LE MOULIN-NEUF
au-dessous de Mouloii, existent plusieurs moulins dont le plus remarquable est le MouUn-Nevf (Planche XXXI). Caché dans un site ravissant, au fond d'une vallée très-étroite, bordée d'un côté par des rochers surmontés de grands arbres et de l'autre par un bois de haute-futaie, il ne se révèle au touriste que par son tic-tac monotone et le bruit sourd de sa roue. Si l'on est tenté de le visiter, M. Fayet se fait un plaisir d'ouvrir toutes les portes, et l'on se retire charmé de la beauté du |Kiysage, de l'ordre qui règne dans cette petite usine, et surtout de l'hospitalité du propriétaire.
Je ne sais à tiui le Moulin-Neuf apptirtenait pendant le moyen âge, mais il est probable que c'est à l'abbaye de I-a Grande-Sauve. Les croix qui surmontent les murs de façade paraissent venir à l'appui de cette opinion : d'ailleurs, Amat, archevêque de Bordeaux, avait, à la fin du XI' siècle, I onfirmé à celle abbjjye la possession de l'église de Notre-Dame d'Espiet, voisine du moulin (').
En 1H30, la justice haute et b<»sse de la jjaroisse d'Espiet fut donnée par Edouard III, roi d'Angleterre, à Arnaud de (Âirlon (*;, dont le château est situé dans les environs.
i,a première construction de ce moulin paraît remonter au commencement du XIV" siècle, mais il a été |>r('s(|u.' entièrement remanié à la lin du XV* siècle ou au commencement du XVI°. Son plan
est de forme barlongue. Un pilier central en pierre sert à supporter les poutres des planchers et celles de la toiture, du moins celle de l'ancienne toiture, qui n'existe plus. Le plan que voici, relevé à la même échelle que celui de Bagas (page 29), est pris au rez-de-chaussée, excepté la portion teintée avec une seule hachure, qui appartient au premier étage; elle se trouve être à la vérité le rez-dechaussée lorsqu'on arrive par le sud, où est la prise d'eau, dont la chute est de 4 mètres environ. On entre dans le l)as du moulin par deux portes, une à l'est (A), entre deux petites fenêtres ou n)curtrières très-évasées en dedans; elle doit être moderne. L'autre porte est au nord, en B; elle est protégée par un moucharaby, qui est desservi [>ar le premier étage. Un balcon-mâchicouli tourne autour de l'angle nord-est du moulin et d'un contrefort assez saillant s'avançant à l'ouest de la porte, qui se trouve ainsi très-bien protégée. A l'angle nord-ouest s'a\ancent deux autres gros contreforts qui servent d'appui à un autre balconmâchicouli. Ces l)alcons sont indiqués sur le plan par des lignes ponctuées. Deux cages de latrines sur consoles font saillie sur cette façade : l'une est au rez-de-chaussée et l'autre au premier étage. On se rend dans la première par un long corridor pris dans l'épaisseur du mur. Ce corridor se dirige aussi vers la porte; mais, lors de ma visite, il était si encombré, que je n'ai pu y f>énétrer. Sur la façade occidentale s'ouvrent deux meurtrières, dessinées à l'extérieur par une simple ligne verticale. Là aussi s'avancent deux contreforts dont l'amortissement est à la hauteur du sol du premier étage, qui est restauré à la moflcrne. Tout ce qu'il pouvait avoir d'intéressant a disparu sous des meubles ou du badigecjn. La cheminée a été refaite, et son tuyau, qui paraît au-dessus du mur
(') L'abl)é Cirot de Ia Ville; llisloirt de l'abbaye et congrégation de Notre-Dame -de-la-Grande-Sauve, vol. II, p. 5. 1*1 RMen Gaseum.
de l'est , prend la forme d'une colonne ronde sur un socle carré surmonté aux angles de petites pyramides.
On arrive dans le premier étage jiar une porte (C) qui s'ouvre entre deux contreforts, et à l'entrée d'un long corridor, à l'extrémité duquel est une petite chambre servant à protéger une porte percée dans l'angle sud-ouest. De petites ouvertures en meurtrières, prenant leur jour au sud, éclairent ce corridor. Les fenêtres de l'est ont été refaites, de môme que les ouvertures du nord, à côté desquelles on voit des restes évidents d'une ancienne construction. A l'ouest, des fenêtres en croix dii XV' siècle ont été murées, et l'on a percé à côté des fenêtres modernes. Au sud, le mur est moins épais que partout ailleurs, et cette épaisseur diminue encore en se dirigeant vers l'est.
L'angle sud-ouest est à pan coupé; et dans le môme angle, à l'intérieur, s'avance un gros massif de maçonnerie plein et très-solidement construit (D), ce qui fait supposer qu'on craignait des éboulements de ce côté. Près de ce massif s'ouvre une porte conduisant du rez-de-chaussée au premier étage ; elle est au sommet d'un escalier (E) rampant contre le mur du sud à l'intérieur.
Les murs sud et nord s'élèvent au-dessus des toitures. Leur sommet horizontal est couvert par un dallage à double égout. Chacun d'eux est orné de trois croix semblables, servant d'antéfixe, placées sur les angles et au milieu du faîte. Elles produisent un charmant effet. Leur date remonte à la reconstruction du moulin.
Il est probable que le Moulin-Neuf, comme les autres monuments de la même espèce, avait un second étage; mais il n'en reste rien. Tel qu'il est, d'ailleurs, c'est un des plus intéressants du département de la Gironde.
A un kilomètre en aval, dans la môme paroisse d'Espiet, existe un autre moulin remontant aussi au XIV* siècle : c'est le Moulin-B allant ou de Monfrange. Son plan a 12 mètres de long sur 9 mètres de large. Il a deux meules, qui sont mises en mouvement par une roue et un rouet: On ma dit qu'autrefois il servait à fabriquer du drap grossier, qu'on appelait droguet. On m'a assuré, d'ailleurs, que tous les moulins portant le nom de battant servaient à cet usage.
La grande porte, qui est au nord, est en plein-cintre; elle était protégée par un moucharaby. dans lequel on arrivait par une ouverture en plein-cintre également. L'ouverture d'aval du coursier, au nord-est, a la même forme. Les latrines, en saillie sur deux consoles, au premier étage, étaient juste au-dessus de cette ouverture. Les anciennes fenêtres, qui existent encore, sont très-petites et forment des parallélogrammes verticaux.
Toute la partie sud est refaite, ainsi qu'une bonne portion du mur tourné vers le sud-ouest. Ces diverses restaurations enlèvent à ce moulin presque tout son intérêt.
Nous avons vu, dans l'Introduction, qu'un autre moulin, qui paraît de la môme époque que les deux précédents, existe sur le même ruisseau, au pied de la Motte de Moulon.
A Préchac, arrondissement de Bazas, canton de Villandraut.
Dans une contrée, stérile en apparence, couverte d'immenses forêts de pins et de chênes, existent les chAteaux qui, au commencement du XIV* siècle, appartenaient aux plus puissants barons du pays bordelais. Là s'élèvent, à quelques kilomètres les uns des autres, Budos, Noaillan, Villandraut, La Trave, Cazeneuve, etc., dont les possesseurs ont joué un si grand rôle pendant les trois cents ans de la domination anglaise.
J'ai parlé plus haut de Villandraut : c'est maintenant de La Trave dont je vais essayer de raconter l'histoire, de décrire et de dessiner les merveilleuses ruines.
