ENSEIGNEMENTS A TIRER DE CE DOSSIER
La lecture des lettres échangées pendant 18 mois entre les Généraux en Chef des deux armées anglaise et française, conduit à des conclusions, les unes d'ordre militaire et relatives aux opérations, les autres d'ordre international et relatives à la coopération entre les deux nations.
Remarques relatives aux opérations. — A aucun moment, le général Jotîre n'a songé à organiser tout son front en terrains offensifs. A aucun moment, même pendant son long commandement, il n'a songé à recueillir les forces de la France, à préparer pendant une demi-année ou une année une vaste opération. En-
traîné par la conception de ToTensive à tout prix et à tout moment, il a monté, de 3 mois en 3 mois, des attaques hâtives et fragmentaires.
Il les a justifiées par la conception de la guerre d'usure. Les nombreux extraits que nous avons cités de lui l'indiquent. Pendant toute Tannée 1916 et jusqu'à la veille du jour où sous la pression des Chambres il devait quitter son commandement, il n'a pas eu d'autre conception que la guerre d'usure.
Date à laquelle le G. Q. G. français a prévu l'attaque allemande sur Verdun. — L'analyse de ce dossier porte principalement sur la coopération anglaise. Il serait pourtant incomplet si nous ne relations un fait déconcertant : la date tardive à laquelle l'E.-M. français à cru à l'attaque allemande sur le front occidental.
Nous avons eu entre les mains les notes du service de renseignements du ministère de la Guerre organisé en fin décembre 1915 par le général Gallieni.
A partir de la fin de décembre 1915 et pendant les mois de janvier et de février 1916, les indices se multiplient; ils annoncent des préparatifs d'attaque sur le front occidental : création de voies ferrées, concentration des divisions allemandes, arrivée de gros matériel d'artillerie lourde, propos de sources diverses.
Il ressort pourtant du dossier que nous avons entre les mains que le G. Q. G. français n'a pas tenu compte de ces avertissements prodigués par le Ministère de la Guerre.
Le i^"" février 1916, une lettre du G. Q. G. anglais envisage l'hypothèse d'une attaque allemande contre la Russie.
Le 14 février 1916, a lieu à Chantilly une conférence des Généraux en Chef des deux armées.
Pour permettre aux généraux anglais de conférer en connaissance de cause de la situation, une note rédigée par le G. Q. G. français est remise, à la date du 10 février, aux généraux Robertson et Douglas Haig. Elle
débute par ces mots : « Deux hypothèses se présentent :
« a) L'ennemi prononce au printemps prochain une offensive puissante contre nos alliés russes,
« b) Nous conservons jusqu'à l'été prochain Vinitiaiive des opérations sur le front occidental. »
Ce fut une troisième hypothèse qui, lo jours plus lard, se produisit: l'attaque allemande sur Verdun. Elle n avait pas été prévue.
Le i4 lévrier, une pièce intitulée : « Conclusions de la conversation tenue entre le général Joftreet le général Douglas Haig le i4 février lo heures », résume la conversation de ces deux importants personnages.
« Première hypothèse : la coalition a l'initiative de Vattaque.
« Dans ce cas les forces anglo-françaises attaqueront joinlivement le i'" juillet au nord et au sud de la Somme.
« Deuxième hypothèse : les Austro- Allemands attaquent les Russes avant la date fixée pour l'offensive générale de la coalition », c'est-à-dire avant l'été : mesures à prendre pour leur venir en aide.
Le 18 février, le G. Q. G. français écrit au général Douglas Haig. Il continue à n'envisager qu'une attaque sur la Russie.
La première hypothèse de l'attaque allemande contre le front occidental, qui devait se déclencher le 21 contre Verdun, se trouve dans une lettre du général Douglas Haig du 20 février 1916. Il y est dit : a Les plans d'action que nous avons arrêtés à la conférence étaient basés sur l'hypothèse que nous conserverions l'initiative des opérations ou bien que les Allemands prononceraient leur effort principal au printemps prochain contre les Russes. Or, les derniers événements indiquent la probabilité d'une attaque allemande à grande envergure sur le front occidental et à une date rapprochée ».
