CHAPITRE V
CE qu'était (( LE BONNET ROUGE )) ; ALMEREYDA ET SES COMPAGNONS
Bonaventure Vigo, dit (( Miguel Almereyda » I — qui devait jouer un rôle criminel et si important pendant les trois premières années de la guerre européenne et finir de façon tragique — était un garçon mince et découplé, de figure agréable, de voix douce, avec des yeux de velours, où brillait tout à coup une lueur mêlée de violence et de fausseté. Je le rencontrai en 1909, au préau de la Santé, où il subissait une peine politique comme révolutionnaire, dans le même temps que Pujo et les camelots du Roi y étaient incarcérés à la suite des manifestations Thalamas. Il collaborait à la Guerre Sociale de Gustave Hervé. J'ignorais alors qu'il eût été condamné pour vol, injures à l'armée, provocation au meurtre et fabrica-
LA GUEHRk TOTALE 0 ,
Sa LA GUERRE TOTALE.
tion d'explosifs {Gazette des Tribunaux des 9 et 10 octobre 191 1). Mais tout de suite sa silhouette me frappa ainsi que l'expression de son visage. Il portait une blouse noire à la Tolstoï, chantait la Chanson des Tisserands, d'une voix juste, et jouissait, auprès de ses camarades, d'un prestige dû à son audace, à sa bravoure incontestée. Néanmoins, il émanait de lui quelque chose de bizarre et d'inquiétant, qui tenait de Tapache et du joueur de bonneteau. Nous échangeâmes quatre paroles, chacun de nous deux déplut à l'autre et nos relations en restèrent là.
Je sus, par la suite^ qu'il avait quitté Hervé pour devenir secrétaire de rédaction du Courrier Européen, que dirigeait un certain Charles Paix, dit Paix-Séailles. Almereyda menait là une campagne a humanitaire » contre la loi de trois ans, des plus suspectes. Je ne fus nullement surpris quand, à la veille de la guerre, il fonda un Bonnet Rouge, hebdomadaire d'abord, puis quotidien du soir destiné à combattre (( la folie des armements », le Greusot, et à défendre, même dans la rue, la thèse tristement caillautienne du c( rapprochement franco-allemand ». Je songeai simplement : c( 11 a trouvé sa voie. C'est un gaillard à sur-
veiller, ainsi que son entourage. » Et je me mis en mesure de recueillir sur son activité, grande avant la guerre, mais frénétique depuis la guerre, tous les renseignements possibles. Ce n'était pas très malaisé, car certain de l'impunité, confiant dans ses amitiés et protections politiques, ostentatoire avec cela et cherchant à épater le vulgaire, il ne se dissimulait presque pas. Ceux qui ont été ses dupes y ont mis certes beaucoup de bonne volonté. Je pense aussi que, maître chanteur adroit, et flanqué d'un autre maître chanteur, aussi méprisable et habile que lui — moins la bravoure et une certaine générosité de sang — Jacques Landau, il terrorisait bon nombre de gens en place. J'ajoute que totale- I ment dénué d'instruction première et même I d'orthographe, bien que doué d'un certain bagout, il était incapable d'écrire seul un article et se faisait suppléer dans cette besogne par deux ou trois scribes appointés. Parmi eux, un certain Emile P..., dit « Georges Clairet » , engagé pendant quelques mois comme informateur adjoint à r Action Française, puis congédié et plein de rancune. C'est ce « Clairet )), sans aucun doute, qui embarqua Almerey da dans son absurde et dangereuse campagne
contre nous. Je dis « dangereuse », car elle m'amena à m'oocuper de ses faits et gestes de plus près qu'il n'eût dû le souhaiter.
J'appris ainsi successivement qu'aux élections de 191 4, il s'était tenu en permanence au ministère de l'Intérieur, conseillant et gourmandant les préfets; qu'au procès de M™® Gaillaux il avait servi de garde du corps à l'ancien ministre des Finances et président du Conseil; que, cinq jours plus tard, il cherchait à ameuter les antipatriotes aux cris de (( A bas l'armée! » sur les boulevards, cela à quelques heures de la mobilisation; qu'il bénéficiait d'une subvention importante (8 000 francs par mois au minimum) de la place Beauvau; qu'il jouissait de la confiance entière de Malvy et Viviani; que Malvy lui avait enjoint de rester à Paris, au lieu de partir pour les armées où l'appelait sa classe; que son train de vie avait subitement changé. Qu'on en juge : logé jusqu'à la fin de 191 A, 35, rue Orfila, avec un loyer de 5oo francs par an, Almereyda, après la déclaration de guerre, installait sa maîtresse boulevard des Capucines, avec un loyer de 600 francs par mois. Il s'installait lui-même luxeusement, avec se femme et son fils, rue Spontini, achetait
trois automobiles magnifiques, louait une villa i4, rue Gaston-Latouche, à Saint-Gloud, au prix de loooo francs par an, dont 5ooo versés d'avance, distribuait des bijoux hors de prix à diverses personnes de mauvaises mœurs et commençait à mener, dans les tripots, ce que les croupiers et les usuriers appellent la grande vie.
