‹ La guerre totaleChapitre 8 sur 24 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

(L LE BONNET ROUGE )) ET l'oR ALLEMAND.

Pour mesurer l'étendue des ravages accomplis par la bande du Bonnet Rouge et du crédit dont elle jouissait, du début d'août iQiA au 2 2 juillet 191 7, auprès du ministre inamovible de l'Intérieur Malvy, il n'est rien de tel que de citer un autre texte : la plaidoirie de M^ de Monzie, ami de Malvy et défenseur d'Almereyda, prononcée le 20 avril 191 7 à la b" chambre correctionnelle devant le président du Bousquet de Florian, à l'occasion du contre-procès que nous intentait^ à Maurras et à moi, Taudacieux bandit. Maurras avait carrément accusé Almereyda d'être allé à Carthagène s'entendre avec les officiers du sous-marin allemand U. 35, signalé dans cette ville en juin 191 6. Il avait d'ailleurs été question de cette rencontre au conseil des

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ministres, ainsi que de l'arrestation éventuelle d'Almereyda, et celui-ci y avait fait allusion dans son journal.

Je cite les paroles de M* de Monzie, ancien sous-secrétaire d'Etat à la Marine marchande, d'après le compte rendu sténographique des débats. M* de Monzie disait d'abord : (( L'accusation est formelle : vous êtes, vous, monsieur Almereyda, vous, journaliste, dans les circonstances présentes, un agent de l'Allemagne, parlons net, vous êtes un traître, et votre trahison a d'autant plus d'importance que votre journal fait figure d'organe politique, que dans les colonnes de ce journal ont écrit, non pas seulement des parlementaires importants, mais tels parlementaires, devenus membres du gouvernement, devenus membres de la Déjense nationale.

(( Et, dans une certaine mesure^ à l'heure présente, j'ai le droit de dire que F accusation portée contre M. Almereyda atteint directement, par un ricochet certain, tel de ses anciens collaborateurs associé d'une façon toute particulière à la Défense nationale, comme Factuel ministre de la Guerre — (M. Paul-Prudent Painlevé) — car enfin, je pense comme vous, il n'est pas permis à un gouvernem.ent de se tromper sur la

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qualité de ses amis. Il ne lai est pas permis d'ignorer les gens qu'il emploie ou ceux dont il accepte le concours; et par conséquent ï accusation que M. Léon Daudet a dirigée, en des termes qui ne permettent pas de discuter, l accusation de trahison est la plus grave qui puisse, à ï heure présente, être portée. »

Il faut savoir en effet qu'Almereyda avait imprimé, dans ses prospectus, le nom de M. Painlevé parmi ceux de ses collaborateurs, et que M. Painlevé n'avait pas jugé à propos de protester ni de rectifier.

M® de Monzie continuait, en s'adressant à notre éminent avocat et cher ami, le marquis de Roux, cependant que nous Técoutions avec stupeur : « // vous était loisible de vous renseigner au ministère des Affaires étrangères pour rechercher dans quelles conditions un journaliste français peut se rendre soit en Espagne, soit en Suisse. Tout de même, maître de Roux^ ce serait faire tort à l'organisation politique de ce pays que de penser qu'un voyage d'homme politique ou de journaliste se fait, à l'heure actuelle, sans qu'une conversation préalable s'institue entre le fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères et l'homme politique ou le journaliste. Soit à l'aller, soit

aa retour, il est indispensable que des instructions soient données, quelquejois elles ne le sont peut-être pas assez... Vous imaginez bien — je ne veux pas insister, le Tribunal m'en voudrait si j'appuyais sur les faits — qu avant de partir pour Saint Sébastien, je dirai plus, qu'avant de songer même à se rendre à Saint- Sébastien, pour y instituer un journal de propagande française sous le couvert d'un organe sportij , M. Almereyda n était pas allé simplement à la Préfecture de Police pour prendre un passeport. Il n'était donc pas nécessaire que maître C/iallamel se mine la tête pour retenir le numéro de notre passeport ; il lui aurait suffi de demander dans quelles conditions un journaliste français peut se rendre dans un pays neutre et il lui aurait suffi de demander à M. Duval, par exemple, comment M. Duval, chaque fois qu'il rentrait de Suisse, était interrogé par le ministère des Affaires étrangères , qui le priait de lui faire connaître certains renseignements l'intéressant. Car, en ce moment, il est du devoir de tout Français qui se rend à l'étranger, d'ouvrir ses yeux tout grands et ses oreilles, afin de rapporter à ceux qui doivent entendre et savoir, tout ce qui est indice, et tout ce qui est renseignement. Eh bien, avant de