Le château de La Trave, ou plutôt de La Trau, comme on l'appelait autrefois (•), a été bâti, vers 4306, sous le pontificat de Clément V (*), et probablement par .Vrnaud-Bernard de Preyssac, damoiseau, (jualifié de soudan ('); c'est peut-être lui aussi qui épousa la fille d'Arnaud Garcias de (ioth, frère du p;i[)t'. Il était seigneur, en |)artie, du fief du Breuil. dans la commune de Cissac en Médoc (*).
En 1356, le soudan de La Trau fut un des seigneurs gascons qui se distinguèrent le plus à la iKitaille de Poitiers. Il était dans le corps commandé par le captai de Buch, et se trouva, en face de celui à la tête duquel était le roi de France, le seul qui disputa la victoire. Il avait fait avec le prince Noir la campgne du Languedoc {"). Ce chevalier était membre de l'ordre de la Jarretière. Lorsque le prince de Galles partit jiour l'Angleterre avec le roi Jean, son prisonnier, le soudan de La Trau le suivit avec quelques autres seigneurs gascons (").
Nous avons déjà eu l'occasion de constater (juc la plus grande partie des seigneurs de cette é|KKjue, et surtout ceux de Gascogne, ne vivaient que de la guerre. Aussi, après la jkiIx de Bréligny, les hostilités ayant cessé entre la France et l'.Vngleterre, quelques-uns d'entre eux prirent-ils du service partout oîi il y avait à se battre; ainsi, nous venons de voir un soudan de La Trau combattre vaillamment contre les Français à la bataille de Poitiers; huit ans plus tard (1364), nous le retrouvons (car c'est prolKiblement le même) combattant dans les rangs de ces mêmes Français à la bataille de Cochcrel, gagnée [wr Du Guesclin, et contribuant puissamment, ainsi qu'on l'a vu dans riiistoire du château de Pommiers, page 61 , avec le sire d'Albret, messire Petiton de Carton et iiiessirc Aymon de Pommiers C), tous Gascons, au gain de la bataille. Trois ans après (1367), le
' En gascon on l'appelle encore La Trau 'prononcer La Traou).
') Uelurbe; Chronique Bordelaite. Du Chesne; Hinloire dex l'apex.
(' Soldanuf, souJaniu, dignitalis noinen apml Bunlegalemes (Diicange). — Anstis pense que Soudan réponclail au titre ikcomte. Arnold Terron, sur la Cuutume de Bordeaux, met les soudans au rang des comtes, vicomtes et barons. Les soudans pouvaient être originairement les syndics ou défenseurs des châteaux, et cet office est devenu héréditaire dans certaines familles, comme ceux de comtes et de vicomtes. (Notes de Buchon dans Froissart.) — On voit ce titre écrit de différentes façons : suudan, luubzdir, souldich, wudic, etc. — L« titre de Soudan était pris non-seulement par le seigneur de La Trave, mais nussi par celui de Prc8s,-ic dans l'Entre-deux-Mers. Monstrelet parle d'un soudan de Liibretonnerie tué en 1437. Il existe dans la commune de Saint-Antoine-du-Pizou, canton de Coulras (Gironde', un lieu appelé : Quartier de La Mol le -Sou Jane.
,'; Variétés Bordelaise», vol. I, p. 148. — (', Froissart.
(*) Froissart. — f ) Ce seigneur de Pommiers étant resté sur le champ de bataille après la victoire, rendit un grand sorvico ;i I' ,,,,,.... française, (|ui comptait n'avoir plus personne à cuinbaitre. Mais un chevalier norniaïul, Guy de Gauvillo ou Gravillc,
même seigneur, sans doute, accompagnait en Espagne le prince de Galles au secours de Pierre le Cruel, et se trouvait en face de Du Guesclin ('). La guerre s'étant rallumée en 1369, entre la France et l'Angleterre, on voit le Soudan de La Trau faire partie d'une chevauchée en Rouergue, sous les ordres de Jean Chandos (^). En 1372, on le trouve dans l'armée anglo-gasconne sous les murs de La Rochelle, et enfin partout où son souverain le roi d'Angleterre avait des ennemis à combattre (^).
Au milieu de toutes les fluctuations politiques de cette époque, les soudans de La Trau furent toujours fidèles aux rois d'Angleterre, qui les comblèrent de faveurs. Ainsi, le 1 1 avril 1 377, Edouard III concéda le lieu de Montendre au Soudan de La Trau, chevalier (*). Cette concession fut confirmée en 1380-81 par Richard IL C'était, dit Froissart, un vaillant chevalier et bon homme d'armes, et le roi d'Angleterre, en lui concédant Montendre, l'avait probablement chargé de défendre, contre les Français, la partie de la Saintonge dans laquelle se trouve cette ville. Il se jeta dans Mortagne (1 378), ville très-forte pour l'époque, et qui domine le cours de la Gironde. Ceux de la ville avaient grande confiance en lui, et « par son conseil, ils ouvroient et luy obeyssoient comme à leur capitaine. » Le siège dura plus d'un an. Yvain de Galles, qui était à la tête de l'armée française, voyant qu'il ne pouvait prendre la ville par la force, l'enveloppa de quatre bastides, espérant ainsi l'obtenir par la famine; mais il fut assassiné par un traître qui avait gagné son amitié. Le meurtrier se présenta au château, « et quand le souldich l'eut entendu, si crola la tête et le regarda fellement et dit : Tu )) l'as meurdry! et saches certainement, tout considéré, que si je ne veois notre très grand profit » en ce fait, je te ferais trancher la teste et jeter corps et teste dedans les fossés; mais puisqu'il est » fait, il ne se peut défaire; mais c'est dommage du gentil-homme, quand il est ainsi mort ; et plus » y aurons de blâme que de louanges. » Le siège n'en continua pas moins, et le Soudan, réduit à la dernière extrémité, proposa de se rendre, à la condition que lui et ses gens se retireraient à Bordeaux. Les assiégeants ne voulurent pas y consentir. Un secours étant arrivé d'Angleterre, le Soudan ne voulut plus entendre parler de condition, et les Français levèrent le siège (^).
En 1 380, Richard II donne à ce même Soudan les propriétés que Gaillard Begner avait possédées à Bordeaux et dans la banlieue de cette ville (^). Edouard III lui avait donné une rente à vie de 200 écus ; en 1 381 , il renonça à cette rente C'). A cette époque, la seigneurie d'Arbanats appartenait au Soudan de La Trave; car nous voyons, par le Catalogue des Rôles Gascons, que le roi d'Angleterre lui accorda, en 1384-85, la permission de tenir un marché et des foires dans son domaine et terre d'Arbanats.
A partir de la fin du XIV siècle, la sotdanie de La Trave passa dans la puissante famille de Montfcrrand, dont un membre, Bertrand de Montferrand, épousa, avant 1394, Isabelle de Preyssac, héritière des biens de son père (*). L'abbé Baurein, qui nous fournit ce renseignement, ne nous dit pas si le Soudan n'avait pas d'enfant mâle; mais c'est probable.
qui tenait garnison à Conches, se doutant qu'on allait combattre, s'était mis en route avec environ 50 lances; il n'arriva que pour voir le champ de bataille jonché de ses partisans et apprendre la captivité de son père. L'année frani;aise repassait le pont de l'Iton, et Guy de Gauville se disposait à tomber sur l'arrière-garde, lorsque le sire de Pommiers fit développer son pennon, le mettre sur un buisson pour rassembler ses gens, se disposant à résister avec vigueur. Quand le chevalier normand reconnut le pennon du seigneur gascon dont il connaissait la valeur, il passa outre sans combattre, et repartit comme il était venu. Aymon de Pommiers suivit Du Guesclin dans la campagne de Normandie. (Froissart. Éd. Biichou. vol. I, p. 282 et suiv.l
(') Froissart. — (^l Id. — ('1 Id.