Je pus m'assurer qu'en compagnie d'un certain nombre de lascars de même farine, il pratiquait simultanément et avec un égal bonheur :
i" Le trafic des stupéfiants, morphine, éther et cocaïne. Ceci avec la complicité d'un certain Thomas Henry, dit Harry Goddart, sujet autrichien, né le 22 août 18G9 à Fort-Tattey (Etats-Unis);
2° Le trafic des permis de séjour etdes levées d'arrêtés d'expulsion — succédant à des arrêtés d'expulsion en bonne et due forme — avec la complicité d'un certain nombre de fonctionnaires de la Sûreté générale et de la IVéfecture de pohce;
3" L'avortement, amorcé dans le Bonnet Houye par des réclames en faveur de sagesiemrnes suspectes — dont la plus redoutable a été arrêtée et incarcérée récemment — avec
la complaisance du docteur Lombard, collaborateur d'Almereyda et condamné, pour réformes frauduleuses, à une dizaine d'années de réclusion ;
4" Le chantage auprès des agents de l'ennemi, tels que le Syrien Rabbat, (( banquier » rue Laflitte, refileur de titres volés par les Allemands en territoire occupé, auprès de tenanciers de tripots et de lupanars;
5" La communication à Vennemi, par une demi-douzaine d'émissaires, toujours les mêmes, de documents diplomatiques et militaires susceptibles de le renseigner sur les projets des Alliés et les séances des comités secrets ;
6** L'excitation méthodique des soldats à la désobéissance et à la mutinerie, ceci avec de nombreuses complicités, dont les principales sont ou seront connues, à l'aide d'une prétendue permanence de renseignements militaires, installée dans les bureaux du Bonnet Rouge, dirigée par le général A^. .,, alias Goldschild dit a Goldsky ».
En possession de ces renseignements tragiques, j'acquis bientôt la certitude que je tenais, avec la bande du Bonnet Rouge, ses ramifications policières et ses deux omnipotents protecteurs, messieurs Gaillaux etMalvy,
la principale cause de l'échec de nos offensives et de l'inefficacité du prétendu blocus. Je fis part de ma découverte à mes collaborateurs, qui n'en furent pas autrement surpris. Il m'apparut évident que la prolongation d'un pareil état de choses exposait le pays aux pires dangers et occasionnait, en tout état de cause, des milliers et des milliers de morts par surcroît. Dès lors, je pris la résolution de guetter i la première occasion favorable et de crever ' l'abcès, coûte que coûte. Chaque jour le Bonnet I Rouge versait à ses lecteurs, recrutés parmi la I partie la plus louche de la population, le poison 1 du défaitisme, de la germanophilie, du décou- I ragement et de la colère ^ Son but était clair: la dissociation intérieure, cherchée par le gouvernement allemand.
Voici, à titre de curiosité, l'acte de naissance de ce bandit, promu par l'amitié du ministre de l'Intérieur Malvy — du i*' août 191 4 au 22 juillet 1917 — à la fonction de véritable Préfet de police de Paris : .
L'an mil huit cent quatre-vingt-trois et le neuf janvier, onze heures avant midi, dans l'hôtel de ville de Béziers, département de l'Hérault, par
I. Voir Ch. Sanccrme, les Serviteurs de l'ennemi, chez Victorion, 87, boulevard Saint-Germain.
devant nous, Jean-Baptiste Perdraut, adjoint au maire de ladite Yille, officier de l'état civil, délégué, a comparu : Bonaventure Vigo, employé de commerce, âgé de vingt-deux ans, natif de Saillagouse (Pyrénées-Orientales), domicilié à Béziers, lequel nous a déclaré que le jour d'hier, à trois heures du soir, il est né un enfant du sexe masculin qu'il nous présente, et auquel il déclare donner les prénoms de Eugène-Bonaventure- Jean-Baptiste, se reconnaissant pour être le père de cet enfant et l'avoir eu de demoiselle Aimée Salles, sans profession, âgée de vingt ans, native de Perpignan, lequel enfant est né en la maison Roche, avenue de Bessan. Les présentes déclarations ont été faites en présence de : Joseph Ribo, âgé de vingt-sept ans, et Théophile Mauthet, âgé de ving-six ans, employé de commerce, domiciliés à Béziers, et ont, les père et témoins, signé avec nous le présent acte, après lecture faite.
J'ai eu entre les mains et remis à la justice militaire une série de pièces, d'une authenticité certaine, desquelles il résulte qu'Almereyda donnait des ordres directement, non seulement à tous les hauts fonctionnaires de la Préfecture de police, — confiée à dessein, comme je l'ai déjà dit, à un pauvre homme d'un caractère très faible et d'intelligence nulle, du nom de Laurent, — mais au personnel de la Sûreté générale. En marge de quelques-
unes de ces pièces, concernant des élargissements de suspects, on lit cette phrase, de la main d'Almereyda : (( Je donne ma caution. » — ((M. Almereyda nous garantit le patriotisme d'un tel, nous devons le croire », ajoute un policier particulièrement zélé. Lors de mes premières dénonciations dans l Action Française concernant le directeur du Bonnet Rouge et ses manœuvres pro-allemandes, trois chefs de cabinet de la Préfecture, MM. Paoli, Maunoury et Pascalis, publièrent, dans les feuilles parisiennes, une attestation en faveur de leur sinistre patron, lequel par ailleurs avait partie liée avec la pire et la plus suspecte racaille de presse.
