RUPTURE DU FRONT FRANÇAIS SUR L'AISNE LE 27 MAI
L'attaque allemande du 27 mai s'est produite de Vauxaillon à Reims. Sa gauche a intéressé la 45*" division française devant Reims. Celle-ci a résisté brillamment.
Les trois divisions anglaises devant Brimont et devant Juvincourt ont été percées, mais leur débandade n'a pas été la cause unique du repli de la VP Armée. Les 3 divisions du XP Corps qui étaient à la gauche de l'armée anglaise, entre Vauxaillon et Craonnelle, ont été dans la même proportion enfoncées.
État du terrain tenu par le XP Corps. — Le terrain était célèbre par ses à-pic, ses creutes et ses fortifications naturelles. Nous avons exposé l'état précaire des secondes positions à lo kilomètres en arrière sur la rive gauche de l'Aisne. Mais TAisne et les collines qui la bordent, formaient à elles seules une fortification qui passait pour imprenable.
En avant de cette première position, à 6 kilomètres en arrière des premières lignes, la position dite intermédiaire était bien organisée. La première position était constituée par une ligne de réduits, forts et bien faits à 3 ou 4 kilomètres des lignes allemandes, en contre-pente de la crête du Chemin des Dames, et pai deux premières lignes, en contact avecTennemi, solides et couvertes de réseaux.
Les abris étaient bons, nous ont dit les soldats : « Or ne trouvera pas mieux sur le front », nous a dit ur officier général qui commandait. Le travail des hommeî avait donc ajouté à la force des positions naturelles.
Aussi le Commandement français considérait-il comme invraisemblable la rupture de ce front. C'est pourquoi on y avait amené des divisions anglaises duremeni éprouvées le 21 mars et le 9 avril par les deux offensives allemandes de l'Oise et du mont Kemmel. Elles étaient fatiguées : ce fut sur cette partie du front ur des éléments du succès ennemi.
Qualité et armement des P. L françaises en ligne — Les divisions françaises en ligne étaient parmi les meilleures de notre armée: c'étaient des Bretons, célèbres parleur ténacité dans la défensive. Elles n'étaienl pas fatiguées.
La 22^ division d'infanterie venait d'être reconstituée après avoir combattu sur la Somme.
La 21^ division, au centre du Corps d'Armée, était en secteur depuis longtemps.
Enfin, la 6i% à sa gauche, était dans ce secteur depuis 7 mois.
Les hommes connaissaient les moindres cailloux et les moindres détours.
Sur aucun point il n'y eut ni débâcle, ni panique.
Le secteur tenu par les 3 divisions était-il excessif? Moins qu'on ne l'a dit dans le public.
La Çn"" division avait ii kilomètres, la 21^ division ) kilomètres et la 22" division, i3 à i4 kilomètres.
Il est admis qu'une division sur la défensive, dans une grosse attaque, ne doit pas tenir plus de 5 kilomètres de errain. Mais ici le terrain était particulièrement fort. [)ans les Vosges, à l'heure présente, ces mêmes divisions à peine reconstituées tiennent chacune, avec une livisipn américaine jointe, 4o kilomètres de front.
La 22*' division possédait en outre 3 régiments de erritoriaux, soit 3.920 fusils, en plus de ses 5.ooo à i.ooo fusils d'activé.
Enfin les mitrailleuses de position étaient nom- )reuses (64 à la 22*^ D. L).
L'artillerie avait été renforcée. La 22^ division possédait 2 régiments de 75 au lieu d'un, soit 72 canons le 75, plus un groupe de i55 courts.
La 6i« division avait i5 batteries de 75, soit 60 calons et 8 canons i55 Filloux.
Comment les trois divisions n'ont-elles pas môme tenu [ heures ?
Le déclenchement de l'artillerie allemande eut lieu à
heure du matin, l'attaque d'infanlerie à 4 heures; i 7 h. 45, tous nos canons étaient pris ou détruits, routes nos divisions étaient encerclées. Il n'est resté le laôi*' division que 800 hommes ; de la 21 "^ quequelques entaines d'hommes et de la 22^ (régiments territoriaux ompris) que 5oo hommes.
Après 4 années de guerre, sur de telles positions, vec de telles troupes, un tel événement pose à l'armée rançaise la plus poignante des énigmes.
