CHAPITRE lY
Presque immédiatement après la publication de l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie — qui devait mettre le feu aux poudres — il fut visible que deux tendances contraires allaient se heurter chez nous, quant à la guerre inévitable :
La première était la réaction solide, ancestrale, saine et vigoureuse du peuple français, animé du désir de la victoire, de la confiance dans les chefs, et qui a fait le succès de la mobilisation, puis, cinq semaines plus tard, le triomphe de la Marne.
La seconde était une attitude timorée et résignée de vaincus, reliquat de la défaite de 1870-1871, aggravée par les doctrines de Kant et de Rousseau, dominantes dans le monde officiel : la guerre imposée, purement défen-
sive; la guerre, devoir morne et cas de conscience; la guerre honteuse d'elle-même, la guerre sans héros, sorte de corvée sacrificielle et obscure, limitée aux soldats, environnée de la réprobation des civils.
Cette deuxième attitude, exploitée par les embochés et le clan des Ya, nous a valu, pour commencer, une imprudence : l'abandon initial de lo kilomètres de territoire, tout le long de la frontière h-anco-allemande, comme preuve de notre volonté de non-agression. Résultat : la perte immédiate de territoires d'une valeur stratégique incalculable. Plus tard elle a servi, cette attitude, de terrain favorable aux tentatives de dissociation intérieure de l'ennemi, elle a amené la crise dangereuse du printemps de 191 7. Elle a indubitablement prolongé les hostilités, par la crainte et l'arrêt rapide des offensives à grande envergure. Elle nous a fait un mal infini. Au bout de trois ans et demi de cette conception fausse, nous commençons seulement à la secouer. Mais il faut examiner les choses de plus près.
A la déclaration de guerre, 3 août 1914, la politique s'est tue en France et les dissensions entre citoyens d'opinions différentes ont instantanément disparu. Ce fut Tâge d'or de
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l'union sacrée. Gela ne veut pas dire que les germanophiles, que les divers personnages intéressés aux allaires allemandes, faisant partie de sociétés allemandes, disparurent comme par enchantement de la circulation. Mais convaincus de la supériorité de l'Allemagne et de sa facile victoire en cinq semaines, ils jugèrent plus prudent de se terrer et d'attendre les événements. Les Chambres étaient fermées. La présidence de la République était occupée par un Lorrain patriote. Le sort du pays tout entier se trouvait entre les mains des grands chefs militaires, qui surent travailler de concert à son salut, aA^ec une entente admirable. L'exode des ministres pour Bordeaux, exode d'ailleurs légitime et nécessité par les circonstances, remit la police intérieure de Paris et de la région du camp retranché, pour quelques semaines, aux mains du gouvernement militaire lequel sut, avec le général GalHéni, être à la hauteur de sa tâche.
11 importe de nommer les trois artisans du nettoyage immédiat et préalable, qui rendit possible la victoire de la Marne en paralysant et décourageant les nombreux suspects. Ce furent : le général Glergerie, chef d'état-major général de la place de Paris, le commandant
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Baudier, du deuxième bureau, et le lieutenantcolonel Bourdeau. Dans l'exercice de leurs difficiles et délicates fonctions, ces trois hommes montrèrent une fermeté et une clairvoyance qui rendirent vaines les préparations du grand état-major allemand. Mais, en raison même de leur implacable vigilance, ils se trouvèrent heurter très vite la tendance contraire, momentanément réfrénée, qui était de ménager les intérêts ennemis, dans la personne des agents allemands des deux sexes et de laisser une porte de communication , voire de conversation , ouverte entre les belligérants.
On connaît la théorie énoncée dans le Contrat social, reprise plus tard par Emmanuel Kant : les Etats sont en guerre, non les citoyens de ces Etats. La guerre existe entre deux armées, délégations de ces Etats. Elle ne s'étend pas à l'élément civil. Il appartenait d'ailleurs à Fichte de renverser ce principe kantien avec le dogme de l'allemanité maîtresse des destinées du monde. Voir Discours à la nation allemande. Mais de nombreux politiciens français professaient encore en août 191/1, avant et même après Gharleroi, cette limitation exclusive de la guerre aux opérations militaires. C'est sur cette absurde doctrine que s'appuyèrent les
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agents de l'ennemi et les germanophiles entêtés pour combattre âprement, scandaleusement, toutes les mesures de guerre totale, par lesquelles seules nous pouvions obtenir l'écroulement rapide de la puissance germanique.