Il serait superflu et fastidieux d'énumérer ici toute cette clique. J'en noterai les plus remarquables échantillons.
Jacques Landau, né le 7 juin 1877, à Odessa (Russie) de parents polonais, naturalisé français le 3o décembre 1902, est le type accompli du maître chanteur. Contrairement à Almereyda, son physique torve et sinistre ne prévient pas en sa faveur. C'est le type du traître d'Ambigu. — Son beau-frère, Ladislas Heftler, dit (( le baron Heftler », décédé vers 191 2, ex-coiffeur à Berlin, agent allemand, mêlé à
plusieurs affaires retentissantes d'escroqueries, lui avait prodigué ses leçons. L'élève fut digne du maître. Dès la deuxième année de la guerre, Landau, qui avait jusque-là végété dans des feuilles obscures, fondées par lui pour extorquer de l'argent à des fmanciers, entra au Bonnet Rouge, connut une prospérité égale à celle d'Almereyda et fonda une « agence d'informations )) dite Primo, sise 5, rue de la Grange-Batelière, puis, de connivence avec Goldsky, une feuille intitulée La Tranchée Républicaine, même adresse. Ces deux organes n'étaient autre chose que des succédanés du Bonnet Rouge et accomplissaient exactement la même criminelle besogne. Ils prenaient aussi la défense de tous les agents avoués ou sournois de l'ennemi, dénoncés par l'Action Française, mais de telle façon que le Boche ou l'Austro- Boche, naturalisé ou non, ou l'emboché ainsi (( défendu » préférât très vite le silence et s'entendît en conséquence avec ses « défenseurs )). Tous les jouTnalistes patriotes étaient en même temps traînés dans la boue et, au besoin, menacés de sévices physiques. Personnellement, j'ai été condamné à mort une douzaine de fois par Almereyda et par Jacques Landau, mais mon peu d'impressionnabilité
fait que je ne m'en émouvais guère. Chaque semaine environ, allant à mon journal, je rencontrais sur les boulevards mon assassin virtuel, lequel, en m'apercevant, détournait la tête. Il faisait bien. Tout en servant l'Allemagne de son mieux, parla plume et aussi par l'action, Landau était indicateur appointé par la Sûreté générale, dans les petits papiers de Leymarie et du contrôleur Sébille, chargé de mission en Grèce, cependant qu'une de ses bonnes amies était chargée de mission en Espagne. Il montrait à son coiffeur émerveillé des liasses de billets de mille francs, en l'assurant « qu'il y en avait d'autres ». Le soir venu, l'excellent garçon s'adonnait au jeu et terrorisait les pontes candides que rabattaient vers lui une demi-douzaine de jeunes et vieilles femmes bien stylées. Landau consacrait ainsi, comme Almereyda, ses matinées à la police, ses après-midi à la politique et la soirée aux plaisirs en commun. Il me serait tout à fait impossible de donner ici, même en latin, le détail de ces bambochades, auxquelles ne craignaient pas de participer, de temps à autre, des personnages, plus importants.
Gomme me le disait un maître d'hôtel, témoin de quelques-unes de ces petites fêtes
aimereydiennes : « Monsieur, ce n'est pas là une tenue de guerre ! »
Condamné trois fois en police correctionnelle pour désertion et escroqueries, Marion, deuxième administrateur du Bonnet Rouge, était ce qu'on appelle un bon vivant. Directeur d'un Courrier Viticole, membre influent du Syndicat des Bistrots, il apporta au torchon d'Almereyda, avec la clientèle assurée de quelques douzaines de marchands de vin, soixante-dix beaux billets de mille francs pour commencer. Pourquoi cela? Parce qu'Almereyda, favori de la Sûreté générale, était chargé par celle-ci de dresser la liste des mercantis privilégiés de la zone des armées, admis au rafraîchissement des soldats :
(( Le pinard et la gnaule, mon vieux, ça te regarde », dit-il en passant à Marion la feuille des désignations officielles. Ils exigèrent seulement une petite revision qui leur permettrait d'intercaler les noms de quelques camarades éprouvés, c'est-à-dire carrément anarchistes, antipatriotes, antimilitaristes et susceptibles d'aider à un coup de chien par des libations opportunes et gratuites. Ne cherchez pas ailleurs le mécanisme des excitations alcooliques qui précédèrent simultanément, en di-
vers points du front des armées, la tentative de mutinerie militaire de mai et juin 191 7. Le procédé, comme l'œuf de Colomb, était simple. Encore fallait-il le découvrir. Le mérite en revient à Marion. Celui-ci n'avait pas dans sa manche plus de deux commissaires de police. En revanche, il se vantait de bien les tenir et de les régaler comme il faut, car il connaît les bonnes adresses.