Surprise tactique. — Quand nous avons commencé otre enquête, nous croyions, d'après les bruits publics,
que les premiers avertissements de l'attaque allemande étaient dus à des prisonniers faits la nuit précédente.
Or, d'autres indices auraient dû avertir le comraan
dément.
« Nous prévoyions l'attaque depuis deux jours » dé claraient les fantassins.
Le XXX« Corps, qui devait être enfoncé, constatai que depuis le 9 avril, l'ennemi devant son front ne s'or ganisait pas. Il tenait la vallée de TAilettepeu ou poin protégée par des réseaux de fortune. Nous croyon: savoir que l'Armée n'a pas attribué d'importance à ceiU absence de travaux défensifs de la part de l'ennemi.
Devant le front du XV Corps, durant les deux nuits di 24 au 25 mai et du 25 au 26, on avait entendu amené du matériel.
Une division signale, dans ses pièces officielles « d forts roulements, des halètements de locomotives, de débarquements de planches ». Les observateurs de 1; 21* division remarquent sur les routes autour de Laoi des colonnes de poussière.
Les patrouilles d'infanterie ne rencontrent aucun patrouille allemande, mais reçoivent des coups d fusils, dès qu'elles veulent pénétrer dans les lignes er nemies.
Pendant ces deux Jours Vartillerie française ne tir pas. La concentration allemande se fait sans difficulté.
On répond à cela que des indices de cette natur sont fréquents sur le front et que ceux-ci n'ont pa paru suffisants.
Aviation. — En vain l'escadrille d'Armée, du i5au 2 mai, a couvert des surfaces allant de Laon à Guise et Vervins.
En vain, depuis le 10 mai, les observateurs terrestre signalent-ils à l'aviation des indices d'attaque entr Anizy et Reims : des bruits métalliques ont été ci tendus. L'aviation survole et ne voit rien.
Le 22 mai, les mêmes observateurs terrestres signalent une importante circulation sur Tarrière du front (lu XI« Corps et du Corps britannique.
Les missions exécutées à ce jour ne donnent aucun
résultat.
Même constatation le 28 mai.
L'étude des photographies d'aviation comportait peutêtre quelques avertissements.uCalme en première hgne, circulation en arrière, voies ferrées nouvelles », mais ces indices sont, du 10 au 25 mai, rares et faibles et l'impression d'ensemble de chacune de ces journées, telle qu'elle est résumée dans les dossiers qui nous ont été donnés, ne porte nulle part une annonce d'attaque.
Indices sérieux d'attaque. — Dans la nuit qui précéda l'attaque, la 22' D.-l. lit deux prisonniers. Leurs déclarations ayant paru intéressantes, ils furent envoyés d'urgence en automobile au C. A. Le général commandant ieC.A. était vers 3 heures de l'après-midi assez renseigné pour alerter tout son C. A.
A 5 h. 5o du soir, le même jour, l'Armée envoyait un message ainsi conçu : « Des indices très sérieux font présumer une attaque pour le 27 mai, au point du jour, sur le front du Xl^ et du IX« C. A. avec des indices de mouvements sur la 4^^ division d'infanterie à l'est de Reims. » A 10 heures du soir, l'Armée précisait : « D'après les derniers renseignements, le feu commencerait à 1 heure et l'attaque d'infanterie se déclencherait à 3 h. 3o. »
C'est exactement ce qui s'est passé.
Artillerie. — Le XP Corps disposait d'un total de 3o4 pièces pour un front de 33 kilomètres, c'est-à-dire environ 1 pièce par 100 mètres.
Pour un front passif, c'était une grosse densité d'artillerie; pour un front actif, elle était insuffisante de moitié ou des deux tiers. On admet en effet qu'un barrage, pour être sûr, doit être constitué par une pièce à tir rapide tous les 25 à 3o mètres.
Telle quelle, celte arlillerie eût pu gêner l'attaque allemande, si elle avait été employée en masse et par tirs nourris dès 7 heures du soir. En elTet, c'est durant la nuit qu'il fallut que l'ennemi amenât ses masses d'infanterie à raison d'une division au moins tous les 2 ou 3 kilomètres.