(*) R(')les Gascons. — Si le nom de soudan s'est écrit de différentes façons dans les actes, les chartes et les chroniques du moyen âge. le nom de la seigneurie de La Trave n'offre pas moins de variétés. Ainsi, on le trouve écrit dans les Rôles Gascons : La Traice, La Trave, La Trace, etc.; dans Froissart, L'Estrade; ailleurs, La Tran, Laslran, Latro, Latrat, La Trau, etc., etc.
^') Froissart. — (°) Râks Gascons. — (') Jules Dclpit; Documents... — (*) Variétés Bordelaises, vol. V. p. 1:>3.
Avant d'abandonner ce personnage célèbre, qu'il nous soit permis de raconter encore un épisode de sa vie aventureuse et romanesque. En 1381 , le roi d'Espagne et celui du Portugal s'étant déclaré la guerre, ce dernier 6t demander du secours au roi d'Angleterre, qui chargea le comte de Cambridge de cette expédition; il mit sous ses ordres cinq cents lances et autant d'archers. Parmi les chevaliers qui l'accompagnaient, on trouve le Soudan de La Trau à la tête d'un corps de Gascons.
1,'armée anglaise s'embarqua à Plymouth, après y avoir attendu pendant longtemps un vent favorable. Arrivée dans les parages de l'Espagne, la flotte fut dispersée par une effroyable tempête. Le comte de Cambridge et les Anglais, après avoir éprouvé de grands dangers, parvinrent à gagner Lisbonne ; mais le navire où étaient les Gascons, « messire Jean de Chastel-.Xeuf et le souldich de » l'Estiade, le sire de La Barde et environ quarante hommes d'armes, chevaliers et écuyers, » fut séparé des vaisseaux anglais.
Les Gascons perdirent leur chemin, traversèrent le détroit des Maures (de Gibraltar), pénétrèrent dans la Méditerranée au-delà de Tréraecen et de Nenamari, faillirent plusieurs fois être pris par les Sarrasins. Ils se regardaient comme perdus et n'avaient plus l'espoir de revenir à terre, lorsque au bout de quarante jours, pendant lesquels ils coururent toute sorte de périls, le vent les repoussa dans la mer d'Espagne; là, ils rencontrèrent deux navires marchands de Lisbonne qui se rendaient en Flandre. Mais trompés par eux, ils faillirent tomber dans un péril aussi grand que celui qu'ils venaient d'éviter. Le capitaine, après leur avoir laissé du vin et des vivres frais, leur dit que le roi de Portugal et les Anglais assiégeaient Séville, où s'était renfermé le roi de Castille. Enchantés de cette nouvelle, ils ordonnèrent à leurs matelots de les conduire devant cette ville; mais ceux-ci ayant quelques rai.sons pour se méfier des renseignements des marchands, étant arrivés en vue de Séville, firent monter un enfant sur la hune pour s'assurer si en effet la ville était assiégée. Sur sa réponse négative, ils virèrent de bord au plus vite et entrèrent dans le port de Lisbonne. « A celle » propre heure et à ce propre jour, leur faisoit-on en l'église de Sainte-Catherine en Lusebonne » leur obsèque, et étoient les barons et les chevaliers vêtus de noir, et les tenoient pour morts. » On juge de la joie que durent éprouver les chevaliers anglais à l'aspect inattendu de leurs compagnons, qu'ils croyaient perdus à jamais.
Peu de temps après, le roi de Portugal désigna à chaque corps d'armée le point du pays qu'il devait occuper. Les Gascons et une partie des Anglais furent envoyés à Villa-Viçosa, avec la recommandation de ne pas attaquer les Espagnols sans l'ordre du roi. Malgré la promesse qu'ils firent de s'y conformer, ils ne purent résister au désir de se battre et de piller quelques forteresses. Excités par le chanoine de Robertsart, capitaine anglais, ils attaquèrent le chAteau de La Higuera, oii se tenaient environ soixante hommes d'armes espagnols. Le soudan de La Trau faisait partie de l'expédition. Le château fut attaqué vigoureusement; les Gascons firent des prodiges de valeur; les Es|)agnols se défendirent en désespérés, et ne demandèrent à capituler que lorsqu'il n'en resta plus que trois d'entre eux cpii ne fussent blessés. Le chanoine de Robertsart ne leur accorda que la vie et les laissa prendre la route de Xérès, où se tenait le maître de Saint- Jacques, à qui appartenait le château de La Higuera.
A In nouvelle de cette expédition, le roi de Portugal fut fort courroucé. Les Anglais et les Gascons, après avoir promis de nouveau de rester en repos, passèrent tout l'hiver en leur garnison sans chevaucher, «dont il leur ennuyoit grandement.» Mais après l'hiver, ils résolurent de chevaucher, voulût ou non le roi de Porlugyl. L(> soudan de La Trau fut, en conséquence, envoyé vers le
Vol.. I. 1 3
comte de Cambridge, et lui dit : « Sire, les compagnons m'envoyent devers vous à savoir quelle » chose vous voulez faire; car ils ont grand merveille pourquoi on les a amenés en ce pays, quand » tant y séjournent, et que ce leur tourne à grand déplaisance. Si me répondez que vous voulez » que ils fassent, car ils ont grand désir de chevaucher. » Le comte répondit que le roi n'avait l'intention de commencer sérieusement la guerre que lorsque le reste des troupes anglaises serait arrivé, et qu'en attendant, ils ne les empêchait pas de chevaucher, mais que cependant ils devaient obéir au roi puisqu'ils étaient à sa solde. « Par ma foi, monseigneur! dit le souldich, il paye mal; » car aussi les compagnons se plaignent trop fort de son payement et non sans cause, car il nous » doit encore tous les gages de six mois. » - — « Il vous payera bien, dit le comte, toujours vient » bien à point l'argent. »
Peu satisfaits de cette réponse, et malgré les nouvelles défenses du roi, le chanoine de Robertsart se mit aux champs avec ses compagnons. Sa petite armée, composée de quatre cents lances et d'autant d'archers, se rendit devant la ville d'Elvas, qu'elle prit, ainsi que le château, qui ne se défendit que très-légèrement. Plus loin, le château de Cortijo leur donna plus dç peine; mais le capitaine ayant été tué d'un coup de flèche, ils y entrèrent de vive force et en tuèrent tous les défenseurs. Continuant leur route, ils attaquèrent la ville de JafFre; après l'avoir pillée et avoir mis à mort un grand nombre d'habitants, ils se dirigèrent vers un marais dans lequel paissaient « plus de vingt mille bètes, bœufs, porcs, vaches, moutons, brebis, » et rentrèrent avec cette proie à Villa-Viçosa.
