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CHAPITRE III

Un neutre, revenant récemment d'Allemagne, où il avait été à même de rencontrer diverses personnes du monde officiel, nous rapportait le propos suivant, tenu dans l'entourage de l'Empereur : « En somme, celui de nos efforts qui a le plus rendu depuis le début, c'est la diseociation intérieure chez nos ennemis.

— Gomment cela?

— Ehl oui, le travail de désorganisation politique et sociale mené par nos agents. Nous avons obtenu ainsi l'effondrement de la Russie et la percée du front italien. En France, il est vrai, nous avons échoué, à cause de la campagne de r Action Française et de l'arrivée aux affaires de Clemenceau. Mais nous tenterons encore le coup en Amérique. »

L'univers non allemand est prévenu. C'est

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sur ses manœuvres à l'arrière des fronts d« bataille que compte surtout l'ennemi du genre humain. Il faut retenir cette expression fort exacte de « dissociation intérieure ». Nous avions commencé à en apercevoir les premiers symptômes chez nous, entre mars et juillet 19x7, non seulement dans la zone de l'arrière, mais encore dans celle des armées. Le bon sens national et le patriotisme réagirent aussitôt vivement, et de cette réaction datent les premières mesures prises contre l'espionnage et la trahison. Si notre inertie à leur égard avait duré quelques mois de plus, nous étions irrémédiablement perdus.

Le premier instrument de la dissociation intérieure, telle que l'a conçue et réalisée l'Allemagne, c'est l'argent. Avec cet argent, l'Allemagne achète et corrompt un certain nombre de personnalités politiques, financières et mondaines appartenant aux nations à dissocier. Ces personnalités en groupent d'autres, d'un niveau social moins relevé, lesquelles réunissent et payent à leur tour des hommes de main, recrutés parmi la pègre et la tourbe de la population indigène et allogène. L'opération est évidemment d'autant plus aisée et rapide que la surveillance descend à la nuUité,

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OU mieux à la complicité avec l'ennemi ; le danger de l'opération pour ceux aux dépens de qui elle s'exerce est alors au maximum.

Dès la fin de l'année 191/i, l'Allemagne avait constitué les énormes dépôts de fonds — une centaine de millions au minimum — destinés à agir en France. Je ne m'occuperai ici que de ceux-là, laissant aux autres nations de l'Entente, à l'Angleterre, à l'Italie, à l'Amérique, le soin de faire de leur côté .le même travail que j'ai fait pour mon pays.

Le premier de ces dépôts était confié à un conseiller privé de Guillaume II, du nom de Ernst Schmid, homme de paille de l'Empereur dans quelques-unes de ses opérations industrielles et agricoles en Amérique et au Canada, membre du comité central de la Société internationale à succursales multiples Maggi. On sait que cette branche de la société a la fourniture exclusive des armées allemandes, une maison à Berlin et une autre à Singen dans le grand-duché de Bade. A peu de distance de cette dernière, se trouve l'établissement de Kemptall en Suisse.

Un second dépôt était confié au Syndicat des banques de Mannheim, lequel avait constitué, avant la guerre, en France, deux affaires

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principales : l'une, en voie de prospérité, les automobiles Benz ; l'autre, en voie de formation, la Société des bains de mer de San Stejano. Il s'agissait de créer, à quelques kilomètres de Gonstantinople, sur la mer de Marmara, une concurrence à la fameuse Société des bains de mer de Monaco. Un financier ténébreux du nom de Schkafl avait lancé cette dernière affaire chez nous.

Un troisième dépôt était confié à un banquier du nom de Rosenberg, opérant en Suisse, associé à un nommé Bettelheim. Celuilà célèbre par sa gallophobie, avait crié : « Vive l'Allemagne... à bas la France! » en pleine Bourse de Paris, le i*"" août 191 4- Le même cri, chose remarquable, avait été poussé, au même moment, devant la caverne des Jeux de Monaco, par le fils de l'Allemand qui dirigeait alors cet établissement, un nommé Wicht.