Goldschild, dit (( Goldsky », est un petit Hébreu, chafouin, pervers, ayant une passion ethnique, l'antipatriotisme, et dangereux par son aptitude aux transformations. C'était le Frégoli du Bonnet Rouge. On le trouvait tantôt sous le costume de l'infirmier militaire, versant le poison de ses « doctrines » anarchistes dans l'oreille des malheureux mutilés; tantôt, sous le nom de général N., mettant en œuvre les documents ultra-confidentiels que lui confiait Almeyreda ; tantôt en civil, efïectuant, pour le compte de Marion et du Syndicat des Bistrots, une tournée de conférences en l'honneur de l'alcool. Dans les déchirements et disputes qui étaient de règle au sein de cette association de malfaiteurs comme de toutes ses congénères, Goldsky attisait le feu de la rancune et utilisait le ressentiment. Il colpor-
tait de l'un à l'autre la peur, la discorde et la fausse réconciliation. Quand Landau, à un moment donné, se brouilla avec Almereyda, Goldsky prit le parti de Landau, dont le complet faisandage moral lui plaisait. Quand, par suite de dépenses exagérées, les fonds — en dépit des subsides allemands — étaient bas, Almereyda, Landau ou Goldsky, (( donnaient » à la police un compagnon de tout repos, physiquement incapable de se venger, comme Garfunkel, lequel d'ailleurs avait « donné » antérieurement la retraite des bandits en automobile Garnier et Vallet. Ces menus services étaient payés, à bureau ouvert, par les compagnons de plaisir de ces messieurs. On en arrivait à ne plus s'y reconnaître, au milieu de ces marchandages et de ces livraisons de copains, qui accumulaient, comme on pense, contre le Bonnet Roage, un certain nombre de haines carabinées.
Duval, dit « Darbourg », dit (( Mondor », administrateur en chef du Bonnet Rouge — et qui devait déterminer sa perte — est né le 27 septembre i864 à Paris. C'est lui qui donnait au Bonnet Rouge la plupart des articles signés (( Monsieur Badin », directement inspirés par l'Allemagne, et qui dépassaient, en
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hypocrisie et en infamie, tout ce qui s'est fait de mieux dans la guerre, les pages les plus fielleuses de la Gazette des Ardennes (du renégat alsacien Prévôt), de la Demain de Guilbeaux, et de Gaston Routier. Les petites notes et notules de « Monsieur Badin », intitulées (( A bâtons rompus », ont été supprimées par la censure, mais ce qu'en a extrait Sancerme, dans son recueil Les Serviteurs de VEnnemi, est suffisant pour donner une idée du genre. Imaginez la trahison qui rit et bave en se gaussant, le découragement insidieux porté, d'un ton [de plaisanterie, sur toutes les plaies saignantes de la guerre, l'excitation à l'émeute et à l'insubordination, enrobée de blagues macabres de carabin et de croquemort. Il m'a été donné, dans une vie déjà longue, de feuilleter bien des échantillons de la vilenie et de la décomposition humaines ; jamais je n'ai rencontré quelque chose de comparable à la prose, d'ailleurs assez élégante et châtiée, de ce Duval.
Appelé à déposer sur ces gens et leurs crimes devant le grand juge des affaires de trahison, et un des plus grands juges et des plus perspicaces et des plus fermés de tous les temps, j'ai nommé M. le capitaine Bouchardon, je
me rappellerai toujours l'expression de ses yeux d'un bleu sombre, quand jelui dis ce que je pensais de Duval. Le capitaine Bouchardon joint, à une voix nette et nuancée, un regard extraordinaire d'observateur désabusé , en même temps pénétrant, des faiblesses et des tares de la conscience. C'est alors qu'il a l'air distrait que ce regard absorbe la circonstance et en transmet les détails à l'esprit. A ce point de ma déposition, le juge, demeuré jusqu'alors impassible, eut un léger frémissement de la paupière, qui me montra que sa réflexion rencontrait la mienne. Gomme il est dit dans la chanson, « ce fut tout, mais ce fut assez ».
Il faut vous dire, pour ^intelligence de ce qui va suivre, que DuA^al, après de nombreux avatars, dont l'exposé prendrait trop de place, avait été, avant la guerre, nommé adrnnistrateur d'une société dite des Bains de Mer de San Stefano, qu'avait lancée à Paris un personnage mystérieux et suspect du nom de SchkafiT. Cette société avait pour but avoué l'installation, aux bords de la mer de Marmara, non loin de Constantinople, d'un casino analogue à celui de Monaco, avec les accompagnements habituels de ces maisons de jeux. En réalité, il s'agissait d'adjoindre à ce com-
merce-paravent une importante station d'espionnage allemand- turc. Dans le conseil de ladite société figuraient trois Allemands importants, le prince d'Isenburg, de Mannheim, Flinsch, de Francfort-sur-le-Mein, et le baron de Marx, banquier, tous trois faisant partie également du conseil des automobiles Benz. Isenburg, cousin germain du grand-duc de Hesse et de l'ex-impératrice de Russie, est attaché au ministère des Affaires étrangères de Berlin. Marx est conseiller à la Cour du grandduc de Bade, ami intime des grands-ducs de Russie et du grand-duc de Hesse, membre de la commission chargée d'organiser les finances de la Belgique. Duval, comme on le voit, était en belle et bonne compagnie aux Bains de Mer de San Stefano !