La solde de l'armée se faisant encore attendre, on envoya vers le roi un messager qui n'obtint qu'une réponse défavorable. Alors les principaux seigneurs de l'armée, parmi lesquels on trouve le sire de La Barde, celui de Chastel-Neuf et le soudan de La ïrau, se réunirent dans un monastère près de Villa-Viçosa, résolurent de se nommer un capitaine, de prendre pour devise : «.4mi à Dieu, et ennemi à tout le monde, » de faire la guerre pour leur propre compte, môme au roi de Portugal, et de commencer par piller Villa-Viçosa. Ils allaient mettre de suite leur dessein à exécution, lorsque arriva le chanoine de Robertsart, qui parvint à les calmer, les engagea à voir le comte de Cambridge et à s'entendre avec lui. Celui-ci leur conseilla d'envoyer trois des leurs à Lisbonne, où se tenait le roi. C'est ce qu'ils firent. Ces députés s'expliquèrent avec courage et franchise. Le roi, après quelques reproches, leur promit de payer leur solde entière dans quinze jours et tint parole. Au moment de leur départ, il les pria de lui envoyer le comte de Cambridge, avec lequel il fut convenu que dans peu de jours on marcherait contre le roi de Castille. Celui-ci, ayant réuni une puissante armée, fit proposer au roi de Portugal de choisir, soit en Espagne, soit en Portugal, un lieu favorable pour combattre. Il fut convenu qu'on le chercherait dans ce dernier pays. Le soudan de La Trau et Thomas Simour, chargés de faire ce choix, désignèrent une plaine entre Elvas et Badajoz. La bataille ne se donna pas, et, dans ce lieu même, l'Espagne et le Portugal firent la paix sans consulter les Anglais, ce qui déplut fort au comte de Cambridge. Le roi de Portugal n'ayant plus besoin de ses alliés, ils repassèrent en Angleterre ('). Le Soudan de La Trau dut partir avec eux.
Nous avons vu plus haut que si ce personnage, type complet des guerroyeurs du XIV' siècle, servit avec constance le roi d'Angleterre, il en reçut des récompenses de toute nature. Henri IV distribua au gendre les mômes faveurs qui avaient été accordées au beau-père. Ainsi, en 1 400-01 ,
(') Froissart.
il lui concéda, dans la ville de Mortagne-sur-Gironde, certains impôts appelés paticia ('), et c'était justice, à cause de la vigoureuse défense de cette place par le Soudan en 1378. Il lui donna de plus une rente dans la ville et châtellenie de La Bourt, qui faisait partie des domaines d'Albret (*). En 1412-13, il lui confia la garde de Bourg et le fit maire de cette ville (*). En 1415-16, le roi Henri V confisque la terre de Livran aux fils et héritiers de Fauquet de La Trave, pour la donner à Gaillard de Durfort, seigneur de Duras et de Blanquefort (*). Nous ne pouvons savoir si ce Fauquet était un membre de la famille qui possédait La Trave, mais il ne devait pas en avoir été le seigneur. En effet, nous avons vu plus haut qu'à partir de la fin du XI V*" siècle, cette seigneurie fut possédée par les Montferrand, qui prenaient le titre de soudans de La Trau, et furent, jusqu'à la conquête de la GuieiuK', toujours fidèles aux rois anglais, dont les faveurs ne leur manquèrent pas. Un d'eux, Pierre de Montferrand, avait épousé Marie, fille naturelle de Jean, duc de Bedfort. A cette occasion, le roi d'Angleterre lui avait concédé certaines terres; en 1450, il lui donna, à la place de ces terres, la haronnie de Marennes, le haillage et le péage de Hastinguos, etc. (*). Pierre de Monferrand, qualifié de Soudan de La Trau, était un des plus riches et des plus puissants barons de la Guienne. Il se trouvait en 1 4oO à Blaye, lorsque cette ville fut prise par Dunois, et fit avec le général un traité particulier « sur la manière et la délivrance de sa personne :
» Premièrement, que ledit sire de Montferrand baillera et payera pour sa rançon, la somme de
» dix mille escus d'or, dedans le quinziesme jour de juillet prochain ensuivant
» llem. Et pour la seureté d'iceux dix mille escus baillera les scellez de messire Bertrand de » Montferrand, et de monseigneur de Duras, et si baillera en ostage son fils aîné et son neveu
» Jannet de France ou Joannet Franc , qui tiendront bonne et loyale prison, et demeureront
» ostage jusques au plein et entier payement de ladite somme desdits dix mille escus.
» llem. (Si dans les six semaines, il lui plaist d'obéir au roi de France et de remettre cinq )> places qu'il possède, il demeurera quitte de ces 10,000 escus, et pour qu'il soit fidèle à son » serment, il remettra deux de ses principales places, mais toutefois il jouira de leur reuenu.)
» Item, (.\pres la reddition de Bordeaux, on lui rendra ces deux places.) Outre quoy, le roi » promet de lui donner la seigneurie de Barat (Barès?) jusqu'à la valeur de cent livres tournois de » rente et revenus. Et de plus lui donnera le roi, en recompense de quatre mille francs de rente, » que le roi d'Angleterre lui avoit donnez dans le pays de Guienne (lesquels il a de présent aban- » donnez, perduz et délaissez, pour se mettre et lesdites places en l'obéissance du roi de France], » la somme de trois mille escus d'or (•). »
.Après ce traité, le Soudan de La Trau passa du côté des Français; mais en 1452 il fut un de ceux qui fomentèrent la révolte et rappelèrent les Anglais ('). A cette occasion, le roi d'Angleterre lui rend ses bonnes grâces et tous les domaines et les terres qu'il avait possédées autrefois en Guienne ("). Il ne jouit pas longtemps du fruit de sa rébellion, car, après la seconde conquête de la Guienne, il fut exilé par Charles Vil ; mais ayant eu l'imprudence, l'année suivante, de rentrer en France avec un faux sauf-conduit, il fut |)ris, traîné à Poitiers, condamné à mort et exécuté.
.\ la suite de cet acte de sévère justice, son château de La Trave fut rasé; c'est du moins l'opinion de Jouannet [Statistique de la Girovde. t. II, p. 114). D'autres prétendent qu'il ne fut détruit qu'en 1572 par les protestants, qui, après le massacre de la Saint-Bjuthélemy, ravagèrent les environs de Bordeaux, et surtout Villandraut et Uzeste. Ce qui donne quelque probabilité à cette
(') Rôles Gascons. — (') Id. — (') IJ. — ,;*) fd. — [*) Id. — \*] Jean Chartier; Histoire du roy Charles VU. - (") Matliieu de Coiicy, etc.. — (») Rôles Gascons.
luO LA GUIENNE AxNGLAISE
opinion, c'est que la seigneurie de La Trave avait été rendue à la famille de Montferrand, et qu'en 1372, le Parlement, présidé par Montferrand, avait pris des mesures sévères contre les religionnaires irrités du massacre de la Saint-Barthélémy, excité à Bordeaux surtout par le jésuite Edmond Augier ('). Il ne serait donc pas étonnant que, pour se venger, ils aient dévasté et détruit de fond en comble le chAteau de La Trave.
La forteresse démolie, la terre n'en subsistait pas moins, et nous voyons encore, en 1686, un membre de la famille de Montferrand, François-Joseph de Montferrand, grand sénéchal de Guienne, rendant hommage au roi, prendre le titre de premier baron de Guienne, Soudan de La Trau, etc. (^).