Un quatrième dépôt était confié au fameux diplomate prince de Bûlow, connu par sa rouerie à l'allemande et ses intrigues en Italie. Sa femme est Italienne et passait, avec la Lichnowska, femme de l'ambassadeur boche en Angleterre, pour un des meilleurs agents de Guillaume IL

Un cinquième dépôt était confié à un aven-

turier du nom de |Bôlo, dit Bolo Pacha.

Un sixième au vieux prince de Hohenlohe, dit Hohenlohe CËringen, né en 1848, et qui a joué, pendant la guerre de 1 914, un rôle analogue à celui d'Henckel de Donner smarck pendant la guerre de 1870. Cet Hohenlohe est un vieux beau de la septantaine, très répandu dans le monde de la galanterie, sur la Côte d'Azur comme à Paris, et qui s'est beaucoup set i des femmes du demi-monde pour le transport, sinon pour la distribution, de sa sportule boche.

Je ne parle que des groupements de fonds connus. Il en est certainement d'autres, sur lesquels il a été jusqu'à présent impossible d'avoir des précisions. Néanmoins, ceux que je viens de citer étaient sans doute les plus importants. Ils étaient destinés :

D'abord à acheter une partie de la Presse française. Les Allemands avaient notamment jeté leur dévolu sur le Journal^ à l'aide du fonds Hohenlohe, distribué par Lenoir et Desouches. Des circonstances demeurées obscures firent que Bolo racheta le Joarnal, libérant ainsi le fonds Hohenlohe.qui prit une autre destination.

J'étudierai en détail Taflaire dite u du Bonnet

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Roage ))j qui combine une action dé presse avec une action plus étendue et encore plus redoutable.

Ensuite ces fonds étaient destinés à acheter des hommes politiques influents. Je n'insiste pas. Les noms sont sur toutes les lèvres.

Enfin à organiser des mouvements de révolte et, éi faire se pouvait, des séditions, des mutineries et des émeutes, par une série de manœuvres concertées, que le sénateur Henry Bérenger a très heureusement baptisées (( manœuvres défaitistes ». Provoquer la rupture de l'Entente, principalement de la France avec l'Angleterre, l'Italie, puis l'Amérique, a été, depuis le début de la guerre, un des grands buts allemands et rAlletnagne n'a ménagé pour l'atteindre ni son or, ni son activité, ni son entregent.

Gomme il s'agissait d'aller vite, les distributeurs de la sportule allemande s'adressèrent de préférence à des jDcrsonnes qui leur appartenaient dès avant la guerre, dont ils connaissaient les tenants et les aboutissants. Tel l\it le cas de Gaston Routier, journaliste assez connu, qui avait publié un volume plus que louche sur le fameux voyage de la mère de Guillaume II à Paris, à l'occasion d'une expo-

sition de peinture, et les événements qui avaient suivi. Gaston Routier, ex-rédacteur au Petit Journal, avait fait plusieurs séjours à Berlin, rencontré un certain nombre d'hommes politiques allemands, donné l'impression d'un besogneux à vendre. Nos ennemis l'achetèrent et le chargèrent de contrecarrer la propagande de l'Entente en Espagne, en compagnie du trop célèbre Max Nordau, auteur de Dégénérescence et d'une demi-douzaine d'autres compilations véhémentes mais illisibles. Le mal que firent, en unissant leurs efforts, ce traître et cet espion est incalculable. Pendant les deux premières années de la guerre. Routier, qui avait conservé des attaches en France, y venait fréquemment et s'y livrait à la besogne défaitiste que l'on imagine. La troisième, il s'enhardit et sollicita des capitaux de Ratibor, ambassadeur boche à Madrid, pour la fondation d'un Journal de la Paix dont on devine le but et les tendances. Ratibor fit demander à Berlin, par commissionnaire, des instructions, qui furent d'accepter. La feuille infâme allait paraître. Malheureusement pour Routier, sa manœuvre et son rôle furent éventés par la colonie française de Madrid, qui s'émut, réunit des preuves et envoya finalement une

