouchardon sur l'affaire Malvy — début d'octobre 191 7 — je montais avec satisfaction l'escalier qui, de la galerie de gauche du Palais de justice, mène au troisième conseil de guerre. Un amour de petit chien, nommé Planton, gambadait et jappait dans mes jambes. Des gendarmes aux bonnes figures franches passaient et repassaient, portant des plis cachetés. Un journaliste s'approcha de moi : « Vous savez ce qui arrive à Landau.^

— Non, pas du tout.

— Eu apprenant que vous veniez déposer chez le juge, il vient de piquer une syncope. » Je répliquai : (( Il y a de quoi, »

(Censuré).

Le père de Landau, mort récemment, était entré au service du baron de Gunsbourg, sujet russe, demeurant à Saint-Germain-en- Laye, ayant pied-à-terre à Paris, dont il admi- I nistrait les biens. A l'ouverture des hostilités, le baron de Gunsbourg, se trouvant au camp de Karlsbad, fut pris comme otage par les Allemands. On prétendit qu'il avait été dénoncé comme violemment germanophobe par son intendant, Landau père. Ln cousin de Landau père, officier de uhlans, séjournait chaque année à Paris et passa notamment dans la capitale la période de février à avril 191 4. Le directeur de Je Dis tout, de Primo et de la Tranchée Républicaine ne dérogeait donc pas. Quant à son beau-frère, Ladislas Heftler, soi-disant expulsé de Berlin, afin de mieux jouer son rôle, il avait conservé toutes ses relations avec les Allemands de l'ambassade, où il était reçu en familier. Je note ici, pour mémoire, que d'étroites

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relations existaient entre la famille Landau, le baron Heftler et l'agent allemand Jacques Rosenthal, dit Jacques Saint-Gère, espion notoire au service de la police berlinoise, condamné par défaut à Paris le 7 août 1879 à treize mois de prison pour escroquerie et abus de confiance, rédacteur de la rubrique Politique étrangère au Figaro de Magnard et de Rodays, pincé dans l'afTaire Max Lebaudy et protagoniste sournois chez nous, pendant une dizaine d'années, de la politique bismarckienne. Gomme on le voit, plusieurs cas de trahison caractérisée de la guerre de 191 4 ont leurs racines dans l'entre-deux-guerres et dans les extraordinaires facihtés accordées, malgré la leçon de 1870-1871, à des étrangers plus que suspects de cette période d'affaissement national. Jacques Landau, commerçant avec l'ennemi, continuait la tradition.

Henri Guilbeaux, compagnon et complice de Lénine, qui s'employa^ sous les faux noms que j'ai dits, à fomenter de Suisse les mutine^ ries militaires de mai et de juin 191 7, prévoyait celles-ci dans le numéro de mai 191 7 de sa revue Demain (p. 67). G 'est un document accusateur, en ce sens qu'il montre la besogne à laquelle se livrait, plusieurs mois à

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l'avance, la bande du Bonnet Rouge. Brouillé avant la guerre avec Almereyda, Guilbeaux s'était réconcilié avec lui. Il a avoué depuis publiquement qu'il avait eu recours à ses bons offices, — c'est-à-dire à ceux du ministère de l'Intérieur, — quand réformé opportunément à Saint-Brieuc, sans être jamais allé au front, il obtint aussitôt un passeport pour Genève. Voilà donc ce qu'annonçait Guilbeaux, sur la foi de ses correspondants de la zone des armées : « Malgré tout ce que l'on peut (( dire — ^t je ne crains aucun démenti — le « front est gagné par l'esprit révolutionnaire ; (( des soldats se rendent en cortège devant « leurs officiers, de nombreux soldats chantent (( V Internationale et d'autres chants de révoluce tion et des drapeaux rouges sont déployés; « on pétitionne dans les tranchées contre une (( nouvelle campagne d'hiver et l'on fait circu- « 1er des listes demandant la constitution de (( comités d'ouvriers et de soldats. » Ces lignes criminelles ont fait verser du sang français en surcroît de celui répandu au cours des batailles. Il importe qu'elles ne soient jamais oubliées et que leur publication constitue, pour leur misérable auteur, un premier châtiment, en attendant l'autre.