Cette doctrine, meurtrière au point de vue national, servit de paravent à tous les membres du clan des Ya. Elle fut savamment exploitée par Caillaux et mise en œuvre au ministère de l'Intérieur, avec méthode, par son second, Malvy. Pendant trois ans, à quelques rares exceptions près, la police civile opposa une résistance opiniâtre à toutes les dénonciations des patriotes, à tous leurs légitimes efforts pour nettoyer le sol du pays. En quelques mois, la tâche admirable du général Glergerie, du commandant Baudier, du lieutenant-colonel Bourdeau fut entravée, puis anéantie. Nous offrîmes le spectacle paradoxal d'une nation saignée aux quatre membres par un bandit — l'empire allemand — dont elle ménageait l'établissement d'avant-guerre et les positions financières chez nous. Bien mieux, la censure reçut l'ordre de ne laisser passer que quelques rares plaintes relatives à um pareil état de choses, sans qu'il fût permis d'en rechercher les motifs profonds, ni les
vraies responsabilités. Je m'entends encore téléphonant au bureau de ladite censure, qui m'interdisait de mettre en cause je ne sais quel agent boche : (( Mais enfin, craignez-vous que je ne vous cause des difficultés diplomatiques avec l'ambassadeur allemand à Paris ? » On aurait dit qu'en pleine tuerie, accompagnée de gaz asphyxiants, subsistait un pacte mystérieux, d'après lequel tout ce qui n'était pas la tuerie elle-même, tout ce qui se passait en dehors de la zone des combats, était considéré comme neutralisé.
Tendance fâcheuse, pour ne pas dire plus, qui exposait les âmes cupides aux tentations de l'or allemand, — venu de Suisse, d'Espagne, ou, jusqu'à l'intervention américaine, de l'Amérique, — qui décourageait et énervait les bonnes volontés de l'arrière, qui encourageait l'ennemi à persévérer dans des exactions impunies et lui laissait escompter notre lassitude. Les Berlinois et les Viennois répétaient, par manière de plaisanterie, que ceux d'entre eux qui redoutaient la disette n'avaient qu'à venir faire une saison à Paris comme Polonais, comme Suisses ou comme Tchèques . Ils disaient aussi : (( Soit, nous ne sommes pas entrés en corps à Papylone. Qu'importe, si nous y en-
Irons tous individueilement! » Leurs journaux de caricatures affirmaient que nous ne pou- Adons nous passer de leur présence et de leurs capacités, même pendant les hostilités. Que serait-ce après î Dans les camps de prisonniers allemands, plusieurs gardes-chiourmes déclaraient à nos compatriotes : « J'habitais chez vous à Paris, au Havre, à Marseille, à Lyon, telle rue, tel numéro. Si j'avais su que la, situation resterait tenable comme pour tel ou tel, ainsi serais-je resté. »
Cependant plus la guerre se prolongeait, plus les morts, les souffrances, les déportations dans les départements du ^Nord occupés se multipliaient, et plus aussi la haine pour l'immonde envahisseur grandissait. La haine est comme l'amour. A petite dose, elle aveugle et abêtit, mais à haute dose elle rend lucide. Facile au début, la manœuvre des germanophiles impénitents, des embochés et des par-j tisans de la thèse Rousseau et de la paix à' tout prix devenait de jour en jour plus difficile. En dépit de la censure particulière à] Caillaux et à Malvy, des cas saisissants — tels! celui de Théodore Mante de Marseille, celui 1 du docteur Lombard et de l'indicateur espion Garfunkel — excitaient la curiosité du grande
public, suscitaient ou corroboraient ses soupçons. Par ailleurs, les soldats qui venaient en permission se plaignaient, ainsi que leurs chefs, du nombre excessif des personnages suspects que l'on voyait circuler dans les lignes, munis de laissez-passer, de permis d'espionner en bonne et due forme. Tant de négligence finissait par ressembler étrangement à une volonté préconçue de ne prendre aucune nnesure de défense contre la sixième arme, la pire de toutes, celle de l'espionnage. Signalé, dès 191 1, comme un spécialiste de la question, à cause de mes études dans rAction Française et de mon livre l Avant-Guerre, j'avais les doléances conjuguées des civils et des militaires, leurs renseignements se recoupaient. Bientôt, par le fait du mécontentement grandissant, je reçus les confidences irritées des services mêmes chargés de sévir, auxquels il était interdit de sévir. A part quelques brebis galeuses, gagnées de longue date à la thèse Rousseau ou corrompues par l'ambiance, les contacts et le mauvais exemple d'en haut, l'immense majorité des policiers français souffrait de son inaction et des consignes antinationales qu'elle recevait. Certains possédaient d'excellents dossiers de suspects, des
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signalements détaillés et précis, dont ils n'avaient pas l'emploi. Ils me les communiquèrent. J'eus ainsi, textes en mains, la preuve absolue que l'Inexplicable — ainsi désignai-je, à cause de la censure, — la collaboration Gaillaux-Malvy, péchait par entêtement, non par ignorance, puisque dossiers et signalements venaient précisément des services de la Sûreté générale (ministère de l'Intérieur) et de la Préfecture de police. Les petits fonctionnaires me fournissaient ainsi la preuve accablante de l'inertie délibérée de leurs patrons et aussi de quelque chose de plus. Car il était impossible d'expliquer décemment comment des ultrasuspects pouvaient bénéficier, en territoire français et en temps de guerre, de passeports établis sous de faux noms et à l'aide de faux états civils !