C'est ici l'occasion de remarquer avec quelle complaisance sadique les seigneurs allemandi s'adonnent à l'espionnage et s'encanaillent en espionnant. La promiscuité, en temps de guerre, comme en temps de paix, d'un prince Isenburg et d'un Duval, d'un baron de Marx et d'un Almereyda, d'un prince de Bûlow et d'un Guilbeaux, d'un Ratibor, d'un von Krohn et d'un Routier, d'un prince de Hohenlohe et d'un Heftler, est quelque chose
Lv rusant: ror me.
qui passe rentendement d'un Français. Rien de plus naturel, de plus légitime aux yeux de nos ennemis. C'est une tradition germanique. Frédéric II et Bismarck la pratiquaient et leurs successeurs dégénérés font de même. Un escroc, tel que le Syrien Rabbat, petit bailleur de fonds d'Almereyda, vivait sur un pied d'égalité avec le prince abbé Max de Saxe, qui prêchait le carême dans une église du rite grec à Paris. Gela nous semble effarant. A Monaco, le prince Bernard de Saxe-Meiningen, beau-frère de Guillaume II, sa femme Charlotte de HohenzoUern, célèbre par l'excentricité de ses prodigieux chapeaux, ornés d'un plumet de Brandebourg, frayaient avec la pire racaille d'aventuriers et d'aventurières, pourvu qu*elle fût inscrite aux bureaux de renseignements du grand état-major, qui centralise l'espionnage de Berlin. Par ailleurs, la cour de Guillaume II est assez collet-monté. Sur ce point elle est et a toujours été plus que débraillée. Il y a là comme une exception d'Etat et l'intérêt de la suprématie allemande — garantie par l'espionnage allemand, — excuse tout.
Pour en revenir à Duval, il olfrait cette originalité de brasser à pleines mains l'or
allemand et d'habiter bourgeoisement, 7, rue Poulet, à Paris, après comme avant sa trahison consommée, un petit appartement d'un loyer annuel de 1 000 francs. Contraste saisissant avec Almereyda et Landau, qui menaient au contraire une vie de caraïbes enrichis brusquement et jetaient les billets de banque par les fenêtres.
Un très bon garçon de ma connaissance se laissa un jour, par curiosité, inviter à dîner chez Almereyda, rue Spontini. Il y avait là toute la bande, plus quelques politiciens importants. Le maître du logis, en habit et en cravate blanche, demandait en ces termes du vin à son domestique en livrée : (( Aboule le rouge, Edouard, et au trot! » Il racontait : « X..., — . ici le nom d'un homme politique fort connu — fait le malin avec moi. Mais je le dresserai. Nous avons tout prêt, sur le scandale de sa vie privée, un numéro entier du Bonnet Bouge. S'il fait le zigotot, on verra ça. — Et la censure, Miguel P jeta un des convives. — La censure, je m'assiedsdessus. » Tels étaient les propos de table les plus modérés.
J'ai parlé incidemment de Thomas Henry, ou (( Harry Goddard». Celui-là, qui se consa-
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crait au commerce des stupéfiants, paraît avoir été le souffre- douleur d'Almereyda, qui tantôt le cachait dans sa villa de Saint-Gloud, tantôt le faisait expulser, tantôt faisait lever son arrêté d'expulsion. On sait qu'Almereyda mourut morphinomane, ou plutôt que la morphinomanie fut invoquée comme une excuse plausible à sa mort mystérieuse autant qu'opportune. Harry Goddard lui procurait son poison, puis, quand il avait amassé une jolie somme en intoxiquant les maniaques de Montmartre et du boulevard, le directeur du Bonnet Rouge le faisait, comme il disait « dégorger ». Autour de ces protagonistes, gravitaient une cinquantaine de pauvres hères, de marmiteux, de souteneurs, de « grecs » professionnels et d'aspirants assassins, réformés grâce aux docteurs Lombard et Laborde et qui composaient une troupe d'hommes de mains, demi-révolutionnaires, demi-indicateurs de police. La bande frayait de loin avec celle de l'anarchiste Sébastien Faure, inscrit également à la Sûreté générale, mais plus discrètement et qui publiait une feuille hebdomadaire défaitiste, moins bien achalandée de beaucoup que le Bonnet Rouge, sise boulevard de Belle ville, intitulée Ce qu il faut dire. Guilbeaux, réformé, puis
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réfugié à Genève, venant fréquemment à Paris, y envoyant sa femme, oscillait entre Almereyda, qu'il détestait, et Sébastien Faure. Quant à Sébastien Faure lui-même, ses vices devaient le faire pincer finalement au « marché aux puces » en flagrant délit. Il en fut quitte pour quelques mois de prison.
Il serait injuste d'oublier, dans le voisinage immédiat d' Almereyda, un bizarre garçon du nom d'Ernest Dolié, mort dans des circonstances non moins bizarres que lui, peu de semaines avant son copain. En concurrence avec la Primo de Landau, Dolié avait fondé une Agence Républicaine, destinée, comme Primo, à prendre la défense des pauvres espions boches et austro-boches mis à mal par r Action Française. J'ai conservé et remis à la justice militaire le numéro du Bonnet Rouge consacré à ses funérailles, auxquelles s'étaient fait représenter ou figuraient plusieurs personnages politiques importants. Joseph Caillaux avait envoyé un télégramme de condoléances.