Et le général Douglas Haig ajoute ces mots qui
excluent, hélas, tout commentaire : « C'est une situation que nous n'avions pas discutée. »
Conceptions d'offensive du général Nivelle. — La conception du général Nivelle est connue de la Commission. Les déclarations de plusieurs de nos collègues, celles du Ministre de la Guerre, le rapport de M. Galli et notre propre rapport n'ont pas laissé ignorer à la Commission la conception mystique qu'eut le général Nivelle de Toffensive du i6 avril.
Une sera pourtant pas inutile à la Commission de connaître une note remise le i5 janvier 1917 par le général Nivelle au Comité de guerre anglais. En voici le texte : « ...Cette opération est-elle possible? A cette question l'Armée de Verdun, dans les journées du 24 octobre et i5 décembre et l'armée britannique sur l'Ancre ont répondu victorieusement.
« Nous romprons le front quand nous voudrons à condition de ne pas attaquer au point le plus fort et de faire l'opération par surprise et attaque brusquée en 2U ou U8 heures. »
Cette note éclaire partiellement une des causes de l'offensive. La méthode de Douaumont y est donnée comme une recette infaillible.
Cet état d'esprit explique comment l'insuffisance de la préparation ne troubla pas le général Nivelle. L'organisation du champ de bataille de l'Aisne était inachevée; on attaqua quand même. C'est que le général Nivelle pensait : u Qu'il est toujours possible de commencer les opérations militaires et de poursuivre simultanément le développement des opérations, que les travaux soient à l'état embryonnaire, comme au début de la bataille de Verdun, ou achevés aux trois quarts comme lors de l'offensive de la Somme. » (Général Nivelle au maréchal Douglas Haig le 26 janvier 1917.)
Et pourtant, lue après les événements, la note au War Gommittee déconcerte : « Nous passerons quand nous voudrons, dit le Général en Chef, mais à deux
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conditions : la première, c'est de ne pas attaquer au point le plus fort; la seconde, c'est de faire l'opération par surprise. >• Or, en attaquant sur l'Aisne, nous avons attaqué au point le plus fort de toute la ligne allemande ; nous n'avons pas attaqué par surprise; le rapport que nous avons lu en a fait la démonstration devant la Commission (1).
L'attaque s'est donc produite sans que fût réalisée aucune des deux conditions que le i5 janvier le général Nivelle mettait à la rupture du front ennemi. Pourquoi?
Le document que nous versons devant la Commission obscurcit plus qu'il n'éclaire les raisons mystérieuses de cette néfaste offensive du 16 avril 1917.
Relations du Gouvernement français et du G. Q. G. français. — lant que le générai Jolïre demeura à la tête des armées françaises, il y eut carence du Gouvernement français. Ces problèmes d'effectifs et de coopération interalliée, qui engagent le destin du pays, sont exclusivement traités de G. Q. G. à G. Q. G.
Le Président du Conseil français, M. Briand, a pourtant trouvé une formule autour de laquelle la presse a mené grand bruit : Unité d'action sur unité de front. Mais layant dit, il a cru sans doute avoir fait assez pour la réaliser; il s'en est remis à son subordonné, le Général en Chef, du soin de l'appliquer.
Non seulement le Gouvernement français s'est désintéressé du problème mais il l'a ignoré.
La seule lettre qu'ait écrite à ce sujet le général Joffre au Gouvernement en fait la preuve.
Le 2 mai 1916, le Ministre de la Guerre avait cru devoir formuler une demande de renseignements concer nant « l'effort militaire de l'Angleterre ».
(1) Rapport d'Abel Ferry sur l'offensive du 16 avril 1917.
On ne saurait imaginer réponse de 4 pages plus vague et par là plus impertinente. Ce n'est pas une réponse de Général à Ministre. C'est un canevas d'article de journal : ni chiffres, ni renseignements.
A l'égard des pertes, la lettre se contente de reproduire quelques renseignements donnés à la Chambre des Communes; la discrimination en tués, blessés, disparus n'est pas donnée bien que nous ayons eu par ailleurs la preuve qu'au i®'' avril 1916 le G. Q. G. savait que les pertes anglaises étaient en tués et disparus de 9.700 officiers et de 187.000 hommes.