retentissante protestation au journal El Libéral^ dirigé par Gomez Garrillo. Je reproduisis cette protestation dans V Action Française. Une enquête, rapidement menée, avait fourni sur le cas de Gaston Routier des précisions écrasantes. Néanmoins, alors que le scandale avait éclaté à Madrid au début d'avril 191 7, cène fut que le 29 juin de la même année que les services de la Sûreté générale se décidèrent à signifier mollement l'arrestation de Routier aux commissaires de frontière. Le misérable, dûment averti, n'eut désormais garde de rentrer en France et de se faire pincer. La chose est regrettable, car Routier n'est pas un isolé. Il serait affilié à une bande, qui a des ramifications à Barcelone, à Saint -Sébastien, à Lérida, à Garthagène, laquelle bande a favorisé tant qu'elle a pu les incursions des sousmarins allemands en Méditerranée et aussi le trafic des armes et des explosifs. J'ai été mis, par le plus grand des hasards, sur la piste de ce trafic clandestin, qui doit continuer encore à l'heure où j'écris, et j'ai communiqué tous mes renseignements à l'autorité militaire,, seule qualifiée pour agir efficacement.

Autre vibrion de presse à la solde de l'Allemagne, l'anarchiste Henri Guilbeaux, né à

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Vervierâ, fondateur en Suisse, pendant la guerre, de la revue germanophile Demain, Le ton et les campagnes de Demain rappellent à s'y méprendre ceux de la Gazette des Ardenn^s, journal publié par les hordes ennemies àCharleville, eu territoire occupé. Même tour hypocritement apitoyé sur l'aveuglement des Français (( dupes de la perfide Angleterre », même exaltation de la force et de la bonté allemandes (!), mêmes mensonges feutrés et papelards, même adultération constante des faits et des opinions. Il fallut néanmoins un certain temps pour que l'on se décidât à interdire la pénétration de Demain en France et, mêrue alors, Guilbeaux continua à faire la navette entre Genève et Paris sous le nom d'André Le Faivre I Autour de cet agent des Boches gravitaient un certain nombre de chenapans et d'illuminés; parmi ces derniers, un ancien prix Nobel du nom de Romain Rolland, auteur d'un Jean-Christophe , platement pastiché de Jean-Paul Richter, d'une Vie de Beethoven assez réussie et d'un Au-dessus de la Mêlée, dont le titre seul indique les tendances. Bien que Guilbeaux ait été le secrétaire de Romain Rolland, on peut considérer que c'est le premier qui a influencé le second et Ta entraîné à sa

détestable besogne. Mais par son tour d'esprit, par sa fausse vision des choses et des êtres, par la fadeur même de son style ampoulé, Romain Rolland était plus qu'aux trois quarts emboché d'avance. Il serait à souhaiter qu'après la guerre il se fît naturaliser Allemand et rejoignît ainsi ses affinités véritables.

Les organes allemands de langue allemande, tels que le Berliner Tageblatt ou la Gazette de Francjort, donnent une bonne idée, en temps de guerre, de la brutalité, de l'orgueil, de ce que Mauri as appelle « l'hubris » des Allemands. Mais si l'on veut connaître cette fourberie à gros traits, proche de la mystification et prompte à la fureur, qui est celle des Germains, il faut lire attentivement leurs organes de langue française, la Gazette des Ardennes et Demain. Sous la plume servile des renégats à leur solde, ils donnent la mesure de cette hypocrisie aux pieds de plomb, c^u masque de saindoux, à la chevelure en plâtre, aux yeux globuleux et inexpressifs, qui est le prototype de leurs amours. C'est reflété dans la trahison qu'ils sont le plus conformes à eux-mêmes et leurs apologistes sportulaires sont complètement imprégnés de leurs âmes envieuses et sordides. Car s'il est quelque cbose de pire

qae l'Allemand en rage, c'est l'Allemand gracieux, séducteur et conciliant. Tout plutôt queson sourire , son compliment et sa main tendue I

(( Chéri, ouvre la bouche et ferme les yeux » , disait la douce Gretchen à son amant.