Je ne sais plus quel est le journaliste marron qui avait inventé le terme « d'espionnite » pour désigner, en la raillant, la tendance à signaler et combattre les agents de l'ennemi. Celui-là peut se vanter d'avoir rendu service à 'Allemagne. Chaque fois qu'un honnête Français ou une brave Française allait se plaindre, dans un commissariat, du maintien à Paris de quelque personnage suspect, on lui riait auj
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nez et on lui répétait « espionnite ». J'étais peint moi-même, dans les feuilles ac/ hoc, comme une sorte de maboul, persécuté par la phobie des suppôts boches. Or, je vous prie de croire que rien n'est plus éloigné de ma nature psychologique et de mon tempérament qu'une telle humeur. Si quelqu'un « ne s'en fait pas » pour les niaiseries des incompétents, ou pour les injures et les menaces venues de l'adversaire, c'est bien moi. Mais j'estime que, dans la guerre actuelle, chacun doit rendre à son pays les services qu'il est susceptible de lui rendre. C'est ce qui explique ma campagne lojigue, pénible, semée d'écueils et de pièges, de procès, de réclamations et de fâcheries de toutes sortes, mais que j'ai menée et que je mène allègrement, parce qu'il y va du salut commun. Cet état d'esprit est d'ailleurs celui de tous mes collaborateurs, du plus grand au plus petit, et nous nous estimons suffisamment récompensés quand un ennemi sournois de la France est démasqué, coifré et châtié.
J'avais toujours pensé, même dans la plus mauvaise période du caillautisme et du malvysme, que la pression redoutable de la guerre finirait par donner raison à nos efforts à un moment donné. Il me semblait impossible que
la tendance Rousseau continuât longtemps à l'emporter sur la tendance nationale et que les patriotes eussent toujours tort. D'ailleurs certains résultats, obtenus contre vent et marée, me donnaient confiance dans la suite des événements.
C'est ainsi qu'à la suite de mes articles, poursuivis pendant quatorze mois, au risque de lasser et bassiner mes lecteurs, l'Allemand naturalisé Emil Ullmann, grand ami de Caillaux, qu'il avait fait entrer au Conseil d'administration du Crédit Foncier Argentin et luimême directeur du Comptoir National d'Escompte de Paris, avait dû quitter cet établissement financier. C'était une réelle victoire, car Ullmann était une puissance de Bourse, environné d'une nuée de sportulaires, disposant d'un budget de publicité considérable, d'un bureau de la presse omnipotent. Son influence se faisait sentir dans la diplomatie et dans la politique. On racontait sous le manteau, car il était fort redouté, qu'il avait joué un rôle de premier plan au moment de l'affaire d'Agadir, qu'il était ici le porte-parole d'Heinemann, de la Deutsche Bank, et de Salomonsohn de la Disconto. Quand je commençai à le mettre en cause, ce fut un déchaînement de tous les
petits journaux financiers qui vivent des miettes de ce genre de personnages. Les collègues très chics et ronflants d'Emil UUmann au Comptoir d' Escompte flétrirent solennellement mes (( calomnies abominables » et déclarèrent qu'ils se solidarisaient avec leur ami, qu'ils ne se sépareraient jamais de lui, qu'ils réfléchissaient aux mesures à prendre pour arrêter une campagne nuisible au crédit public, etc., etc. En même temps, on me déléguait des messieurs très bien, chargés d'intervenir et d'intercéder pour cet Allemand, naturalisé de longue date et devenu «extrêmement Français ». Je connais ça. Si, ayant commencé d'empoigner un Allemand de finance, vous avez la sottise de vous laisser attendrir, aussitôt les mêmes qui sont venus vous implorer déclarent finalement ou laissent entendre qu'ils ont fait « le nécessaire » , en bon français, qu'ils ont acheté votre silence. Je n'avais donc qu'une chose à faire : continuer. Je continuai. Quelques bons Français, notamment le comte de Reilhac, en procès de longue date avec Ulimann, M. Manchez, du Temps, et quelques autres me donnèrent un sérieux coup de main. Le public s'émut. Les gens commencèrent à retirer leurs fonds en dépôt au Comp-
toir dEsccympte. Il fallut céder. On céda en deux temps : i^"^ temps : Emil Ullmann abandonnait la direction ; q."" temps : Emil Ullmann abandonnait le conseil d'administration. Même chose pour la Banque de V Indo-Chine.