Au surplus la citation d'un fragment de cette lettre suffira à édifier rétrospectivement la Commission sur les rapports du Gouvernement français avec le G. 0. G.
« Les Anglais, écrit le général Jotï're, tiennent à garder sur ces questions un secret absolu.
« C'est pourquoi je ne puis indiquer ici le nombre des divisions britanniques actuellement en France, ni celui des grandes unités dont l'envoi est prévu.
« Je me vois obligé, pour des raisons analogues, de ne pas divulguer le chiffre des Anglais présents sur le front français.
« Quant à la coopération militaire de l'Angleterre, il est impossible d'en préciser l'importance. »
Le général Joffre disparu, la méthode change. A la suite du second comité secret de décembre 1916 la minorité s'est accrue, la majorité s'est inquiétée; la Chambre n'admet plus que le Gouvernement dérobe sa responsabilité derrière celle du Général en Chef.
Le Gouvernement intervient donc; son intervention est souvent utile et décisive dans le détail des négociations. Il obtient l'extension du front demandée par le général Nivelle. Il arrange les affaires du chemin de fer du Nord. Il obtient que l'unité de commandement soit réalisée auprofit du Généralissime français. MM. Doumergue et Lacaze emportent l'adhésion du War Commitlee au plan du général Nivelle.
Le Gouvernement ano-lais apporte une évidente bonne volonté. Toute requête soutenue énergiquement et appuyée d'arguments justes reçoit son approbation.
L'unité d'action des deux r.ouvernements durant cette période n'est pas un vain mot.
Mais l'action du Gouvernement français ne s'exerce qu'à la suite et comme à la traîne du Général en Chef français. Il semble qu'un mauvais génie empêche notre Gouvernement de se libérer de l'emprise militaire. Voilà un gouvernement qui fait une guerre de coalition, c'est-à-dire une guerre d'effectifs et qui n'a de politique d'effectifs envers ses alliés que celle que lui suggèrent les conceptions de son Général en Chef!
La guerre dure depuis trois ans. Il ignore si la guerre durera un an, deux ans de plus. Il sait pourtant qu'au jour de la Paix, les nations seront payées, non sur les services rendus, mais sur les forces présentes.
Il sait les importantes réserves que le Gouvernement anglais garde sur son territoire ou dans ses Dominions. Toute la correspondance des deux G. Q. G. n'est qu'unelongue plainte des généraux français demandant, tantôt aux généraux anglais d'attaquer pour fixer les divisions ennemies devant eux, tantôt de relever des secteurs passifs pour permettre de jeter dans la fournaise des divisions françaises. Il constate l'évidente mauvaise volonté du G. Q. G. anglais. Il ne peut l'atténuer provisoirement que par l'intervention du Gouvernement anglais lui-même et pas une fois le Gouvernement français n'a dit : mettons en commun nos effectifs, mettons en commun notre usure. Par le pacte de Londres nous avons mis en commun nos espoirs et nos des' tins, répartissons également les charges de nos effectifs.
Non, dans les secteurs passifs, le poilu français prend quatre jours de tranchées là où le tommy n'en prend qu'un.
L'étendue du front d'attaque continuera d'être pro-
portionnellement plus importante et plus coûteuse pour les Français que pour les Anglais.
Pas une fois les mots : répartition équitable des efforts oudesetïectifs, ne sera prononcé et pour rappeler à ses devoirs le Gouvernement et le Parlement français, il faudra la révolte douloureuse de l'armée française ellemême contre les méthodes de ses Gouvernements.
Manque de caractère vis-à-vis du Commandement d'abord, manque de caractère vis-à-vis des Alliés, voilà l'enseignement à tirer de ce dossier.
Nous souhaitons que, quand nous aurons à analyser par la suite les relations du Gouvernement actuel français avec le Gouvernement anglais, la même conclusion ne s'impose pas.
Il faut que le Gouvernement pose, devant nos alliés, sous une forme nouvelle le problème de la répartition équitable des effectifs; il faut que cela cesse désormais d'être un problème de bureau d'opérations.
C'est un problème de durée. Il faut tenir longtemps. Pour tenir longtemps, il faut ménager nos effectifs. Le Gouvernement français ne pourra discuter ce problème que le jour où il sera armé pour le faire par un vote de la Chambre.