‹ La guerre vue d'en bas et d'en hautChapitre 21 sur 94 · ABRIS · texte numérisé non relu

ABRIS

L'état des organisations de première ligne n'est pas indifférent au moral du troupier. Si le secteur est pourvu de bons abris, les pertes sont minimes; si le secteur est dépourvu d'organisation, l'usure des effectifs et l'usure morale sont plus grandes.

Le hasard m'a ramené pour la troisième fois devant le secteur de Berry-au-Bac. Un mois avant ■l'offensive du 16 avril 1917, j'y avais poursuivi, sur les organisations défensives, une enquête dont les conclusions avaient été que la presque totalité de nos abris n'étaient pas à l'épreuve du i5o.

Le Gouvernement et le G. Q. G. d'alors nous

avaient dit qu'il n'était pas besoin de faire d'abris, qu'au surplus les Allemands en auraient perdu le fétichisme.

Or, voici quelle était la défense souterraine, sur une profondeur de 3 kilomètres et sur une largeur de 2 kilomètres du secteur allemand compris entre la Miette et TAisne, tel que nous l'avons conquis le 16 avril 1917.

Sur ce front de 2 kilomètres Tennemi avait fait 2 kilomètres et demi de galeries souterraines, véritables couloirs d'hôtel que l'on parcourt sans baisser la tête; à droite, à gauche, d'innombrables chambres attenantes à ce couloir, des postes de commandement séparés, etc.

Ce travail avait été fait pour les deux tiers à 3o mètres en arrière de la ligne allemande, le long de \x ligne de doublement, à 200 mètres de la première ligne française dans la plaine, à i.5oo mètres de nos observatoires situés tout le long de la haute falaise de l'Aisne.

Et ce grand travail, avec ses énormes déblais, avait été fait sans que nous en eussions connaissance.

Un grand câble électrique venant, dit-on, de Laon, parcourait ces galeries, les ventilait, les asséchait, les éclairait. M. Aubriot, député, proposa au début de 1915 au G. O. G. d'utiliser la lumière électrique dans les abris; il s'attira alors cette réponse : a Les tranchées ne sont pas des couloirs d'hôtel. )>

Dès 1914 les pionniers allemands ont conçu l'organisation de ce secteur comme une entreprise industrielle.

Il ne faut pas croire que ce spectacle soit indifférent au moral du soldat; chacun m'a dit : « Pendant deux ans ils n'ont rien dû perdre dans ce secteur. »

Sans doute le jour de l'attaque nous avons fait des prisonniers, mais quelle économie d'usure pendant des années! Quelle facilité d'autre part pour les contreattaques !

Les contre-attaques allemandes sont le grand fait

tactique de la dernière offensive. Au G. Q. G. on l'attribue à l'amélioralion de l'infanterie allemande qui aurait été réinslruite cet hiver-ci et n'aurait jamais ele meilleure. 11 faut l'attribuer aussi, pour une large pan, au travail souterrain exécuté presque à notre insu par

''pourauoi n'en avons-nous pas fait autant ? Chacun se pose cette question. La réponse du combattant, qui a le sentiment de faire un gros effort et de ^"bir une grande fatigue, est que c'est .faute d'unité dans les conceptions du Commandement. ,

« Si vous regardez un stock de photographies des positions allemandes, disait à M. Renaudel et a mo. un officier, vous êtes frappés par la ressemblance de toutes les photographies, c'est le même patron, c est le même modèle%'esl, appliqué à l'art de la guerre . travail en série. Si vous regardez un stock de PJ? «S »" phies des positions françaises vous constatez qu aucune ne se ressemble. C'est ^fantaisie individuelle. »

Voici la troisième fois que je reviens dans ce même secteur en quatre mois; à chacune de mes visi es i-ai retrouvé de nouveaux Corps d'Armée, de nouvelles divisions. Sans doute chacun de ces Corps d Ârmce et de ces divisions a passé à l'autre un dossier de relevé sur lequel était idéalement inscrit un ordre d urgence dans les tableaux selon un plan établi.

Mais combien de chefs ont assez d abnégation intellectuelle pour accepter tout faits les plans de leurs prédécesseurs? Un dossier de relève ne suffit pas à assuier la continuité dans les travaux, il y faut une permanence

'^^lèrdiv'idons et Corps d'Armée qui passent ne devraient être que des locataires tenus à une servitude de main-

Que l'on ne s'y trompe pas, cette instabilité, nous le répétons, n'a pas que des conséquences militaires niédiocres, elle a des conséquences morales mauvaises. Un

poilu répondait, dans ce secteur même, à l'un de se< généraux ou colonels qui lui disait ; « Vois quel travai' ont fourm les Boches ! ,. « Oui, mais chez eux on m change pas tous les mois d'idées 1 »

Le problème que nous posons est, nous n'en disconvenons pas, déhcal. n faut JairecoXacider la permanence dans la d.recUon technique de nos organisaltZ de première Ugne avec V instabilité nécessaire des occupants

de ces mêmes divisions.

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