D'autre part, la nombreuse artillerie allemande qui écrasa nos lignes étaient camouflée mais n'était pas abritée; on suppose même que la majeure partie était en position à 1 .5oo ou 2.000 mètres de nos premières lignes. Des tirs d'interdiction et de contre-préparation nourris, entre 7 heures du soir et 1 heure du matin, faits par Tartillerie française, alors que l'artillerie allemande était silencieuse, eussent ralenti et peut-être brisé l'attaque.
La 45*^ division à l'ouest de Reims déclare que, dès 19 heures, elle appliqua « le plus vigoureusement possible son plan d'artillerie d'interdiction ».
Elle attribue officiellement a le succès de sa résistance à la vigueur de son tir d'interdiction et de contrepréparation commencé dès la tombée de la nuit et avant le déclenchement de l'artillerie allemande qui ne commença que vers 1 heure du matin. »
Or, aucune des artilleries divisionnaires du XP Corps, d'après la relève que nous avons faite sur pièces dans chacune de ses divisions, n'a procédé comme la 45« division : elles n'onl tiré quà la demande de leurs observateurs d'artillerie ou d'infanterie sur tel ou tel mouvement de troupes qui leur était signalé.
Nombre d'exécutants attribuent à cette passivité de notre artillerie, entre la tombée de la nuit et l'heure où l'on savait qu'allait se déclencher l'attaque allemande, le succès de l'attaque d'infanterie ennemie sur nos premièies lignes.
Les divisionnaires semblent avoir manqué d'initiative; mais il faut reconnaître qu'ils se sont conformés aux prescriptions données dès 20 heures du soir par le Général commandant l'Armée.
Celui-ci ordonnait en effet de commencer le tir d'interdictioit et de contre-préparation « aux premiers coups d'un tir violent de l'artillerie ennemie ».
A ce moment il était, pour l'artillerie française contre-battue elle-même, trop tard pour disloquer l'attaque allemande.
Plan de défense. - Le Général commandant l Armée avait donné comme mission à la date du 9 avril à ses C. A. (( de combattre jusqu'au bout sur la première position». . , p
Le XI* Corps devait interdire « à tout prix » a i ennemi « de prendre pied au sud de l'Ailette et au nord du plateau des Dames ». Les Anglais devaient « même en face d'attaques puissantes et quelles que soient leurs forces, conserver au minimum le plateau de Californie, la Ville-au-Bois, le bois des Buttes, Gernicourt, Cormicy, Villers-Franqueux ». (Ordre du
20 mai.) . i e •
Les divisions anglaises, qui venaient de taire sur l'Oise la cruelle expérience de ce qu'il en coûte de mettre tous les fantassins en densité sous le feu des canons et même des minen ennemis, avaient, d'après nos renseignements personnels, en vain protesté.
La mission des divisions en ligne était donc de tenir la première position. En vertu de ces ordres, les divisions bourrèrent vers l'avant.
A la 2i« division, 4 bataillons dans la première ligne, 3 dans la seconde, 2 en réserve entre cette première position et la position intermédiaire.
Dispositif analogue pour les autres divisions. La position intermédiaire, située environ à 5 ou 6 kilomètres, n'était tenue que par de faibles éléments de territoriaux ou de génie.
Les divisions combattaient à partir de la première tranchée et sur une profondeur de 2 à 3 kilomètres.
Conséquence du plan de défense adopté. — 1° H en résulta que les Allemands ayant sur ceriains points
percé la ligne, ne rencontrèrent plus de résistance au delà de 3 à 4 kilomètres.
A la 6i« division, les Allemands s'étant introduits à gauche par le ravin de Vauxaillon, à droite par celui de Ghavignon, se réunirent derrière la forêt de Pinon; complètement encerclés, nos régiments continuèrent de se battre jusqu'à midi inutilement, alors que les Allemands étaient déjà sur l'Aisne.
L'ennemi arriva ainsi sur les batteries qui cessèrent leur feu sous la menace des fantassins ennemis.
Ce dispositif semble la cause principale de Técliec au dire de tous les combattants . « Il n y avait pas de réserves, nous ont dit les poilus »; « pour gagner du temps, il faut perdre du terrain », nous a dit un général de division; même pensée exprimée à deux échelons de la hiérarchie militaire.