Un peu plus tard, un ami et protégé d'Ullmann, le Marseillais Théodore Mante, faisant partie d'un grand nombre de sociétés commerciales, industrielles et financières, se faisait pincer en flagrant délit de commerce avec l'ennemi. Quelle affaire! En dépit de ses innombrables relations et de ses hautes protections dans tous les mondes, Théodore Mante avait la déveine de tomber sur un magistrat à la fois ferme et sagace, le procureur général Delrieu, de la Cour d'Aix en Provence, qui lui allongeait, en premier jugement, un de ces attendus dont un emboché ne se relève pas. Théodore Mante, à mon avis, eût mérité la peine capitale, car plus le coupable est élevé dans la hiérarchie sociale, plus son châtiment doit être exemplaire. Il s'en tira, après trois condamnations, à trois degrés de la juridiction, avec une forte amende et la privation, pendant dix ans, de ses droits civils. C'était donné. La veille de sa condamnation définitive, on me télégraphiait encore de Mar-
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seille qu'il serait certainement acquitté! Il fallut ensuite plusieurs semaines pour le faire rayer de la Légion d'honneur et pour faire débaptiser un transport qui arborait son nom déshonoré.
Moins gros gibie*' qu'Ullmann, Théodore Mante n'en était pas moins un type représentatif d'agent de l'ennemi par cupidité. En voyant que ses millions ne l'avaient point protégé, plusieurs de ses émules tremblèrent dans leur peau et mirent un frein à leur bochisme. C'est que l'exemple venu d'en haut a du bon. Pour l'édification de tous, je reproduis ici l'attendu mémorable du jugement de la Cour d'Aix du 3o juin 191 6, lequel mit fin à ces exercices antifrançais :
Attendu que Mante a fait tous ses efforts pour maintenir à la Société {des cokes, charbons et briquettes de Marseille) ses tendances et son caractère allemands; que son conseil d'administration était composé d'Allemands, que la plupart de ses agents et employés étaient, eux aussi, d'origine allemande, qu'il leur offrait, aux frais de la Société, des réjouissances variées, et ne manquait pas de les convier aux fêtes allemandes pour exalter le Kaiser et acclamer r Allemagne plus grande. . .
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Inutile d'ajouter le moindre commentaire.
Si je ne m'en étais mêlé, le fabricant de jouets Kralz, Allemand authentique, dit « Kratz-Boussàc )), serait encore aujourd'hui maire de Douville-sur-Andelle, dans l'Eure, en dépit des protestations de ses administrés. Il ne fut révoqué que le 26 décembre 191 5, à la suite de mes véhémentes protestations. Il avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur. Il était entré par alliance dans la famille d'un sénateur, ancien garde des sceaux. C'était un homme important et considéré.
On croit rêver quand on lit la liste des nombreuses sociétés françaises dont faisaient partie avant la guerre Ernst Thurnauer, né en 186a à Burgdunstadt (Bavière), ayant la plupart de ses parents dans les armées allemandes et autrichiennes, allié à Brettauer et bras droit du célèbre Walter Rathenau, directeur de VAllgemeine Ëlektricitàts Gesellschaft. Naturalisé Américain, mais pangermaniste dans l'âme, Thurnauer était à la fois président du conseil d'administration de VA.E.G. et membre du conseil d'administration de la [Compagnie générale des Omnibus de Paris. En cas de prise de la grande ville par les Allemands, il eût été le maître tout désigné des transports et de l'élec-
Iricité parisiens, dont il connaissait à fond les ressources. Mis en cause ^divV Action Française, il eut le bon goût de ne pas protester et abandonna ces divers postes avec une diligente modestie.