Gomme il obéissait, déjà béat à l'idée de quelque friandise, Gretchen lui glissa le canon du revolver entre les dents et lui fit sauter la cervelle.

D'autres que Guilbeaux et Routier ont accompli, plus sournoisement, la même criminelle besogne. Néanmoins, tout compte fait, les Allemands n'ont pas trouvé, dans la presse française, les complicités qu'ils escomptaient et qu'entravait, d'autre part, l'institution de la censure. Sauf l'exception du Bonnet Rouge, leur effort de dissociation intérieure, dans cet ordre d'idées, a dû se borner aux tracts, feuilles volantes, publications clandestines, dont ils ont fait, sans grand résultat, une véritable débauche. Leur déconvenue a été grande et l'on a prétendu qu'ils l'avaient fait payer à Bolo Pacha — coupable à leurs yeux de ne pas leur en avoir donné pour leur argent — en le brûlant de leurs propres mains. Cela n'est pas sûr. Une des règles fondamentales de leur action, à l'arrière des lignes de

leurs adversaires, est de toujours couvrir leurs associés, de ne les abandonner qu'au pied du poteau d'exécution. Peut-être se sont-ils départis de cette règle vis-à-vis de Bolo.

La presse n'est pas l'unique moyen de dissociation intérieure. 11 y a la propagande orale et le renseignement. J'ai examiné déjà le premier point, je n'y reviens pas. Le renseignement peut être d'ordre économique, financier, politique, diplomatique ou militaire. Hommes et femmes sont également capables de le fournir. Il ne vaut que par un certain nombre de recoupements, ce qui explique la grande quantité de neutres et de naturalisés attelés à cette même besogne, périlleuse quand elle est découverte.

Je ne crains pas d'affirmer que nous avons eu chez nous, depuis le début des hostilités, des centaines d'observateurs et de notateurs à la solde de l'Allemagne. Millerand l'avait compris, quand il édicta la célèbre affiche : « Taisez-vous, méfiez-vous, les oreilles ennemies vous écoutent. » Mieux eût valu, cependant, prendre tout de suite, contre ces indiscrets, les précautions élémentaires qui consistent : 1° A ne faire aucune exception pour aucun Allemand, Autrichien, Turc ou Bulgare naturalisé ; à expulser ou à envoyer aux camps de

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concentration tout sujet ennemi, homme ou femme, même et surtout naturalisé.

2" A n'accorder de permis de séjour aux neutres qu'après enquête sérieuse et de façon précaire, avec radiation toujours possible. L'application de ces deux mesures, dont l'AUemagae nous donnait l'exemple, eût rendu fort difficile la besogne chez nous des indicateurs à la solde de l'ennemi.

J'ai montré, au cours de F Avant-Guerre, comment l'Allemagne, dans les dernières années de la paix, avait organisé chez nous, avec l'agence Schimmelpfeng, un véritable office de renseignements de toute catégorie sur les immeubles, les industries, les exploitations agricoles, les biens et les personnes. Il n'est pas douteux que des émissaires cachés, et souvent assez mal dissimulés, aient continué, pendant les hostilités, à tenir ces fiches à jour méthodiquement. On aurait pu, si on avait voulu, rendre ce commerce impossible. On ne l'a pas fait et la conséquence a été que, jusqu'à l'enhée en scène de l'Amérique, le blocus fut pour ainsi dire inexistant. Admirablement renseigné sur nos ressources, l'ennemi a fait venir, par la Suisse, un grand nombre de matières picmières et les aliments qui lui manquaient.

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Le ravitaillement criminel devint chez nous une industrie florissante, au nez et à la barbe d'une administration qui fermait pudiquement les yeux et réservait toutes ses sévérités aux dénonciateurs. Cependant, si l'on avait su jouer du blocus, les empires centraux eussent mis les pouces au bout de dix-huit mois de privations indicibles et de souffrances. Il aurait suffi, pour cela, de frapper de châtiments impitoyables, allant jusqu'à la confiscation et jusqu'à la mort, les misérables briseurs de blocus.