2" Ce dispositif, tout en première ligne, entraîna l'engagement prématuré des division;:^ de réserves. Le cas de la i57« D. I. est probant.
Voici ranalyse du rapport même de cette division : La i57« D. I. était derrière la 22» D. L Primitivement elle devait tenir la rive sud de l'Aisne et selon ces ordres, était, vers 2 heures, étalée entre Saint-lMard et Villers-en-Prayères. Son artillerie était en arrière entre la Vesle et l'Aisne.
A 5 heures du matin, arrive l'ordre du Général commandant la VP Armée, de pousser 3 bataillons sur la rive nord de l'Aisne, dans la première position, afin de libérer les réserves de la 22« D. L (qui se portaient en première ligne, sur l'ordre du général Renouard, commandant cette D. L). Par suite d une erreur, 4 bataillons, au lieu de 3, exécutaient ce mouvement. Or, entre 7 h. 5oet 8 heures, l'ennemi, ayant franchi le Chemin des Dames, descend vers l'Aisne.
A peine au débouché des ponts, les 4 bataillons de la i57«D. L tombaient à Fimproviste sous les feux de l'ennemi : ils sont obligés de se déployer. Ils sont perdus.
A 7 h. 45, le général commandant le XI* G. A., royanl pouvoir encore rétablir la situation sur la première position, fait passer le pont à un bataillon à 5ourg-et-Comin (à cette heure les Allemands atteinaient presque l'Aisne). Ce cinquième bataillon eut le ortdes quatre autres.
Il ne restait, à 8 heures du matin, que 4 bataillons >our tenir 12 kilomètres de la seconde position ; 4 heures l'ennemi est par derrière, sur les batteries,
Le général Goybet, commandant la division, conclut . On peut se demander si sur des fronts à occupation liluée, sans réserves rapprochées, il n'y aurait pas lieu ['en revenir aux procédés d'avant-postes, la première )Osilion étant tenue par un tiers de l'effectif, le reste insalié sur la deuxième position avec la majeure partie de 'artillerie.
« La nécessité d'opposer sur les secondes positions me barrière dense, est l'enseignement qui ressort visi- )lement des événements du 27 mai. »
Ainsi, nous avons recommencé la faute tant reprochée par l'E.-M. français aux Italiens à Caporetto. Unsi, nous avons recommencé la faute que tant d'oficiers généraux ont, avec dédain, après le 21 mars, reprochée à l'armée anglaise. Nous avons tout bourré sur es premières lignes.
11 en est résulté :
1° Que les positions intermédiaires, quoique bien )rganisées, n'ont pas arrêté l'ennemi : elles n'étaient 3as défendues;
2" Que la forte seconde position de l'Aisne et des hauteurs qui la bordent, n'a pas arrêté l'ennemi : elle était Lrop faiblement tenue.
Y a t-il eu méconnaissance des directives du Général în Cnei.'' — iNous avons voulu savoir si cette tactique était conforme aux instructions du général Pétain.
Celui-ci, dans ses directives personnelles et secrètes du 22 décembre aux généraux d'Armée, recommandait
d'assurer « l'intégrité des secondes positions. On ne doit, dit-il, tenir sur la première position qu'afin d'assurer la mise en place des gros paquets sur les secondes positions >>.
Le Président du Conseil nous avait dit à ce sujet, dans une audition, qu'il avait constaté dans les armées un certain flottement en ce qui concerne l'exécution de ces instructions et qu'il avait demandé au Général en Chef de les préciser.
Le Général en Chef les avait en effet précisées, le 24 janvier, de la façon la plus nette.
A cette date, il basait la défense méthodique sur l'échelonnement en profondeur.
« L'élément essentiel du combat est la position de résistance. » Cette position de résistance doit être constituée de telle façon que l'ennemi ne puisse l'atteindre que dissocié et épuisé par le combat, sans son artillerie de façon à ce que les réserves d'Armées et de G. Q. G. aient le temps d'accourir.
Le 26 avril, le Général en Chef fait spécialement rappeler à la VP Armée qu'il appartient au général commandant cette Armée de « définir les conditions de la conduite du combat pour le cas où une attaque ennemie se déclencherait... sur le champ de bataille telle qu'elle a dû être étudiée et définie conformément à ses instructions ».