Entre vingt autres cas analogues, je citerai encore celui de l'Allemand David Reiss, de Barbizon, parce qu'au cours du procès qu'il nous intenta et qu'il perdit devant le tribunal de Melun (3i janvier 191 7) il s'attira le mémorable attendu suivant, honneur de la magistrature française pendant la grande guerre :
Attendu que de tous ces faits résulte la preuve que les prévenus nont pas agi avec Vintention
de nuire à un individu mais dans un but
d'intérêt national; qu'on ne saurait nier qu'au moment ou un pays est engagé dans la lutte la plus terrible qu'aucun peuple ait jamais subie, où toutes ses forces devraient être tendues dans un seul souci du salut public, c'est un devoir pour tout citoyen d'élever la voix pour signaler tout individu contre lequel existe une réelle suspicion d'être un allié de l'ennemi acquitte
tous les prévenus, déboute Reiss, partie civile, de toutes ses conclus iofi>$ et le condamne aux dépens.
Le 95 juin 191 7, la Cour d'appel de Paris maintenait purement et simplement ce jugement inoubliable, qui résume, dans une formule à la Tacite, une des plus pressantes obligations de la guerre d'appui.
Enfin, pour ne pas prolonger indéfiniment cette liste des premiers résultats acquis et qui semblent aujourd'hui très peu de chose — mais alors!... — je rappellerai que nous avons été les premiers à dénoncer le fameux Garfunkel, dit le « docteur Georges », condamné, malgré ses éminents protecteurs de la Préfecture de police, à cinq ans de prison, trois mille francs d'amende et à la dégradation civique ; et que, dès le 26 juin 191 5, je signalais comme espion allemand Karl Reuscher, né le 21 octobre 1876 à Wehlen-sur-Moselle, directeur général de la société des Grands Hôtels d'Evian-les-Bains, lequel en janvier 191 7 était condamné, en Suisse, à 4 mois de prison et à l'interdiction de séjour pour faits d'espionnage.
Vous me direz que, sur les centaines d'Allemands naturalisés ou de suspects, qui infestaient le sol de la France dans les trois premières années de la guerre, une douzaine d'exécutions étaient peu de chose. Je vous
répondrai que ces douze exemples étaient choisis parmi les plus représentatifs et dans des sphères auxquelles ne s'étend pas d'ordinaire la main de la police. Ajoutez à cela que ladite police, ou du moins certains de ses éléments, protégeaient ceux que je pourchassais. Périodiquement la censure me mettait des bâtons dans les roues. Un Ullmann se croyait un des rois de Paris. Un Thurnauer voyait trembler devant lui les plus hauts fonctionnaires. Reiss avait à sa dévotion le député-maire de Melun, Delaroue, qui vint, d'un assez piteux visage, témoigner pour lui, à son procès. Je le vois encore pourchassé dans ses derniers arguments par un jeune et vigoureux avocat, M^ Gérault-Garrfon, dont la plaidoirie fut une révélation. Rien n'était plus symbolique que la simple et magnifique attitude du premier adjoint au maire de Barbizon, foisant fonction de maire, l'honorable M. Marteau, dont le fds a été tué à l'ennemi, dressé devant cette petite fouine allemande de David Reiss. La salle entière frémissait et applaudissait.