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Le 29 mai 19 17, ayant mis au point son travail pour les mutineries militaires, Guilbeaux demandait au consulat de France, à Genève, sous son nom cette fois, un passeport pour Petrograd, via Paris et Stockholm. Il donnait, comme référence à Paris, le député Jean Longuet, à Stockholm le maire, el à Petrograd Lénine. Le consulat refusa. La déception du traître fut grande et elle s'exprima imprudemment... Or, nous venons d'apprendre récemment, par un article du journal la Liberté, que le 12 février 191 7, le directeur de la Sûreté générale d'alors, M. Hudelo, depuis nommé Préfet de Police, puis préfet de la Loire-Inférieure, avait adressé au même Jean Longuet, une lettre, d'ordre de Malvy, ministre de l'Intérieur, commençant ainsi (( Monsieur le député et cher collègue » et décernant à Guilbeaux un brevet de civisme et de patriotisme français I

Il faut ajouter que la femme de Guilbeaux, venait de Genève en France, une fois sur deux et jouissait des mômes facilités que lui.

De cette troupe hétéroclite quant à ses origines, homogène quant à son but, le lien, je

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le répète, c'est Almereyda. Il n'est tel, pour le voir à l'œuvre, que de se représenter une de ses journées. Je le ferai en m'entourant de tous les documents authentiques et en ne reliant entre eux que des faits appuyés sur des témoignages. Paris est effectivement une ville de verre, oii l'homme qui joue un rôle public parvient malaisément à se dissimuler. Du reste, le directeur du 5o/zne^ Roage n'y tâchait point. Fier de son omnipotence et de sa richesse soudaines, heureux d'afficher sa fortune politique, ses maîtresses, ses amis en place, ses automobiles, il circulait, la badine à la main, la menace à la bouche, dans les endroits de jour et de nuit les plus fréquentés, rudoyant les huissiers, les journalistes, les députés et faisant sonner son importance. Le grelot de sa trahison faisait un bruit d'enfer, qui m'a permis de le suivre à la piste pendant trois ans. Il n'a déçu ma prévision que sur un point : je pensais qu^il finirait au fossé de Vincennes. Il a fini à la prison de Fresnes et dans son lit, de façon tragique il est vrai.

C'est l'été de 19 iC. Il fait beau. Le bandit, qui dirige le Bonnet Rouge et commande la haute police française, se réveille tard, dans sa villa de la rue Gaston-Latouche à Saint-Gloud.

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La veille, en compagnie d'un de ses « grands amis )) et d'un autre, il a passé une partie de la nuit dans un lupanar tenu par une femme suspecte, maîtresse elle-même d'un officier allemand, aujourd'hui à la Kommandantur de Lille. On a bu, on a joué, on a dansé le tango. Mais la chevelure de bois ne résiste pas à une bonne petite piqûre de morphine. Avec l'euphorie, Almereyda reprend confiance dans son étoile. Sa journée est chargée en devoirs et en plaisirs. Son auto l'attend à la porte, une (( Ostein )) achetée la veille à Gourbevoie, magnifique et confortable, la V. 6i83

Ici j'ouvre une parenthèse : des nombreuses autos, achetées puis revendues par Almereyda, il en est une qui mérite une mention spéciale : la Renault n** 9189 . I, cédée en 191 4 par une dame G..., habitant rue Duhesme, vendue en juillet 1915 au docteur Socquet. C'est en effet ce médecin légiste qui, deux ans plus tard, en août 191 7, devait faire l'autopsie d' Almereyda. Les Bretons appellent cela un intersigne.

Le garage est dirigé par un certain Maurice

F..., marié à la sage-femme Laure M Le

chauffeur n'est plus l'Algérien, passé au service du consul d'Espagne. C'est un brave gar-

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çon, fourvoyé dans ce milieu d'apaches nantis et qui note avec un souci d'exactitude ce qu'il entend et ce qu'il voit. (( Rue Desrenaudes », lui jette Aliïiereyda, en sautant dans sa limousine. Il ajoute : (( Je n'oublie pas que je te dois six mille francs, Edouard, je te les paierai plus tôt que tu ne crois. »