Or, les instructions du général Duchêne du 20 mai donnaient aux Anglais comme aux Français « la ligne principale de résistance, comme étant la première ligne de la zone de bataille, à défendre à outrance et à reprendre le cas échéant; la ligne avancée de la position intermédiaire constituant l'arrière de la zone de bataille ».
Il y a donc contradiction entre les ordres donnés par le Général en Chef à ses généraux d'Armée et les ordres donnés par le Général commandant la Vl*' Armée à ses généraux de corps et à ses divisionnaires.
Frappés de cette divergence de doctrine, nous avons :iherché à la préciser sur le terrain. Nous avons vu, dans les rapports du général Roques, que le Général en Chef îvait adressé au Général commandant la VI" Armée, v^ers le mois de juin, une carte au trait violet portant la ligne principale de résistance.
Or, tandis que le Général Commandant l'Armée fixait sa ligne principale de résistance à la position intermédiaire située à 5 ou 6 kilomètres de l'ennemi, le Général m Chef plaçait la position de résistance au sud de l'Aisne, sur la seconde position, à lo ou 12 kilomètres de l'ennemi.
Si nous nous en tenons à ces seuls textes, tels qu'ils nous ont été donnés à notre requête, nous sommes obligés de conclure qu'il y a eu, de la part du Général commandant l'Armée, inexécution desdirectives reçues.
C'est une troublante énigme que nous ne jugeons pas gt que nous nous contentons de poser.
Emplacement des réserves locales. — Derrière la Vh Armée française, il y avait trois divisions d'infanterie française, plus une division anglaise.
Dans la région de Compiègne-Verberie, il y avait 4 divisions françaises.
Dans la région Épernay-Châlons, il y avait 3 divisions françaises, plus 3 divisions de cavalerie.
Comment ce gros paquet de i5 divisions de réserve, massées à moins de i5o kilomètres de Fismes, n'a-t-il pas pu maîtriser l'avance allemande avant la Marne et avant la voie ferrée de Château-Thierry ?
C'est une question que nous nous sommes posée sans pouvoir la résoudre.
Le 27 et le 28 mai, la 74^ division et la indivision, engagées dans la région de Soissons et de Vailly, sans renseignement sur l'ennemi, sans artillerie, par bataillons, montant dans une atmosphère de panique, à travers les camions refluant, n'ont, d'après les témoins oculaires, pas pesé dans la bataille.
L\ GUERRE VUE d'eN BAS ET d'eN HAUT
Les radios allemands ont signalé qu'à Fisraes des troupes fraîches, mêlées d'une façon mexlricable avec des troupes battues, ont dû se rendre sans pouvoir participer au combat.
La Commission de l'Armée n'a pas qualité pour juger, mais elle doit poser la question.
Ponts. — Aucun pont sur l'Aisne n'a sauté le 27 mai. Nous sommes officiellement autorisés à déclarer que si les dispositifs de mines étaient préparés, ils n'étaient pas chargés.
Le Général commandant la iSy^ division déclare, dans son rapport, qu'un capitaine de génie chargé de faire sauter les ponts, s'est refusé à le faire sans ordre de l'Armée.
La destruction des ponts devait, en effet, être faite sur l'ordre du Général commandant l'Armée. On nous a affirmé, sans qu'on en puisse apporter la preuve, que cette délégation n'est arrivée au Général commandant le Xl^ Corps, qu'une ou deux heures après le passage de l'Aisne par l'ennemi.
Inutile d'insister sur les conséquences de cette faute. Elle a permis aux Allemands d'amener leur artillerie et de couper 4 jours après, à Château-Thierry, 4o kilomètres plus loin, la voie ferrée Paris-Nancy.
CONCLUSIONS
11 n'a pas été répondu à toutes nos questions : le dossier gouvernemental est encore inachevé. Notre enquête est incomplète. Pourtant, s'il nous était permis, pour la seule clarté du sujet, de résumer les causes de notre échec, nous les classerions sous les chefs suivants :
1" Infériorité du nombre des 1). I. à la veille du 27 mai, due, en ce qui concerne la France, à l'absence de politique d'effectifs pendant près de trois ans.