Ce n'étaient là, malgré tout, que des épisodes, plus ou moins saillants, mais des épisodes de la lutte entre les deux tendances,
la nationale — qui ne voulait point de la (( dissociation intérieure » — et l'autre. Sans doute Millerand, qui avait su sagement déposer sa toge d'avocat des Maggi à la porte du ministère de la Guerre, mettait-il sur tous les murs la fameuse formule « Taisez-vous, méfiezvous, les oreilles ennemies vous écoutent. » Sans doute lisait-on dans les journaux des histoires de séquestres et de séquestrés — voir le beau livre d'Edgard Troimaux — qui ne tournaient pas toutes à l'avantage des séquestrés. Sans doute le jugement de Melun était-il un important avantage. Néanmoins la France était loin de cette guerre totale que j'ai toujours appelée de mes vœux. Le grand public a été lent à comprendre que la gigantesque lutte actuelle avait ses racines à l'arrière du front, dans les intérêts franco-allemands conjoints del'avantguerre et que, si l'on voulait la victoire, il fallait que ces intérêts fussent à jamais disjoints. Les pouvoirs publics ont été plus lents encore et plus atones que le grand public. Dans le privé, nombre d'hommes politiques parlaient avec terreur des accointances ennemies que l'on sentait rôder ici et là, à tous les niveaux de la société et dans tous les milieux. Aucun d'eux ne montait à la tribune pour souligner ces
accointances. Peur des responsabilités, nonchalance, ou crainte d'être accusé d'espionnite .^^ Exception faite pour le sénateur Gaudin de Yillaine qui dénonça le mal à voix haute, mais au milieu de l'incrédulité presque générale de ses collègues. Son discours était cependant nourri de faits, qui passèrent presque inaperçus. L'ambiance n'y était pas encore.
Quand on désire atteindre un but important ici-bas, il faut être patient. Au milieu des procès, des applaudissements et des injures, je continuais à accumuler les matériaux d'une documentation telle que je n'ai pu songer à l'utiliser ici. Mon bouquin en serait devenu illisible. Il n'était pas une industrie importante, pas un commerce utile à la guerre, pas un milieu renseigné ou agissant, qui ne fût fréquenté, subodoré et quelquefois administré par un ou plusieurs émissaires ou agents à poste fixe de l'ennemi : tantôt un Allemand naturalisé, tantôt un Autrichien déguisé en Tchèque, ou un Hongrois, ou un Suisse, ou un Espagnol, ou un Argentin: parfois, chose plus triste, un Français ou un Italien, ou un Anglais besogneux. Impossible de vérifier ces inombrables signalements, qui d'ailleurs se
recoupaient entre eux. Car il y aura eu, pendant la guerre, une confrérie des agents boches, comme il y a une confrérie des voleurs, ou des invertis. Ils se reconnaissent à certains signes, ils emploient les mêmes procédés, ils ont recours aux mêmes hommes d'affaires^ ils utilisent et exploitent les mêmes femmes, ils ont toutes prêtes les mêmes menaces et les mêmes accommodements. Qui en connaît un les connaît tous. Chacun d'eux a auprès de lui des paravents de bonne volonté et une dupe. Gomme on me sait peu intimidable, on me déléguait généralement la dupe, qui venait me répondre des bons sentiments de tel ou tel délégué de Heinemann, de Rathenau, deBallin, de Thyssen ou de Bethmann-HolWeg. Les arguments ne variaient guère.
I** Celui que vous attaquez injustement est Allemand sans doute, mais naturalisé ; ou a eu des attaches allemandes, mais les a rompues depuis longtemps ; ou dirige une affaire en partie allemande, mais a. renoncé à ^cette 'partie allemande et à tous bénéfices allemands.
2° Celui que vous attaquez est un Espagnol royaliste, ou un Suisse catholique, ou un Américain du Sud bon Français. Le premier argument est fréquent chez les gens du monde,
le second chez les ecclésiastiques, le troisième chez les commerçants. Comment faire comprendre aux gens qu'un révolutionnaire ou un athée, français et patriotes, me sont bien plus chers et précieux en temps de guerre qu'un conservateur admirateur des Allemands ou qu'un cardinal boche ?
3" Vous êtes mal renseigné, ou par des concurrents jaloux. Ohl l'explication par « le concurrent jaloux », me l'a-t-on servie assez souvent ! Elle fait partie de la défense de tout Boche et de tout emboché, de la trousse de tout kommis-voyacheur. En temps de guerre, elle sonne étrangement. L'Allemagne s'était évidemment flattée de continuer son envahissement commercial et industriel chez nous à la faveur même de l'invasion et de la terreur. Ils cherchent à utiliser tout.
Cependant je continuais à me demander quels étaient le lien général de tant de manœuvres souterraines et l'explication du paradoxe de la guerre limitée aux belligérants de façon unilatérale, alors que l'ennemi massacrait nos civils et emmenait nos femmes en esclavage. Je me posais cette question à toute heure du jour. Je notais, j'observais, je réfléchissais, quand mon attention fut attirée sur
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un journal du soir intitulé Le Bonnet Rouge et sur un groupe de gens des deux sexes, dont je vais maintenant vous entretenir. Je le ferai avec la même objectivité que s'il s'agissait d'un plant d'euphorbe ou d'un mancenillier.