Un fait témoignera des intelligences maintenues chez nous par l'ennemi. Il est arrivé plusieurs fois que de nos compatriotes, habitant des territoires occupés, dans le Nord, par exemple, corrompaient ou amadouaient les autorités allemandes et obtenaient d'elles qu'on s'informât de la santé de tel ou tel parent résidant en Auvergne, ou en Périgord, ou en Provence, gravement malade. Ces autorités faisaient le nécessaire et avaient, dans les dix jours, une réponse reconnue exacte. Gomment cela eût il été possible sans des correspondants à l'affût.»^ En d'autres circonstances, une Lilloise demandait à aller retrouver sa mère infirme à la campagne, aux environs de Paris. La Kommandanlur répondait : « Si vous dites

vrai, madame, nous le saurons et vous aurez votre passeport. » Deux semaines après : (( Votre mère va mieux, madame. Elle n'a donc pas besoin de votre présence. » C'était exact.

Les Allemands, pour leurs paiements de guerre comme pour leurs espions, emploient volontiers le double ou le triple masque superposé. Bolo recevait ses fonds d'une banque de New-York, maison mère d'une banque du Canada, qui les reccA^ait elle-même de la Deutsche Bank. Wilhelm se fait naturaliser Suisse, puis, de Suisse, Anglais ou Américain, et revient tranquillement s'installer en France sous le nom de Will. Le Boche collectionne aisément trois ou quatre nationalités, dont il change comme de chemise, selon ses besoins. Il applique cette transformation frégolique aux sociétés par actions. Les (( Kohlen » de Westphalie deviennent les Charbons et Briquettes de Marseille. Krupp se mue en Hollandais de Poorter, lequel devient lui-même Société Française des Mines de Fer. Allez donc vous y reconnaître dans ce dédale ! L'histoire des séquestres, et surtout celle des non-séquestres de la grande guerre, sont pleines d^erreurs et de duperies tenant -à l'ignorance de nos juges

quant aux stratagèmes du commerce et de l'industrie germaniques. Notez que, quand on connaît ces ruses à emboîtement, on les déjoue avec la plus grande facilité. Il ne me faut pas plus d'une heure, quand j'ai les actes notariés entre les mains, pour déceler une origine ou un apport de capitaux boches, même à travers les personnes interposées. D'abord certaines gens ont la spécialité de ces manigances et leurs noms, tout de suite, me mettent en garde. Ensuite le procédé de superposition ou de substitution ne varie guère ; il n'y a que deux ressorts, toujours les mêmes, à faire jouer.

Les femmes interlopes, ou demi-interlopes, ont été largement employées par l'ennemi. C est un des côtés ténébreux de la guerre, ainsi que l'action dissolvante de certains salons internationaux. J'aurais là-dessus de quoi écrire un volume, mais des raisons que chacun comprendra s'y opposent. La certitude, en ces matières, est rare, et il n'est pas possible d'accuser ni même de désigner sans certitude. Pour une affaire Mata Hari, où l'autorité militaire a eu toutes les preuves entre les mains, combien d'autres où il a fallu laisser en liberté, sous une surveillance illusoire, des coupables assez habiles pour ne pas fournir de traces

écrites, pour ne pas faire de démarches trop ouvertement compromettantes !

Le travail de dissociation opéré par l'ennemi chez nous a procédé par poussées périodiques, à la façon des offensives militaires. Ces poussées coïncidaient d'ailleurs avec des manœuvres à grande envergure des généraux allemands, et cherchaient en quelque sorte à les compléter. Gela s'est vu au moment de l'attaque sur Verdun (février, mars 191 6), au moment de la débâcle roumaine, au moment de notre offensive d'avril 191 7. Soudainement, et sans qu'on pût déceler leur point de départ, des rumeurs alarmantes se répandaient à travers Paris. Des personnes, soi-disant bien renseignées, annonçaient en France la disette imminente, le succès irrésistible des torpillages sous-marins, la mise en marche de zeppelins formidables, armés d'explosifs d'une puissance inouïe, la fatigue ou le découragement des nôtres sur tel ou tel point du front, la dépression de la finance de l'Entente. Ces personnes tenaient ces affligeantes nouvelles d'autres personnes demeurées mystérieuses, mais dont l'autorité était donnée comme indiscutable. On reconnaissait là le procédé habituel aux gens de Bourse, qui préparent une campagne