Almereyda et ses hommes, sur lesquels le lecteur a maintenant quelques aperçus, ne s'appuyaient pas seulement sur l'amitié de Caillaux et Malvy et l'indulgence de M. Viviani, président du Conseil et garde des Sceaux.
lis disposaient encore de proleciions financières importantes, au premier rang desquels un de Rothschild, Gahen, de GaïfFa, le marchand de café bien connu, et Alexandre Rafïalovich, demeurant 53, rue Desrenaudes, ex- secrétaire de la Banque Internationale de commerce de Pétrograd, Bolo Pacha ne refusa pas au Bonnet Bouge une commandite de 3oooo francs. L'ex-avoué Guillaume Desouches, de F « Œuvre des journaux républicains du front », s'occupait de la diffusion, dans la zone des armées, de l'organe allemand de Paris. Lors d'une visite que je fis au ministre des Colonies, Maginot,le 27 juin 1917, afin de révéler à son indiscutable patriotisme et à son courage civique ce que je pensais du ministre de l'Intérieur Malvy, j'aperçus, sur la table de l^ntichambre, trois numéros du Bonnet Bouge du même jour. G'est dire que la propagande en était soignée dans les milieux officiels.
G'est le moment de mettre sous les yeux du public un document biejQ singulier que j'appellerai volontiers le testament d'Almereyda. Il s'agit de la déposition écrite que le bandit remit au juge Drioux qui l'avait cité comme témoin dans l'affaire Duval, avant de le faire arrêter. Joseph Gaillaux a fait allusion à ce
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document dans sa propre déposition à la Chambre. « Avez-vous un texte .^ » demandait Fustel de Coulanges à ses élèves. Nous avons un texte, et significatif, où, comme on va le voir, Taveu de bien des choses se lit entre les lignes. Un journal, dirigé par un ex-ami d'Almereyda, a publié cette page extraordinaire dans son numéro du samedi 2 2 décembre 1917- Je la reproduis ici textuellement :
ik Le Bonnet Rouge fut d'abord hebdomadaire ^ sous forme d'une publication genre Cri de Paris. Son premier numéro parut le 22 novembre igiS, son dernier le 7 mars 191 4.
Le 16 mars, il se transformait en quotidien du soir. Lejournal partait sans ressources ou presque ; quelques milliers de francs apportés par des amis personnels de M. Almereyda : P. S., actuellement au front; M. G. W., mobilisé aujourd'hui ; M. Paix- Séailles, directeur du Courrier Européen.
Dès le premier numéro, malgré son succès de vente, le Bonnet Rouge connut des difficultés financières énormes. C'est par une gymnastique extraordinaire, et grâce à l'exceptionnel dévouement des amis de M. Almereyda qu'il ne mourut pas avec le troisième ou quatrième numéro.
Le Bonnet, organe indépendant.
On le donnait partout comme l'organe de M, Gaillaux; la chose était inexacte. M. Almereyda
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était brouillé avec M. Gaillaux... On en trouverait la preuve clans quelques échos et un article signé Almereyda, parus dans le Bonnet Rouge hebdomadaire. Mais, après l'arrestation de M""' Gaillaux, le Bonnet Rouge mena une campagne si vive, si ardente en faveur de l'inculpée et de M. Gaillaux que celui-ci fit appeler Almereyda et lui dit : a Vous avez eu à vous plaindre de moi. Vous auriez pu me lâcher aujourd'hui. Vous ne l'avez pas fait. Vous vous êtes conduit en homme d'honneur; vous m'êtes désormais sacré. »
A partir de ce moment. Almereyda est lié à M. Gaillaux et celui-ci soutient moralement le Bonnet Rouge. M. Gaillaux a ainsi versé 4oooo francs à Almereyda. Il était entendu que cet apport entrerait en compte dans la Société qui serait appelée à former le Bonnet Rouge. Depuis, M. Gaillaux a dit à Almereyda qu'il faisait abandon de ces sommes, les considérant comme une très faible reconnaissance des services rendus.
Prospérité...
Un peu avant la guerre, M. Almereyda fut soutenu financièrement par le groupe des amis de M. Gombes. M. François Gombes, neveu de l'ancien Président du Gonseil, versa à M. Almereyda environ une quinzaine de mille francs ; il avait été convenu que ce groupe apporterait de gros capitaux et qu'une société serait fondée avec M. Almereyda. Il y eut des projets d'établis, mais la guerre empêcha de les réaliser,
ALMEREYDA ET 8ES COMPAGNONS. lol
Le BonnetRouge connut, comme quotidiendusoir, un succès inespéré. Servi par les événements : procès Caillaux, élections, tension balkanique, etc., il connut des tirages énormes (jusqu'à 200000 exemplaires), et son tirage moyen était, quinze jours après son apparition, de 80000 exemplaires. Il joignait alors les deux bouts.
.....Et déboires.
Vint la guerre. Du jour au lendemain, la vente du Bonnet Rouge passa de plus de 5ooooà loooo; la mobilisation lui enlevant la majeure partie de ses lecteurs, qui se recrutent forcément parmi les hommes jeunes.
Le Gouvernement, que présidait alors M. Viviani, apporta à M. Almereyda un concours sérieux et permanent. Une somme de 20000 francs fut réunie par M. Yiviani et remise à M. Almereyda par M. Malvy. M. Malvy, de son côté, apportait mensuellement, et dans une mesure importante, des subsides à M. Almereyda. M. Augagneur, ministre de la Justice, aidait aussi le Bonnet Rouge de versements réguliers.
Ainsi passèrent les années I9i4et 1916.
Rupture avec le Gouvernement.
