IL DEMANDE DES MESURES SEVERES
Un grand débat a eu lieu à l'Hôtel de Ville sur une question posée par M. Le Gorbeiller au préfet de police, à propos de la situation des étrangers à Paris.
Comme membre de la commission des étrangers qui siège à la préfecture de police, et comme conseiller du IV^ arrondissement où résident de nombreux étrangers, il a constaté l'insuffisance des mesures prises. Cette situation avait déjà inquiété avant la guerre M. Badini-Jourdin, conseiller du IV" arrondissement; depuis la guerre, la situation n'a fait que s'aggraver. Une foule de gens sans patrie se sont abattus dans ce quartier et il est impossible de savoir d'où ils viennent. Ils vivent aux dépens du pays et ne s'acquittent d'aucunes charges. Ils refusent le service militaire et rendent la vie intenable aux femmes des mobilisés. Des cafés cosmopolites leur servent de rendez-vous et les consommateurs français n'osent pas y entrer. Ils prétendent être Russes et affectent d'ignorer le français, de façon qu'on ne puisse les interroger. Ils réclament toutes les allocations de secours. La mairie du IV® arrondissement a signalé tous ces faits. Les étrangers se substituent tous les jours dans les emplois que les Français occupaient.
L ASSAUT AU MORAL FRANÇAIS. 2lQ
On a mis près de sept mois pour commencer à appliquer le décret sur les étrangers, qui date du mois d'avril 19 17, et dès le début on a vu un courant s'établir en faveur d'une large tolérance. Les dossiers qu'on présente à la commission n'ont pas de valeur, les inspecteurs auxquels on confie ce travail délicat ne peuvent y arriver. Il y a Sooooo dossiers et on n'en distribue que 25 par semaine à l'étude des membres de la commission. Les répondants désignés par les étrangers n'existent presque jamais, la famille est presque toujours à l'étranger — aucune vérification possible. Mais si on cherche l'extrait du casierjudiciaire, on y trouve souvent des condamnations.
Aussi, les membres de la commission qui délivrent des cartes aux étrangers sont très inquiets d'engager ainsi leur responsabilité.
La carte verte échappe à tout contrôle. C'est très dangereux. Les étrangers font courir un danger à la vie publique; le jour où il y aura un peu de bruit dans la rue, il y aura des émeutes créées par les étrangers sur divers points de Paris.
M. Galli s'est associé aux paroles de son collègue, il a protesté contre le séjour d'une population interlope « qui ne présente aucune garantie et qui, dans certaines circonstances, peut servir l'ennemi ».
MM. Aucoc, Georges Fiant, Louis Dausset ont tenu le même langage.
Le préfet de police a reconnu qu'il y avait i5oooo dossiers à étudier. Il a augmenté le nombre de membres de la commission et il accep-
tera avec plaisir toutes les délibérations de l'assemblée et les soumettra au gouvernement en lui demandant d'y adhérer.
M. Le Corbeiller a à nouveau fait remarquer que le renvoi dans les camps de concentration rendrait plus de services qu'une étude de dossiers.
Finalement, divers ordres du jour ont été adoptés :
1° De M. Le Corbeiller invitant M. le préfet de police à demander au gouvernement des pouvoirs plus étendus qui lui permettent d'apporter un remède immédiat au danger que fait courir à la paix publique, dans certains quartiers de Paris, rinvasion des étrangers';
2** De M. Henri Galli, ainsi conçu :
« Le Conseil émet le vœu que tous permis de séjour et cartes d'identité soient refusés ou retirés aux étrangers qui ne sont munis d'aucune pièce authentique d'identité, d'aucun certificat d'origine et de nationalité.
« Dans le cas où l'étranger, en raison de l'état de guerre, serait dans l'impossibilité de les présenter, il pourra obtenir, pour une durée de trois mois, un permis de séjour renouvelable sur attestation d'honorabilité faite par écrit par deux témoins patentés se portant garants que ledit étranger n'est en rien suspect au point de vue national et que ses ressources (revenus ou travail) sont connues et régulières. »
Enfin, MM. Le Corbeiller, Ambroise Rendu, Adrien Oudin et Henri Galli ont fait renvoyer à l'administration une proposition demandant que
lés permis de séjour délivrés aux étrangers soient renouvelés tous les six mois et donnent lieu à une taxe de 20 francs.
La collection da Bonnet Rouge, depuis le début de igiS, renferme un grand nombre d'articles consacrés à l'apologie de cette méthode inouïe, qui consistait à attribuer à tour de bras des permis de séjour, non seulement sans aucune espèce de contrôle, mais encore en repoussant systématiquement tout essai et toute proposition de contrôle. Pour que le chiffre de cent cinquante mille eût été atteint, il fallait certes que le laissez-aller fût grand, mais il fallait aussi qu'une volonté obscure et lointaine multipliât ainsi nos métèques. A quel moment.»^ Alors que l'ambiance tragique de la guerre ordonnait au contraire, dans l'intérêt national, de les limiter et d'examiner avec soin leurs demandes.