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partir, M. Almereyda, en rentrant de Suisse, M. Duvalf ont eu avec le ministère des Affaires étrangères le contact, la conversation quils devaient avoir. »

Impossible, on l'avouera, d'être plus catégorique. Il résulte de cette déclaration de M* de Monzie, qu'Almereyda était accrédité, ainsi que Duval, au cours de ses missions en Espagne et en Suisse, et qu'il ne faisait rien qu'avec l'assentiment du gouvernement, en l'espèce du ministre de l'Intérieur, son bailleur de fonds Malvy.

(Censuré).

voici comment fonctionnait la tontine de trahison du Bonnet Rouge.

Marion s'occupait principalement des transactions avec les Allemands d'Espagne.

Duval — qui avait le prétexte de sa société des Bains de mper de San Stefano à liquider — allait recevoir en Suisse les subsides de la banque allemande de Mannheim.

Rabbat opérait en Suisse, oii des officiers allemands lui remettaient les titres volés en

territoire occupé, qu'il se chargeait d'écouler en France.

Henri Guilbeaux préparait en Suisse les mutineries militaires de mai et de juin 191 7, qui se produisirent sur le front français, et le bolchevikisme russe.

Gaston Routier s'occupait en Espagne à cuisiner les déserteurs français et à l'organisation de la propagande allemande. Il se tenait en étroites relations, d'une part avec le prince de Ratibor et l'attaché naval allemand von Krohn, de l'autre avec les anarchistes révolutionnaires de Barcelone et de Lérida.

Landau et Goldsky s'adonnaient de préférence à l'exploitation des financiers allemands, autrichiens ou proallemands demeurés et trafiquant à Paris. Landau obtint en outre une mission pour lui-même en Grèce et une pour sa maîtresse en Espagne.

Almereyda enfin reliait les uns aux autres ces difïérents comptoirs de défaitisme et de trahison et veillait à la répartition des bénéfices, sur lesquels il prélevait la part du lion. Tel est le schéma général. Je m'en vais maintenant entrer dans quelques détails. Non dans tous. Il y faudrait la substance de plusieurs volumes. Le Bonnet Rouge est le plus éton-

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nant exemple d'un organe, allemand d'inspiration, vivant mi-partie de subsides allemands, mi -partie de fonds secrets du ministère de l'Intérieur et du ministère de la Justice français, réussissant, pendant trois ans de guerre, à braver les révélations des patriotes et à obtenir contre eux une condamnation. Ce serait risible, si ce n'était tragique. Car on ne saura jamais à combien de milliers de nos compatriotes la scélératesse d'Alroereyda et de ses compagnons a coûté la vie, combien ces misérables ont causé de morts par surcroît. C'est l'abîme sanglant; on n'ose s'y pencher. Il m'a hanté pendant des jours et des nuits, à tel point que maintenant encore il m'arrive de me réveiller en sursaut, croyant que le cauchemar n'a pas pris fin.

Marion, je vous l'ai dit, était un bambocheur et un filou. Secrétaire du syndicat des Bistrots, il ne dédaignait pas à l'occasion de prendre une bonne cuite et cette propension inquiétait Almereyda, qui redoutait ses bavardages. Par ses amis de l'Intérieur et de la Préfecture, le bandit du Bonnet Rouge lui obtenait un passeport en deux heures : le temps de le demander. Marion, en général, s'arrêtait en chemin à Bordeaux et rendait

visite à des personnages équivoques sur le compte desquels je ne suis pas encore complètement fixé. Il ne faut pas oublier que Karl Ficke, agent des « gebrûder Mannesmann » au Maroc, était en même temps négociant en vins à Bordeaux, à la veille de la guerre, et qu'un Karl Ficke a sûrement laissé des vestiges et des connivences dans une ville aussi importante. C'est dans le cofTre-fort de Karl Ficke à Casablanca qu'a été découverte une correspondance des plus compromettantes, sur laquelle j'aurai l'occasion de revenir.