Au commencement de 19 16, M. Almereyda ne se trouva plus d'accord avec la politique gouvernementale. Il le dit à M. Malvy, à M. Viviani, auxquels il reprochait de laisser se développer
l'action réactionnaire et de ne pas réagir contre les folies d'un jusqu'auboutisme aveugle qui, exploité par les empires centraux, est des plus néfastes pour le succès de notre cause.
A la suite de cette déclaration et bien que restant en excellents rapports avec les ministres précités, M. Almereyda cessa d^'accepter le concours financier du gouvernement.
Les aides pécuniaires.
Naturellement la situation du Bonnet Rouge fut souvent critique. Une augmentation de la vente, due à la nouvelle attitude du Bonnet, qui se posait en organe mesuré, combattant « les bourreurs de crâne », due aussi à certaines campagnes, comme celle en faveur des locataires et celle contre les récupérations et à Timportant service de renseignements, diminuait le déficit. Pourtant les difficultés financières étaient énormes. M. Almereyda « ne tint le coup )) que grâce à l'aide que lui apportèrent M. Charles Humbert, MM. de Rothschild, et plus particulièrement M. Marion qui prêta, par sommes successives, 20 000 francs, et M. Charles Paix- Séailles, directeur du Courrier Européen, qui aida M. Almereyda, tantôt par des dons, tantôt par l'escompte de traites. Le témoignage suivant de M. Paix-Séailles en fait foi :
(Ici une lettre justificative de M. Paix- Séailles.)
Une autre personne qui apporta un sérieux concours à M, Almereyda est M, Francfort,
ilifi, rue de Charoniie. M. Francfort est un industriel républicain. Mis systématiquement à l'écart dans certains services de la guerre et objet d'une campagne odieuse, parce que juif et trop ostensiblement républicain, M. Francfort eut l'occasion de fournir à M. Almereyda, avec lequel il entretenait d'excellents rapports, la preuve qu'un consortium de gros industriels s'arrangeaient pour écarter des services de la guerre tous les concurrents modestes, de telle sorte qu'ils imposaient auxdits services les prix qui leur plaisaient. M. Francfort apporta à M. Almereyda, entre autres choses, la preuve que des masques "qu'il avait proposés à un prix de, avaient été refusés et que le marché des mêmes masques avait été donné au fameux consortium à un prix plus élevé.
M. Almereyda porta l'affaire devant M. Albert Thomas, sous-secrétaire d'Etat à l'Armement. M. Thomas reconnut le bien-fondé des affirmations de M. Almereyda. Une partie du marché fut alors remise à M. Francfort.
En reconnaissance, M. Francfort, qui avait déjà aidé M. Almereyda, consentit, souvent, dans des périodes de crise, à soutenir le Bonnet Ronge. M. Francfort avait fait don à M. Almereyda d'environ 80 000 francs. De plus M. Francfort, comme M. Paix-Séailles, escompta des traites à M. Almereyda et même engagea sa signature personnelle. M. Francfort signa ainsi pour une trentaine de mille francs.
Ce procédé de traites, cette gymnastique financière, il fallut que M. Almereyda, l'employât souvent,
io8 LA GUERRE TOTALE.
Une autre personne, M. Delfau, commissaire, ami de M. Almereyda, demeurant 26, rue de Mogador, eut aussi l'occasion de rendre ce genre de service à M. Almereyda. La lettre dont voici la copie en fait foi :
10 juillet 1917.
Mon cher ami,
Il m'est impossible d'assister à la réunion que vous provoquez pour voas justifier. Je vous écris donc ce que j'aurais dit. Je vous ai, à différentes reprises, par amitié et pour vous aider, pris des traites, dont le montant s'élève à 79910 francs, du 7 août 1916 à ce jour. Sur ces valeurs, vous restez en devoir trois de 5 000 francs chacune, soit i5 000, aux échéances suivantes : i5 juillet courant, 5 000 francs ; fin juillet courant, 5 000 francs i5 août, 5 000.
Tous les paiements ont été régulièrement faits et je n'ai qu'à me louer de nos rapports.
Mes bonnes amitiés,
A. Delfau.
M. Marion.
En mai 191 6, M. Marion, qui avait précédemment prêté 20000 francs à M. Almereyda, lui dit : (( Votre administration est tenue de façon déplorable. Je risque de perdre mon argent. Si vous acceptez, je prendrai l'administration. Et si vous
avez encore besoin de fonds, je pourrai vous en apporter.
M. Almereyda accepta. M. Marion avança une nouvelle somme de 25ooo francs et fit rentrer, du commerce des boissons, dont il est le représentant, une somme de 4oooo francs.
Quelque temps après, M. Marion dit à M. Almereyda que, ne pouvant s'occuper du travail matériel de l'administration, il le priait d'accepter un de ses amis, M. Duval, pour s'occuper en ses lieu et place de cette besogne, M. Almereyda accepta. C'est ainsi que Duval entra au Bonnet Rouge.
M. Duval fut amené; en certaines périodes de crise, à avancer des fonds au Bonnet Rouge. A un moment donné son crédit au journal atteignait plus de iBoooo francs. Mais, en plusieurs versements, M. Almereyda remboursa une partie des fonds avancés par M. Duval.
Le Bonnet Rouge doit être débiteur envers M. Duval d^environ 85 ooo à 90000 francs.
San Stefano.