En I 705, la terre de Préchac appartenait à dame Marie-Guionne-Rochefort Théobon, qui épousa Louis de Pons. En dernier lieu, M. le comte Dubois de Lamothe, décédé il y a peu de temps dans un âge fort avancé, possédait les ruines de La Trave dont vient d'hériter M. le comte de Sabran.
D'après J. Montlezun (Histoire de la Gascogne, Supplément) , les armes de La Trau étaient : parti au I d'argent au lion de gueules, au 2 d'azur à trois faces d'argent.
Ce qui reste du château de Trave est loin de donner, comme Villandraut et beaucoup d'autres forteresses, une juste idée de la puissance des seigneurs qui l'ont fondé, et surtout de ceux qui l'ont habité plus tard.
On ne découvre pas là, au premier abord, malgré les grands pans de murs à moitié renversés, les restes d'une de ces imposantes forteresses du moyen âge. Cependant, sa position est admirable sur la rive gauche du Ciron, charmante petite rivière qui coule profonde et rapide entre deux berges escarpées et hautes de 8 à 10 mètres. Le château est bâti sur la crête de cette berge, un peu plus élevée là que partout ailleurs, ce qui a probablement motivé le choix de cet emplacement, qui, du reste, n'était parfaitement fortifié par la nature que du côté du Ciron. Il a donc été nécessaire de l'envelopper de fossés de tous les autres côtés. On distingue encore très-bien leur emplacement, mais ils sont presque entièrement comblés.
Le plan se compose de deux enceintes parfaitement distinctes : l'une forme le château proprement dit, et l'autre la basse-cour. Toutes les deux cependant sont à peu près au môme niveau, et t.'nveloppées d'un fossé commun qui vient, par les deux bouts, se relier à la berge escarpée du
jp Ciron. Le château est bâti sur un plan barlong
dont les angles sont empâtés par une tour carrée bâtie diagonalement au tracé de la forteresse, ainsi que l'indique le plan. Une des tours, celle du nord, ne touche que par un de ses angles à celui du château. Au milieu de cette enceinte s'élevait, comme à Roquetaillade , un donjon carré, qui paraît n'avoir été entouré de constructions que de deux côtés seulement. La basse-cour, de forme polygonale, et dont les murs sont reliés à deux des tours d'angle, est séparée du château par une large coupure dont les deux extrémités sont fermées par deux^ours. Je crois que les courtines de cette basse-cour sont un peu plus modernes que celles du reste de la forteresse, mais cependant aussi du commencement du XIV^^ siècle.
('] Dom Devienne; Histoire de BorJeau.v. - (', Notes fournies par M. Jules Delpit.
Une portion des murs du sud-est est ruinée, de sorte qu'il est impossible de s'assurer si là s'ouvrait une poterne, comme à Roquetaillade et à Villandraut; c'est assez probable, mais les portes principales se trouvaient toutes du côté opposé, c'est-à-dire au nord-ouest. Ainsi, pour pénétrer dans le chAteau par la voie ordinaire, il fallait d'abord traverser le premier fossé près de l'angle nord de la basse-cour, au point où il se relie avec l'escarpement du rocher; là était une petite lour 'Pj en saillie dans le fossé, et sous laquelle passait le couloir de la porte. On voit encore les fondements de cette tour, mais rien n'indique comment elle était défendue. Cette porte franchie, il fallait, pour arriver à la porte du château, traverser toute la basse-cour, qui devait être enveloppée de constructions. Les dix-neuf meurtrières dont ses murs sont percés, depuis la porte D jusqu'à la tour L, ressemblent à celles des tourelles de la porte de l'Hian à Rions (Planche IX, n° 5). De rares ouvertures percent le mur ON, où des meurtrières étaient inutiles ; les défenses supérieures, hourds ou mâchicoulis, devaient suffire.
A l'extrémité de la basse-cour et en face de la porte D, on trouvait la coupure qu'il fallait traverser probablement .sur un pont-levis, au bout duquel était une tour (Ej en saillie dans le fossé. On retrouve encore les fondements de cette tour, qui devait recouvrir le couloir d'une porte. Ceux qui voulaient traverser ce pont de vive force étaient battus, de face par la tour qui recouvrait la porte, et de côté par les tours N et L, sans compter une portion des courtines qui bordaient la contrescarpe de la coupure.
Dans l'état de délabrement où se trouve cette forteresse, il me paraît difficile, pour ne pas dire impossible, de retrouver le plan primitif des différents corps-de-logis renfermés dans l'enceinte principale. Aussi ne vais-je parler que de ceux dont l'existence me paraît positivement indiquée, soit par des arrachements de murs, des restes de cheminées accolées contre les courtines des fenêtres, ou des fondations qui arasent le sol.
Après avoir franchi la porte E, on se trouvait en face dune troisième porte (F). La partie FKLE formait-elle une terrasse ou contenait-elle un corps de logis? Je n'ai pu m'en assurer. Mais il paraît positif qu'un mur s'étendait de F en A'. La porte F, qui existe encore, s'ouvre sous une tour carrée; elle est peu large, très-basse, en cintre bombé, et munie d'une herse qui était mise en mouvement par des hommes logés dans une petite chambre au premier étage de la tour. De cette chambre, une meurtrière donnait en face de la porte E. Cette troisième porte enlevée, on se trouvait dans un long couloir à ciel ouvert, ou couvert peut-être d'un corps de logis formant premier étage (l'état des lieux ne permet pas de se prononcer'; et en face d'un escalier à rampe droite, appuyé contre un mur (FG', des meurtrières étaient disposées sur cet escalier, de façon à battre une cour intérieure placée en //, et précédant un donjon carré (I) situé au centre du château, comme celui de Roquetaillade. Ce donjon se reliait, par deux de ses faces, à deux corps de logis adossés aux courtines des sud-est et sud-ouest. Il paraît avoir été séparé du mur FG par un étroit passage, de sorte que la porte qui s'ouvrait au bout de l'escalier devait donner sur un pont volant, seul passage pour entrer dans le donjon et le premier étage des appartements.
Les tours J et L sont démolies, mais on voit encore très-bien leur plan ; la tour M n'existe plus; il ne reste plus qu'un pan à moitié renversé de la tour N. Il est impossible de savoir quelle était leur hauteur et de quelle forme étaient leurs ouvertures. Elles n'avaient pas d'escaliers [)articuliers; on no pénétrait donc dans leurs différents étages que par les étages correspondants des corps de logis.
Le donjon est rasé jusqu'au niveau du sol. Son existence n'est signalée que par les parois, dont trois renversées, chacune d'une setile pièce, formant de vastes blocs horizontaux, qu'on est tenté.
au premier abord, de prendre pour un pavage. La quatrième (AUj est tombée de façon à ce que sa partie verticale se trouve maintement tournée horizontalement. Sa première place était en AC. Son épaisseur est d'environ 2 mètres, sa hauteur et sa largeur doivent être de 7 à 8 mètres. C'est dans cette paroi qu'était percé l'escalier à vis qui, du premier étage, devait descendre dans le rez-de-chau.^ sée, au-dessous duquel était une cave où l'on pénétrait par un orifice percé au milieu de la voûte (').