Qu'on m'entende bien : je ne prétends pas que tous ces permis de séjour étaient obtenus par des gens favorables à l'ennemi. Sur le nombre, il y en avait certainement d'inolTensifs. Dans quelle proportion? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que, pendant trois ans, mon courrier de chaque jour m'a signalé une dizaine de ces favorisés de la haute administration,
comme des gens sans moralité, ouverts à toutes les tentations et prêts à toutes les compromissions. Paris est d'une tenue admirable. Il supporte les épreuves avec stoïcisme. On eût dit qu'une force mauvaise cherchait à accumuler dans son sein des éléments de trouble disponibles, cette masse flottante et sans attaches qui sème la panique et le découragement.
Il n'est pas douteux que ces i5oooo permis de séjour, ou du moins quelques centaines d'entre eux, les plus hardis, les plus nocifs, aient joué un rôle dans le flottement de mai et de juin, qui précéda et accompagna les tentatives de mutineries militaires dans la zone des armées. Les journaux de l'époque ont donné les noms de divers Italiens et Espagnols arrêtés à l'occasion de grèves, où ils cherchaient à jouer le rôle de meneurs. Le nombre en eût été plus considérable, si la police n'avait reçu l'ordre de ménager autant que possible les manifestants. Chose bizarre, ces grèves avaient commencé par des promenades et réclamations de midinettes, d'apparence inoffensive et même gracieuse. Les passants regardaient, amusés, ces défilés de jeunes filles qui réclamaient en chœur la semaine anglaise et leurs vingt sous.
l'assaut au moral français. 2a3
Puis, en quelques heures, l'affaire dégénéra et il apparut que ce mouvement, d'abord économique, revêtait peu à peu une allure politique et défaitiste. Il y eut des commencements de bagarre. La presse, heureusement, veillait. Elle força les dirigeants à intervenir et à arrêter le désordre commençant. De l'avis général, il était temps.
Or, à partir du 23 mai au soir, et jusqu'au milieu de juin, des phénomènes de relâchement de la discipline s'observèrent en certains points de la zone des armées françaises, oij ils atteignirent plus ou moins d'acuité. Ce n'est pas le moment d'apporter ici les précisions qui ne seront de mise qu'après la guerre. Je ferai seulement remarquer le caractère de simultanéité de ces phénomènes dispersés, mais synchroniques, caractère qui ne me permet pas de croire à leur spontanéité. Là oii ils se produisirent, on remarqua la présence de meneurs d'un type particulier, venus de Paris, et aussi de copieuses libations de vin et d'alcool, offertes gratis aux sous-officiers et soldats par les âpres mercantis qui ne sont point coutumiers de pareilles largesses. C'est ce dernier fait qui me mit sur la voie et me permit de reconstituer et de situer la zone d'excita-
tion systématique, évidemment groupée au Bonnet Rouge. Pour comprendre, il faut se rappeler que Marion dirigeait un organe viticole et était secrétaire général de ce Syndicat des Bistrots, qui compte d'ailleurs beaucoup de braves gens. Almereyda, Goldsky et Marion avaient ainsi toutes facilités pour faire pénétrer, dans des régions soigneusement choisies par eux, des excitations de type divers.
Il y avait en somme deux éditions de l'abominable feuille : une destinée à l'arrière, contenant les échoppages réclamés par la censure — sauf les cas de désobéissance caractérisée, tendant à créer un alibi; l'autre destinée aux armées et ne tenant aucun compte des suppressions de la censure. Les abominables excitations de (( Monsieur Badin » pouvaient de cette façon produire tout l'effet auquel elles étaient destinées. En même temps, les colporteurs et distributeurs de ce Bonnet Rouge non échoppé glissaient dans l'oreille des acheteurs : (( C'est du nanan, mon vieux. Là seulement est la vérité, et puis, tu sais, Almereyda, le directeur, est dans les huiles. Pas de danger qu'il te fourre dedans, quand il te donne un bon conseil. Tu peux l'écouter. » Il y a des témoignages indiscutables que les choses
l'assaut au moral français. aa5
se oassaieat de cette façon. Les personnes qui liront, dans le livre de Sancerme, les Serviteurs de Vennemi, les passages que la censure tolérait se rendront un compte exact de ce que pouvaient être ceux dont elle exigeait la suppression. Il me serait impossible d'en donner ici la moindre idée : du poison tout pur dosé par une main experte. On affirme que Duval s'est reconnu l'auteur de ces sinistres papiers. J'estime que l'inspiration lui venait souvent de l'officine de la Gazette des Ar dermes. On y sent le souffle empesté du renégat, qui a la haine recuite de la France.
Par ce tableau d'ensemble, où je laisse exprès des détails importants dans l'ombre, on se rend compte que l'assaut au moral français du printemps de 191 7 avait été bel et bien combiné sur tous les plans 011 il pouvait aboutir. La main allemande, lourde et méthodique, s'y retrouve à chaque touche. L'ennemi avait fait marcher toutes les influences dont il disposait encore à l'intérieur de notre pays. On sait que quiconque s'est donné une fois au Méphistophélès allemand lui appartient désormais tout entier et n'a plus la faculté de refuser son concours. Il y a des circonstances oii le grand espionnage allemand a livré
IK GUERRE TOTALE, l5
riiomme ou la femme qui s'étaient permis de désobéir, qui avaient tenté de secouer le joug, qui avaient tiré des carottes ou saboté à dessein leur besogne. Je ne serais pas éloigné de croire que tel fut précisément le cas de Bolo, perdu deux fois : et par l'intervention dans la guerre de l'Amérique, primitivement neutre, cii il opérait; et par sa propre jactance, quand il se vantait d'avoir roulé ses employeurs.