Au 53, rue Desrenaudes, se trouve un petit hôtel élégant, loué par le fastueux ancien secrétaire général de la Banque Internationale de Commerce de Pétrograd. Almereyda, qui a pénétré les secrets de ce bizarre trafiquant d'armes et d'explosifs, le fait chanter méthodiquement. Il a comme cela quelques (( copains » qui ne peuvent rien lui refuser, un Rothschild, Charles Humbert, le Syrien Rabbat, Cahen de Caïfia, Francfort, d'autres encore. Le gros Alexandre enverrait volontiers ce directeur à tous les diables, mais comment éconduire un garçon qui a dans la manche tous « ces messieurs » de la place Beauvau et de la Préfecture.^ Car Alexandre Raffalovich a le respect de la police, le goût des passeports pour la Suisse, la confiance du ministre russe Protopopof, complice de Stiirmer, et la folie da homard à l'américaine. Rue Desrenaudes, c'est son installation avouée et conjugale. A

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côté, rue Laiigier, il possède un second appartement pour ses fredaines et ses affaires, toujours un peu mystérieuses. Chaque jour, le jeune Pierre Lenoir, fds dégénéré du grand agent de publicité financière cher à Gaillaux, casé par le capitaine Ladoux — du 2^ bureau de renseignements — au contrôle télégraphique, apporte à Alexandre Raflalovich les derniers tuyaux officiels. Almereyda n'ignore pas ce détail et il a fait comprendre au financier russe que Lenoir et lui risquent gros à ce petit jeu. Car on n'hésite j^as, au Bonnet Rouge à dénoncer, le cas échéant, les camarades qui ne marchent pas droit; Ilarry Goddard, marchand de stupéfiants, en sait quelque chose.

Il est midi quand Almereyda, dûment lesté de quelques billets de banque, sort de chez Alexandre Raffalovich : « Edouard, c'est le moment de brifl'er. » Au bar discret, où la patronne fait partie, elle aussi, de la bande, il retrouve Jacques Landau qui est gourmand, l'amie de Landau, retour de sa mission en Espagne, 011 lui fut confiée la valise diplomatique, Goldschild, dit Goldsky, et deux ou trois autres. Champagne sur toute la ligne : (( Qu'avons nous dans le numéro de ce soir.î^ »

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Car p..., dit « Clairet )>, était soufïrant hier et c'est Goldsky, « le général N. », qui a remplacé l'avorton. — Ce soir? Un article de tête contre F Angleterre, commandé par la banque de Mannbeim; un (( A bâtons rompus » de monsieur Badin, c'est-à-dire de Duval...; un fdet stratégique du général N. . . ; une soirée parisienne. » Mais (( le patron » déjà n'écoute plus, tout aux avertissements mystérieux que lui glisse dans l'oreille un autre oiseau juif de malbeur, avec un prpfd de cbouelte géante et des yeux durs. Il s'agit d'un coup superbe, d'une dame de la baute, ex-maîtresse d'un roi, qui s'est aventurée dans un tripot, oii on se propose de la dévaliser en cinq secs. Lne affaire de cent mille balles I On partagera. C'est dangereux sans doute, à cause du monsieur qui surveille les intérêts de la dame, mais bail î qui ne risque rien n'a rien. Et puis c'est tout de même moins fatigant que de courir en Espagne ou en Suisse, avec des autorisations en règle, c'est entendu, mais aussi avec la venctte perpétuelle d'être arrêté à la frontière par suite d'une confusion de consignes. Il y a notamment à Bcllegarde des types suspects fie ne pas adorer le Bonnet Bouge, des réacs.

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— Nomme-les-moi, que je les fasse dégommer ce soir même.

— Ce n'est pas le moment. . . Acres. . . parle plus bas , fait tout à coup Landau, en désignant un consommateur inconnu qui vient de faire son entrée dans le bar, et qui semble prêter l'oreille.

En sortant de là, on va i4, rue Drouot, aux bureaux dujournal. C'est l'heure de la seconde piqûre et pour rien au monde Almereyda, qui bâille déjà depuis quelques minutes, n'attendrait davantage. Le bureau des a renseignements militaires » est plein de soldats qu'un employé stylé trie sur leur mine^ adressant à (( monsieur Goldsky » ceux qui paraissent susceptibles de fournir quelques bons tuyaux, ou de servir à la propagande. Car, chaque jour, partent pour la zone des armées des ballots énormes du Bonnet Roage, non échoppés par la censure, reproduisant assez fidèlement les arguments de la Gazette des Antennes et que des vendeurs et distributeurs spéciaux mettent sous le nez des poilus, en leur disant : « C'est le journal du Ministère de l'Intérieur, le seul qui ne bourre pas les crânes. Si tu veux avoir la paix bientôt, lis ça et réfléchis. "C'est pur jus. » Ainsi le poison imprimé cir-

cule et accomplit sournoisement ses ravages.