Ce ne peut être qu'au moyen d'un fourneau de mine que des murs de cette dimension ont été démolis de cette façon et enlevés d'une seule pièce de la place qu'ils occupaient. Un d'eux comble une partie du fossé du sud-est; d'autres masses énormes ont été lancées dans le lit du Ciron, où elles ressemblent tellement à des roches naturelles qu'on s'y trompe facilement. Le mur AB, malgré le demi-tour que l'explosion lui a fait faire, n'a pas été renversé; il a rencontré dans sa chute le mur contre-bouté par l'escalier rampant; il forme ainsi une cabane où l'on met du bois et des charrettes à l'abri de la pluie. Cet énorme bloc ainsi placé donne à ces ruines un aspect on ne peut plus original (Planche XXXII).
A 2 ou 300 mètres environ de La Trave, on m'a montré un souterrain qui paraît se diriger d'un côté vers le château, et de l'autre vers le bourg de Préchac. Il m'a été impossible d'y pénétrer.
Je ne connais pas de ruines qui portent plus à la mélancolie que celles de La Trave. Ces fossés presque entièrement comblés, ces murs renversés par la vengeance ou le fanatisme et gisant pêlemêle sous les ronces, les arbustes et les buissons, navrent le cœur. Le silence n'y est troublé que par le murmure du Ciron et le bruit fantastique des martinets d'une forge, se mêlant, dans l'hiver, au bruissement du vent dans les feuilles des pins, qui rappelle celui des vagues de la mer; dans le printemps, au chant mélancolique du rossignol, et dans l'été, au cri strident des cigales.
Lorsque j'ai visité le château de La Trave, c'était par une belle journée d'hiver : les arbres n'avaient pas une feuille, le lierre couvrait de ses couleurs tranchées les murs gris de la ruine, qu'une brume transparente enveloppait. Je craignais une de ces journées sombres et tristes qui laissent aux objets leur couleur locale, mais ne produisent aucun effet saisissant, lorsqu'une légère brise ayant peu à peu dissipé les nuages, le soleil se montra d'abord timide, puis plus brillant, à travers le brouillard; alors les sommets des murs, toutes les aspérités du sol, tous les brins d'herbe et de mousse humectés de rosée, caressés par les rayons obliques de l'astre, parurent se métamorphoser en paillettes d'or et en poussière de pierres précieuses.
A Préchac, arrondissement de Bax.us, canton de Villandraut.
En remontant le Ciron, à 500 mètres environ du château de La Trave, sur la même rive et dans l'angle rentrant d'une sinuosité de cette petite rivière, on rencontre les ruines d'un tout petit château qu'on appelle La Fue (2) ou La Travelte. Je n'ai trouvé aucun fait historique le concernant,
(') Cette cave, dont on devinait l'e-xistencn en frappant fortement du pied sur l'emplacement du donjon, vient, m'a t-on assuré, d'être ouverte il y a peu de temps.
(♦) Les habitants du Maine désignaient sous le nom de fuie le donjon des petits seigneurs. Ils appelaient logis leur propre demeure et donnaient le nom de château à l'habitation des grands vassaux. (Aymar Verdier et le D'' F. Catois; Architecture cicile et domestique au moyen âge et à la Renaissance.) Fue n'aurait- il pas ici la même signification que fuie dans le Maine ?
et personne dans le pays n'a pu me donner de renseignements sur l'usage auquel il était destiné. C'était peut-être un fort avancé du château de La Trave, ou plutôt un poste destiné à loger les iiommes chargés de recevoir des droits pour le passage du Ciron ; la route qui allait directement (le Préchac à Bazas passait à côté de La Travette (').
Si ce petit château n'a pas laissé un souvenir aussi brillant que son voisin, il a du moins éprouvé le même sort que lui. Sa démolition date de la même époque, et le même procédé, la mine, a été employé pour accomplir sa ruine; la preuve en est dans les gros blocs de maçonnerie tombés d'une seule pièce, et dont quelques-uns ont été lancés à une assez grande distance du lieu où ils s'élevaient.
Son plan est extrêmement simple (Planche XXXJII, n° 1). C'est un bâtiment carré de 20 mètres de côté dans œuvre, qui a été divisé en quatre salles de dimensions diverses. Dans le sens de la hauteur, il était divisé en deux étages et entouré d'une couronne de mâchicoulis qui supportaient un étroit chemin de ronde au-dessus des murs, de \'°2o d'épaisseur seulement. Il ne paraît pas avoir été entouré de fossés, du moins on n'en voit pas de traces. Dans les portions des courtines encore debout, on ne voit pas de portes, peut-être même n'y en avait-il pas au rez-de-chaussée; ce qui pourrait le faire croire, c'est l'existence d'un escalier rampant, dans le genre de celui signalé à La Trave, placé extérieurement contre le mur du nord, et devant communiquer à une porte s'ouvrant au premier étage, dans lequel avait d'ailleurs été réservé tout le luxe de l'ornementation.
Les parois du rez-de-chaussée sont, en effet, parfaitement nues et paraissent n'avoir été garnies que de meurtrières, semblables, à l'extérieur, à celles de Roquetaillade, mais s'ouvrant à l'intérieur sous un linteau droit renfermé dans une niche recouverte d'une vofite en arc bombé. Dans le bas de cette meurtrière est percé un orifice circulaire destiné, sans aucun doute, à laisser écouler l'eau lorsqu'on lavait la chambre (Planche XXXIII, n" 2). Certaines excavations paraissent prouver que des caves existaient au-<lcssous de ce rez-de-chaussée.
Voici (Planche XXXIII, n" 4) une vue intérieure des deux murs .4 et B. Des corbeaux placés à mi-hauteur indiquent que le premier étage était séparé du rez-de-chaussée par un plancher supporté par des corbeaux en pierre; qu'une meurtrière recouverte dune embrasure ogivale était placée au-dessus et à droite de celle du rez-de-chaussée; qu'une porte ogivale près de l'angle, dans la paroi du sud, communi(|uait avec la chambre voisine au midi; qu'à côté de cette porte est une petite armoire double, c'est-à-dire divisée en deux par une cloison en pierre. On voit encore les gonds qui en assujétissaient les portières. A la suite de l'armoire existe une grande cheminée surmontée d'une hotte ogivalo-conique dont on ne voit plus que les arrachements. Le manteau, qui n'existe plus, s'appuyait sur des consoles supportées par des pilastres épannelés, dont les bases elles-mêmes étiiient supportées par des consoles fort simples. Dans chacun des angles formés par le manteau et le mur de la chambre s'avance une autre charmante console, aj)puyée sur un cul-delampe orné de deux rangs de belles feuilles à crochets (Planche XXXIII, n° 3). Ces consoles paraissent avoir été destinées à placer les flambeaux pendant les longues veillées d'hiver. De l'autre côté du mur, une cheminée moins riche est adossée à celle-ci ; ce qui me fait supposer que le premier étage de ce fragment de mur, dont je donne le dessin, devait clore la chambre principale de cette petite forteresse.
Je ne sais si le site dans lequel est situé La Travette était plus gai autrefois (juc maintenant,
i') Carte de Cassiiii.
c'est possible, puisqu'un chemin de grande communication passait à côté; mais, pour le moment, je ne connais rien de plus triste que ce coin de terre. Le fort, au lieu d'être placé sur un point culminant, est situé dans un bas-fond (Planche XXXIII). Le Ciron, sans escarpement dans cet endroit seulement, coule triste et monotone au pied des murailles, et la vue est bornée de tons les côtés par la forêt, composée exclusivement de pins et de quelques chênes rabougris.