1" A la suite des succès allemands du 21 mars et du Q avril sur l'armée anglaise, extension du front français, qui ne laissa plus à notre commandement les réserves générales suffisantes pour faire face à toutes les hypothèses d'attaque de l'ennemi; 3° Insuffisance des services de renseignements ; 4° Mode d'emploi de Tartillerie; S'' Plan de défense ; 6» Non-rupture des ponts ;
Ce ne sont pas là des considérants de jugement, pas même des conclusions, ce sont tout au plus des questions motivées. Il se peut, quelle qu'ait été notre bonne foi dans cette enquête, que nous ayons mal vu, que nous n'ayons pas tout vu ou que nous ayons trop vu ; mais cette approximation de ce qui fut la réalité sutht pour poser, aux membres de la Commission, un cas de
conscience. ,.>,., ,. 1 „
Quoi ! les Allemands ont avancé de 4t> kilomètres, alors que nous n'avons jamais avancé, dans nos offensives, de plus d'une dizaine de kilomètres! Ils ont coupe la ligne Paris-Châlons ! Ils menacent Pans !
Nos pertes sont de 82 pièces d'A. L. G. P., de près deSoo canons, de 1 à 2.000.000 d'obus en stock, sans compter les matériels divers d'aviation, de munitions, d'hôpitaux, d'approvisionnement de toute nature, immenses et non chiffrables.
En hommes, du 27 mai au 6 juin, nous avons perdu dans cette bataille 123.000 hommes, dont, tues et disparus 90.662 hommes qui se discriminent en 67.427 Français tués et disparus et en 23.ooo Anglais tués et
disparus. .
La perte morale est pire. Le prestige de l armée française dans le monde est atteint. Jusqu'ici, dans cette guerre, il n'y avait que deux armées invaincues : i ar-
mée française, rarmée allemande. Aux yeux des Italiens, nous avons eu notre Caporelto, aux yeux des Anglais, nous avons eu notre 21 mars.
Pour un Lel désastre, les seules sanctions que la loi a permises au Gouvernement de prendre ont été : la relève du Général commandant l'Armée, qui pourra d'ailleurs, — nous en avons des exemples, — être pourvu au cours de la guerre d'un nouveau commandement ; la relève du Général commandant le Xl^' Corps, qui a été pourvu d'une inspection de bataillons d'instruction dans les armées. Aucun des divisionnaires, sauf le Général commandant la i57« D. I., n'a cessé de commander. La suite de la bataille, après le 27 mai, a donné lieu à d'autres relèves de commandement. C'est tout.
La loi désarme le Gouvernement, il ne peut prendre que des mesures disciplinaires. Notre code militaire n'a pas prévu de châtiment pour les fautes professionnelles commises par les officiers généraux.
Déjà les lacunes de nos lois sont apparues aux yeux du législateur. Des projets de loi ont été en vain déposés voici un an.
Croit-on d'ailleurs, que le soin de se prononcer sur de pareils faits puisse être laissé aux Conseils de Guerre, composés dans les conditions que nous connaissons actuellement?
Ces problèmes ne peuvent être résolus par la seule initiative parlementaire.
Savoir s'il faut une loi, la préparer, la soutenir devant les Chambres et l'opinion publique, la faire accepter par cet organisme délicat qu'est l'armée, est du domaine de l'exécutif.
Le Gouvernement ne peut se considérer comme armé par la législation actuelle : c'est donc à lui qu'il appartient de prendre l'initiative d'un projet de loi. Si le Gouvernement s'y décide, nous nous permettons de lui suggérer, afin d'éviter les longs débats et les commentaires prolongés, d'utiliser la procédure d'urgence
lie le Parlement a instituée pour les lois de guerre. L'heure est propice. L'échec subi date de deux mois éjà. Il semble qu'aujourd'hui, dans les plaines de 'hampagne, la fortune soit favorable à nos armées. Le iouvernement et les Chambres n'auront pas à se re- Tocher d'avoir agi sous l'empire des événements. Mais uelle serait leur responsabilité, si la fortune nous tant à nouveau défavorable, la Chambre et le Pays deaient encore se borner à constater les lacunes de la loi? Jne mesure de cette nature, loin d'affaiblir à l'heure présente le moral du soldat et celui de l'arrière, fortiiera les cœurs.