Almereyda cependant reçoit, c'est-à-dire qu'il détrousse un certain nombre de ses (( protégés )) venus pour solliciter son toutpuissant appui. L'un a besoin d'un passeport, l'autre désire faire lever un arrêté d'expulsion pour un camarade. Celui-ci demande une fourniture militaire, celui-là un permis de séjour. Le bandit écoute distraitement. Ce qui l'intéresse, c'est la conclusion du marché, la somme à toucher, et rapidement. Quelquefois, quand le type le chatouille au bon endroit de sa vanité, il se laisse attendrir et consent un rabais philanthropique. Dolié dit de lui : (( Il est trop bon. Il se laisse conter des boniments. » Minute! Le rédacteur en chef P..., dit (( Clairet », la bouche tordue dans sa figure chiffonnée, étroite et pâle, remis de son indisposition passagère, vient soumettre un projet d'article pour le numéro du lendemain. La sonnerie électrique retentit: (( Allô, Allô... oui, c'est moi,.. Ça va, vieux?... A dix heures, si tu veux. Amène ta poule, j'aurai la mienne... très rigolo, merci, à tout à l'heure I

— C'est lui — dit Almereyda à a Clairet », lequel bredouille respectueusement. Lui, c'est-à-dire le grand, Tindispensable protec-

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teur, sans lequel l'existence serait précaire et le gendarme à redouter.

Mais une voix féminine déclare : (( Fiche-moi la paix... J'entrerai plutôt de force! » C'est une toute jeune femme, mince, assez jolie, blonde, Emilienne, qui a un mot à dire à Miguel...

Le soir à diner, rue Spontini, le directeur du Bonnet Rouge reçoit des amis politiques, un préfet, deux députés collaborateurs, un croupier, un fournisseur militaire et un attaché de cabinet. La bombance vient de chez le traiteur voisin, attendu que les deux cuisinières ont rendu simultanément leurs tabliers, lasses d'attendre leurs gages du mois dernier. On les réglera chez le juge de paix. La conversation roule sur les sujets du jour, les inquiétudes que donne le gouvernement, au point de vue des prébendes et privilèges, la trop grande flexibilité d'un tel « sur lequel on ne peut jamais compter », les promesses non tenues, la date du prochain comité secret.

— Si le gars résiste, je le dresserai, prononce Almereyda.

La porte s'ouvre. Un « Monsieur très bien », confit en politesse, s'excusant de son retard, apparaît : c'est Duval, dit Darbourg, dit Mon-

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dor. premier administrateur du Bonnet Rouge. Il fait le tour de la table, serre les mains, s'assied, reçoit avec modestie les compliments que lui vaut la verve de bon aloi de <( monsieur Badin. »

— C'est tapé!

— C'est envoyé!

— Briand le sentira passer... qu'est-ce qu'ils prennent les jusqu'auboutistcs !

Duval parle d'un ton modéré, en bon papa grisonnant, qui connaît les dessous et auquel on n'en fait pas accroire, Selon lui, ce qu'il faudrait, pour terminer rapidement ia guerre, c'est une bonne succession de grèves perlées, susceptibles de dégénérer en petites' émeutes. Mais ce n'est pas commode à organiser. Les ouvriers d'usines toucbent de forts salaires et sont contents de leur sort. Puis les gens sont naturellement lâches et redoutent les rigueurs de l'état de siège. Almereyda, qui a bu et mangé, malgré le vague à l'âme de l'opium, l'écoute avec une déférente attention. Duval a des lettres. Il est bachelier. Il est calé. En outre, il a de la jugcotte, il ne s'emballe jamais, il manie des centaines de mille francs que lui refilent les Boches tous les deux ou trois mois et il n'a rien changé à son train de vie de bon

petit bourgeois de Gourteline. Mais, après le repas, la glace, le café et les petits verres, le bandit commence à s'ennuyer et à bâiller. Il a rendez-vous rue de l'Arcade, un rendez-vous joliment huppé I

Sur ce qui suit, jetons un voile. Il y faudrait la plume de Pétrone, et le moment n'est pas encore venu oii l'on pourra tout raconter.

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