CHATEAU DE MALENGIN
A Parsac, canton de Lussac, arromiissemen t de Libourne.
En 1330, Edouard III, roi d'Angleterre, permet à Gaillard de Malengin (Malyngyn) de construire une maison forte dans la châtellenie de Puisseguin (Puy et Seguin) ('). Il est diflicile de savoir si ce seigneur a donné son nom au château qu'il venait de construire, ou si déjà cette localité le portait depuis longtemps; ce qu'il y a de positif, c'est que, antérieurement à la domination romaine, le plateau qui sert d'assiette à la forteresse était occupé; il est, en effet, couvert de fragments de silex taillés qui servaient d'armes et d'outils aux populations gauloises.
Le 9 juillet 1363, Aymeric de Malengin (Melenguin), écuyer, figure au nombre des seigneurs fjui vinrent prêter serment au prince de Galles dans l'église de Saint-André de Bordeaux (*). Comme tous les autres seigneurs gascons, ceux de Malengin durent, suivant les circonstances et leurs intérêts, embrasser tantôt le parti de la France, tantôt celui de l'Angleterre.
En 1420, les Bordelais, incités par le roi d'Angleterre, voulant porter un dernier coup aux partisans de la France en Guienne, firent le siège de diverses villes et châteaux des environs qui suivaient le parti de Charles VI. Le seigneur de Malengin était de ce nombre; son château fui assiégé. On employa, pour cette attaque, une bombarde qui lançait des boulets de 7 quintaux. Lorsque les Bordelais faisaient leurs préparatifs de départ, le grand canon n'était pas achevé,' et les jurats ordonnèrent de le finir au plus tôt. Ces pièces monstrueuses étaient fabriquées par un nommé Jean Gautier, officier d'artillerie de la ville. Cette bombarde achevée, les jurats lui firent fondre un autre gros canon qui lançait 500 ou 525 livres de balles (sine (jitintaus o sine quinlaus et ung car- (eyron). Les jurats s'engagèrent à fournir tout le fer et tout le charbon nécessaire pour son exécution. Il fut fabriqué à la porte du Cailhau (^). On faisait, à cette époque, des pièces encore plus énormes et des engins qui luttaient de puissance avec les bombardes.
En 1382, les habitants de Gand assiégeaient Oudenarde; ils firent « ouvrer, ordonner et char- » penter à force sur le mont d'Audenarde , un engin merveilleusement grand , lequel avoit vingt » pieds de large et vingt pieds jusqu'à l'étage, et quarante pieds de long; et appeloit-on cet engin » un mouton, pour jeter pierres de faix dedans la ville et tout effondrer. Encore de rechef, pour » plus ébahir ceux de la garnison d'Audenarde, ils firent faire et ouvrer une bombarde merveilleuw sèment grande, laquelle avait cinquante-trois pouces de bec, et jetoit carreaux merveilleusement » grands et gros et pesants; et quand cette bombarde descliquoit, on l'ouoit par jour bien de cinq » lieues loin, et par nuit de dix, et menoit si grand'noise au descliquer que il sembloit que tous les
i', Rôles Gascons. — (») Delpit; Documents, p. 90. — ('j Bulletin Pulijmathique, Mémoire historiijue sur l'esprit et la forme du gouvernement de Bordeaux, par r.ibljô Baiirein; année 1812, vol. X, p. 3G7 el suiv.
CHATEAU DE MALENGIN 105
» diables d'enfer fussent au chemin. Encore firent faiie ceux de Gand un engin et asseoir devant » la ville, qui jetoit croisseux de cuivre tout bouillant ('). »
Au commencement du XV* siècle, «on avait épuisé toute l'échelle des calibres, depuis les tubes » portant des balles de plomb de trente-deux à la livre, jusqu'aux bombardes et mortiers lançant
» des boulets de pierre de mille livres Au siège de Caen en Normandie, en 1450, il y avait
» vingt-quatre grandes bombardes dont l'embouchure était si large, qu'un homme aurait pu s'asseoir » dedans sans baisser la tête (*). »
Avant le siège d'Orléans, en 1418, les Orléanais firent, en prévision d'un siège, fondre des canons de divers calibres. Dix maçons livrèrent quatre cent vingt-deux pierres à bombardes; elles étaient de quatre à soixante-quatre livres, et coûtaient : les grosses, 6 livres le cent; les moyennes, 6 livres 8 sols; les petites, 4 livres 16 sols (^).
Tous ces canons et bombardes étaient d'une bien faible portée en comparaison de ce qu'on a obtenu plus tard, et surtout de ce que l'on obtient maintenant; c'est à peine s'ils atteignaient à 700 mètres. Cependant, au siège d'Orléans, on fondit un canon qui portait à 1,400 mètres, et atteignait les Anglais de l'autre côté de la Loire (*).
I.e chilteau de Malengin ne put résister à une si formidable attaque, et fut pris par les Bordelais. Lorsque François !*"■ s'occupa de faire rédiger les coutumes qui régissaient chaque province de son royaume, François de Belcier fut chargé de convoquer les trois ordres à Bordeaux. On y voit Hgurer, dans celui de la noblesse, Pierre de Lur, chevalier, seigneur d'Uza, de Fargues, de Belin et de Malengin. La baronnie de Malengin était passée, en 1472, dans l'illustre famille de Lur- Saluces, par le mariage de Pierre de Lur avec Isabelle de Montferrand, vicomtesse d'Uza, dame de
Fargues, Belin, Aureillan et Malengin (*). Cette terre n'avait pas changé de possesseur depuis cette époque jusqu'à ces derniers temps; mais M. le marquis Bertrand de Lur-Saluces l'a vendue dernièrement à M. Montauroy. Vers 1078, les possessions de la dépendance de cette seigneurie étant en litige, on abandonna le chûteau, qui commença dès lors à tomber (*u ruines (*).
Le rôle qu'a joué le château de Malengin pendant le moyen âge a été si minime, qu'il n'est connu que de fort peu de personnes; cependant ses ruines sont intéressantes, et surtout l'xtrèmement pittoresques (Planche XXXIV, vue prise au nord- (■st). Il est bâti sur la pointe d'un promontoire rocheux dominant lin [R'tit vallon au fond duquel coule un filet d'eau qui se jette dans la Barbanne, après un cours de quelques centaines de mètres. Ce ruisseau va mêler ses eaux à celles de l'Isle, audessus de Libourne. Le promontoire est isolé du plateau dont il faisait partie par deux coupuies siic-
(') Froi.s.sart ; éd. Biiction, liv. II. ch. CLXI. — {*) Le prince Louis-Napoléon Bonaparte (S. M. l'Empereur Napoléon III»; EluJcx sur le pas!.é et l'avenir de l'artillerie, t. I, p. 43 et 50. — (') Vergnaud-Itomasnesi ; Siège d'Orléans en 4iî9, Mémoire sur les déi)emes faites par les Orléanais en prévision du siège et pendant sa durée, en fortifications, armes diverses, troupes, gratifications, don» à Jeanne d'Arc et autri-s, etc., p. 5. — *) /(/., id., p. 11. — ;' Xolice généalogique sur la h/u/su/i i/c Lur-Satures. p. 13. — >" GniiiO'lip; Hi'ili.ir'' .h. J ,},i.„rii'. vnl. II!, p. Î8<i.