Une fois à Saint Sébastien, Marion, sans se troubler, s'abouchait avec le consulat allemand. Almereyda avait su le persuader de son omnipotence, garantie d'une complète impunité. Un complice inquiet lui disait quelquefois : (( Vous allez trop fort, vous vous ferez pincer et cela en entraînera d'autres. » Marion riait et, en signe d'insouciance, laissait à l'ennemi sa carte de visite. Il en avait fait bien d'autres au cours de sa mission en Amérique, au début de la guerre !

Duval, Emile-Joseph, dit (( Darbourg », dit (( Mondor », le plus rusé de toute la bande, était aussi celui qui devait la faire pincer et en déhvrer la patrie en guerre. Ces choses

arrivent. Après avoir fait d'assez bonnes études, il entra le 22 mars 1886 à l'Administration de l'Assistance Publique, à Paris, en qualité d'expéditionnaire. Le i^' août 1887, il était mis en demeure de démissionner. Il fonda plusieurs journaux financiers, réussit à se faufiler dans la confiance de quelques conseillers municipaux et politiciens, traversa les milieux nationalistes et rencontra sa vraie vocation le jour où, devenu premier administrateur d'Almereyda, il se donna comme tâche d'aller en Suisse périodiquement recueillir les fonds allemands. Il a prétendu depuis qu'il renseignait le gouvernement français. Le prétexte du contre-espionnage est l'habituel paravent des gens de son espèce. Sans doute jouissait-il de la confiance d'une certaine police, au même titre que ses amis du Bonnet Rouge. Mais les quelques centaines de francs qu'on lui versait, paraît-il, pour ses falots « rapports », pesaient peu à côté des centaines de mille francs dont l'arrosaient Marx de Mannheim et Rosenberg. Il rendait à l'ennemi des services considérables. En dehors des articles signés (( M. Badin », dont on trouvera des échantillons saisissants dans l'ouvrage de Sancerme, il assumait, vu sa dextérité, les

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missions les plus périlleuses.

(Censuré).

Ce n'était qu'un an plus tard, le i/imai 1917, que Duval, revenant encore de Suisse, était cette fois signalé au capitaine Bessières, qui se trouvait à Bellegarde, fouillé et pris la main dans le chèque.

Rabbat avait été longtemps le compère d'un escroc connu du nom de Zucco, auquel échut cette aubaine extraordinaire d'être chargé, au début de la guerre, d'une mission en Italie. Toujours par la protection d'Almereyda ! Mais Rabbat, désirant voler de ses propres ailes, si j'ose dire, s'était, au cours des hostilités, spécialisé — à cause de son intimité avec le prince ^Max de Saxe — dans le trafic des titres volés par les Allemands aux habitants de nos départements du Nord. Il les écoulait, paraîtil, ces titres, avec une remarquable facilité, grâce à l'ancienne clientèle de sa (( banque » de la rue Laffitte et il payait un tant pour cent sérieux aux Boches. Le gouvernement suisse ne consentit à l'extrader, pour vol et abus do confiance, qu'à la condition qu'il ne serait pas poursuivi sur le fait d'intelligences avec l'ennemi. Ceci prouve la veine de Rabbat. Il ne faut pas désespérer de le voir reparaître dans quelques années, sous un autre nom, comme boursier ou agent de publicité, peut-être encore en association avec Zucco.

Il n'est pas de meilleur moyen de donner un aperçu de Jacques Landau que de le faire se présenter lui-même. E*ntre diverses élucubrations sorties de sa plume de maitre-chan-

teur, j'accorde la préférence à celle-ci, qui fut adressée aux abonnés de son (c agence )), quelques jours avant son arrestation, et qui peut être considérée comme son chant du cygne. C'est presque aussi joli que le testament politique d'Almereyda :

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