Très loyalement, M. Duval mit M. Almereyda au courant de Tafifaire de la San Stefano et des raisons qui l'obligeaient à se rendre en Suisse.
Quand on eut interdit à M. Duval le passage de la frontière, il y a un an, M. Almereyda fit, à la prière de M. Duval, une démarche auprès de l'Intérieur pour faire revenir sur la décision. Il lui fut opposé un refus formel. M. Almereyda s'inclina.
C'est à son insu que cette interdiction fut levée,
et M. Almereyda a connu l'histoire du chèque en même temps qu'il apprenait l'arrestation de M. Du val. m
Outre les fonds dont il est parlé plus haut, M. Almereyda a reçu, en trois versements, une somme de 200000 ii-ancs de M. Michel Cahen, ami de M. Almereyda. Cette somme de 200000 francs a été versée à titre de prêt, comme en fait foi le contrat que possèdent respectivement M. Cahen et M. Almereyda et dont voici copie :
Entre les soussignés :
M. Michel Cahen, industriel, demeurant à Paris, rue Lamennais, n" i5,
D'une part;
Et M. Almereyda Miguel, publiciste, propriétaire du journal le Bonnet Bouge, demeurant à Paris, rue Drouot, n*" i4.
D'autre part;
Il a été convenu et arrêté ce qui suit :
M. Cahen prête à M. Almereyda, ce acceptant, la somme de deux cent mille francs (fr. 200000) sur laquelle somme celle de cinquante mille francs (fr. 5 0000) a été versée à M. Almereyda par M. Cahen le 3 mars 191 7 contre sa quittance de même date, en bonnes espèces de monnaie ayant cours, et dont le solde, soit cent cinquante mille francs (fr. i5o 000) sera versé à M. Almereyda de la façon suivante : soixante-quinze mille francs le
ALMEREYDA ET SES COMPAGNONS. m
8 mai 1917, soixante-quinze mille francs dans le courant du mois de juin 191 7.
M. Almereyda promet et s'oblige à rembourser ladite somme de deux cent mille francs à M. Cahen, en sa demeure ou, pour lui, au porteur de ses pouvoirs, et, en cas de décès de M. Cahen, à ses héritiers et ayants droit, en quatre paiements égaux de cinquante mille francs (fr. 5oooo) chacun qui devront avoir*lieu, savoir :
Le premier paiement dans le courant de la première année qui suivra la cessation des hostilités;
Le deuxième paiement dans la deuxième année qui suivra la cessation des hostilités;
Le troisième paiement dans la troisième année qui suivra la cessation des hostilités;
Le quatrième paiement dans la quatrième année qui suivra la cessation des hostilités.
M. Almereyda aura la faculté de se libérer des cinquante mille francs qu'il s'engage, par les présentes, à rembourser chaque année à M. Cahen par portions qui ne pourront pas être moindres de deux mille francs.
Jusqu'à son remboursement effectif, ladite somme de deux cent mille francs produira des intérêts sur le pied de six pour cent par an, sans retenue, à partir du i*^' juillet 1917 et payables de six mois 2n six mois.
Les intérêts sont ainsi stipulés à six pour cent littendu la nature commerciale du prêt, et en cas de etard de paiement d'une ou plusieurs années lesdits intérêts, les intérêts de chaque année proluiront eux-mêmes de iplein droit des intérêts sur
lia LA GUERRE TOTALE.
le pied de six pour cent par an à compter du jour de l'échéance de chaque année de retard.
M. Almereyda oblige ses héritiers et représentants indivisiblement entre eux à rendre à M. Cahen, en sa demeure, ladite somme de 200 000 francs trois mois après le décès dudit sieur Almereyda.
Fait en double et de bonne foi, à Paris, le 3 mars 191 7.
Lu et approuvé.
Signé : Miguel Almereyda.
Signé : Cahen.
En faisant le compte de l'argent rentré dans la caisse du Bonnet Bouge et celui des dépenses du journal, il est aisé de se rendre compte que rien de louche ne peut être relevé contre Almereyda et son journal.
Ajoutons que c'est travestir la vérité que de présenter le Bonnet Bouge comme un organe pacifiste. Il est, d'ailleurs, couvert par la censure. Les fois où il a été suspendu (souvent par suite d'un malentendu ou de la maladresse d'un secrétaire de rédaction), c'est pour des articles politiques ne touchant en rien ni l'action militaire, ni le moral de la nation.
Cette comédie, si mal dissimulée, de « prêt remboursable » , venant d'un commerçant aussi intelligent et habile que Cahen, de Caïfîa, et jouée de concert avec un individu tel qu'Aime-
ALMEREYDA Eï SES COMPAGNONS. Il3
reyda, donne beaucoup à songer. Je n'insiste pas, pour le moment. Je n'insiste pas davantage sur la (( gymnastique financière » — pour parler comme le directeur du Bonnet Rouge — à laquelle s'astreignit le vaillant démocrate Francfort, cependant qu'Almereyda, redresseur de torts, s'entremettait pour lui faire rendre justice. C'est là, au milieu de la tragédie de la guerre, une prodigieuse et redoutable comédie.
Nous allons voir maintenant comment Almereyda et sa bande amalgamaient ces ressources avouées aux ressources inavouables de For allemand.
LA GUEBRE TOTALE