à la baisse. Le système des « blancs » instauré par la censure, — alors que celui des directions et interdictions préalables eût été bien préférable — permettait aux défaitistes de soutenir que tel ou tel échoppage correspondait à tel ou tel de leurs atroces ragots. Il en résultait, pendant quelques heures, un flottement, vite corrigé par le bon sens et la fermeté du peuple français, le plus spontanément intrépide de la terre, flottement néanmoins profitable à l'enA^ahisseur.

En même temps, certaines feuilles suspectes ou douteuses, d'un ton violent, doctrinaire ou pseudo-humoristique, menaient campagne contre les écrivains et journalistes patriotes, tels que Mauiras, Barres, Capus, Donnay, Berthoulat, Bailby, etc. , les accusant de «bourrer les crânes » selon le terme consacré, et de faire de nos chances de succès un tableau trop optimiste, de nos combattants et de nos alliés un éloge trop continu. C'était, à les entendre, (( insulter nos soldats » et abaisser leurs caractères, d'un renoncement stoïque et conscient. Je me suis souvent demandé avec stupeur à quel, obscur dessein correspondaient ces bizarres reproches. Que des adversaires politiques s'attaquent à un polémiste comme votre serviteur,

qui ne les ménage pas, le cas échéant, rien de mieux. Que des embochés me traitent de tous les noms d'animaux possibles, me vilipendent et me menacent du matin au soir^ je n'y vois aucun inconvénient et je trouve même cela logique et comique. Mais qu'un homme comme Maurice Barres, qui s'est consacré depuis le commencement de la guerre, et uniquement, à l'apologie des héros et à la peinture sincère, entraînante et émouvante de leurs sacrifices, qu'un tel homme soit vilipendé et injurié par des compatriotes, voilà qui me passe et ne me paraît pas très clair. Il en est de même quand je vois attaquer Maurras et sa Part (la Combattant; car s'il est une initiative qui devrait rallier tous les suffrages et ceux mêmes des révolutionnaires, c'est bien cellelà. De sorte que l'élimination successive de toutes les interprétations plausibles de telles agressions me ramène à la fâcheuse hypothèse énoncée plus haut. Il n'y a pas que des agents directs de l'ennemi, dans une crise aussi complexe que la crise actuelle. Il y a aussi des influences par les agents de l'ennemi, qui se croient très malins et très spirituels en obéissant à des directives dont ils ne discernent point, ou ne veulent point discerner la perversité.

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Qui donc a dit que, quand les choses se gâtent, les inribéciles et les poltrons forment l'arrière-garde des coquins?

Les Allemands ont montré qu'ils attachaient une grande importance à ce qu'ils ont appelé justement (( l'armée française de la plume ». Les détracteurs systématiques de cette armée ne peuvent faire que le jeu des Allemands. Ce sont eux les pires bourreurs de crânes. Ils les bourrent avec de l'étoupe boche. Quelquesuns agissent ainsi par snobisme, pour montrer à tous qu'à travers la tempête de fer et de feu, ils ont gardé leur liberté d'esprit, le pouvoir d'admirer Kant, Fichte, Gœthe et Wagner, sans compter Virchow, Wundt et Weismann, et de les mettre au-dessus de leurs compatriotes similaires. D'autres suivent des impulsions rancunières et des instincts rageurs qui les portent, selon la règle spinozienne, à étendre à tout un groupe la haine qu'ils portent à quelques personnes. Rien n'est sot comme une telle extension d'un cas individuel à une collectivité. Les amis de nos ennemis, que diable, ne sont pas forcément nos ennemis.

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