Voi. I. l'i
JOP LA GUIENiXF. ANGLAISE
cessives, fort rapprochées l'une de l'autre et taillées à pic dans le roc. La coupure A, la plus rapprochée du château, et qui est aussi la plus large, se relie à un fossé qui fait le tour complet de la pointe du promontoire, au pied du rocher, qu'on a taillé à pic partout oii il ne l'était pas naturellement. La terre extraite de ce fossé a été rejetée en dehors, de manière à former un \ailum (VVV) étroit au sommet; de là, une pente rapide jusqu'au petit ruisseau qui coule au milieu d'une prairie, présente, au bas des ruines, un magnifique tapis de verdure en amphithéâtre. Ce vallum se relie lui-même, au sud et surtout au nord, à une dépression de terrain en partie naturelle, en partie artificielle, qui enveloppait de deux côtés une vaste basse-cour (EJ que des barrières ou un mur sans fossé fermaient sans doute à l'ouest; il n'en existe aucune trace.
Les bâtiments à l'ouest de cette cour sont tout à fait modernes. S'il en a existé au nord, ils ont complètement disparu. Ceux du sud sont également modernes; mais ils s'appuient extérieurement sur des murs à contreforts épais qui paraissent du XVP siècle.
Une espèce de cour d'entrée longue et étroite fZj a été ménagée entre les deux coupures ; elle était entourée de murs dont on ne voit plus que la base. A son extrémité nord-est s'élève une })etite chapelle construite à la fin du XV siècle ; elle se compose de deux travées, dont les voûtes d'arêtes ont des nervures à moulures prismatiques. Ces nervures retombent, entre les deux travées, sur une colonne à demi-engagée, qui reçoit également l'arc doubleau, et dans les angles, sur une colonne aux deux tiers engagée. Ces colonnes n'ont pas de chapiteau. Les clefs de la voûte et la pointe des formerets sont ornées d'écussons aux armes des Montferrand. La porte, dont le cintre et les pieds-droits ont été enlevés, .s'ouvre au sud dans la travée occidentale. La chapelle est éclairée au chevet par une grande fenêtre à meneaux flamboyants; et au sud, dans la travée orientale, par une petite ouverture ogivale subtrilobée. La chapelle, bordant les fossés au nord, ne pouvait avoir d'ouvertures de ce côté.
Pour entrer dans le château, il fallait traverser les deux coupures sur des ponts probablement en bois, puisqu'il ne reste aucune trace prouvant qu'il y en ait eu en pierre. On ne voit plus où se trouvait la porte de la petite cour Z. Celle du château proprement dit est en B, mais elle est du XVII» siècle, ouverte au milieu de la courtine, nullement protégée, soit par une tour, soit par une saillie quelconque de la muraille. Il est donc peu probable qu'elle occupe l'emplacement de la porte primitive, celle du XIV" siècle, qui devait être nécessairement fort bien protégée, comme celles de tous les châteaux de cette époque; elle l'était en effet, et lorsque je suis arrivé à Malengin, sans guide et sans renseignements d'aucune espèce, j'ai cru un moment que je serais obligé de revenir sans pouvoir entrer dans le château. Le pont n'existant plus, je ne pouvais entrer par la porte B. Après avoir fait trois fois le tour des murs, ou plutôt des rochers taillés à pic, j'allais me décider à chercher une échelle et à repartir si je n'en trouvais pas, lorsque, au fond des fossés, j'avisai au point P l'ouverture d'une caverne obscure, au fond de laquelle je trouvai enfin l'entrée du château; là, il faut se glisser sur les genoux par un étroit couloir presqu'àpic, jusqu'au niveau de la cour, oii l'ouverture supérieure du couloir était autrefois fermée par une trappe, dont les rainures se voient encore sur le rocher. Ce n'est qu'en se couvrant de boue ou de poussière, suivant le temps, qu'on parvient à faire cette pénible ascension. Au sortir de ce trou, on se trouve dans une tour fSj, dont il fallait sortir pour entrer dans la cour intérieure, où l'on ne rencontre maintenant que des décombres, des murs ruinés et peu anciens, un puits à fleur de terre et dont il faut par conséquent se défier; de grands murs d'enceinte, dont quelques parties sont du XIV* siècle avec de nombreuses restaurations du XV; à l'est, des appartements, dont on ne voit plus que les
CHATEAU DE MALENGIN 107
soubassements; d'autres, au sud-ouest, et dans lesquels on ne peut pénétrer, tant ils sont encombrés de ronces et d'épines; et epfin, dans l'angle nord, un gros donjon carré qui domine tous les autres bâtiments du château. Avant de le construire, on a réservé un cube du rocher qui fait une forte saillie dans les fossés; de sorte que la tour ayant été bâtie sur l'alignement des autres murs, il existe à sa base une petite terrasse qui permettait de voir ce qui se passait dans les fossés et de prendre les assaillants en flanc; elle servait aussi à appuyer un pont qui permettait de passer dans la cour entre les deux coupures, à côté de la chapelle. Une des entrées du château était au fond de la caverne; une autre existait au rez-de-chaussée du donjon. Celui-ci, qui date du XIV* siècle, se compose de trois étages non voûtés, au-dessus du rez-tle-chaussée ; il a été fortement défiguré au XV* siècle, lorsqu'on a restauré le château. Voici (Planche XXXV, n» 2) le plan de ce rez-dechaussée, qui servait de passage. De la terrasse, on y entrait par une petite porte en plein-cintre (A), et on en sortait par la porte D, donnant dans les appartements du château ; celle-ci est en pleincintre en dedans et à linteau droit à l'extérieur. Toutes deux datent de la construction primitive du donjon, ainsi que la meurtrière B, chargée de battre le tablier du pont. La porte E, carrée, très-basse et donnant sur la terrasse, et la porte C, carrée aussi et donnant sur la cour, sont toutes deux du XV* siècle. Je crois que la première remplace une ancienne meurtrière.
On montait dans les étages supérieurs du donjon par une porte actuellement murée (G), percée au premier étage en F; elle conduit dans un escalier droit, qui monte dans l'épaisseur du mur sud jusqu'aux étages supérieurs. Les murs du quatrième étage étant plus étroits que ceux des autres, la chambre qu'ils renferment est par conséquent plus large. Le rez-de-chaussée n'étant qu'un [«ssage, n'a pas de cheminée; mais il y en a dans les autres étages : elles sont percées directement au-dessus de la meurtrière B.
Jusqu'au milieu du XV" siècle, les forteresses pouvaient se défendre en opposant seulement une résistance passive. Des murs hauts et épais, des portes bien protégées par des barrières et des i)arbacane8, une assiette rocheuse, pouvaient faire des forteresses imprenables. Mais lorsque l'artillerie eut fait quelques progrès, lorsqu'on commença à creu.ser des tranchées pour approcher des places, il fallut ajouter aux anciennes fortifications des fortifications nouvelles; c'est ce qu'on fit au château de Malengin. Le mur, bâti sur l'escarpe de la coupure, fut muni d'embrasures pour canons; il est probable qu'on en avait fait autant dans celui de la petite cour Z, ou que, ce qui est plus probable encore, les murs de cette cour furent alors rasés. Une tour avancée (T) (Voir le plan d'ensemble) battait le vallon du sud, le plateau E et l'entrée des fossés. Dans l'angle sud, on construisit un bastion circulaire dont la base prend du fond des fossés; il est placé de façon à dc'feiidre l'entrée de ces fossés, et à les battre en enfilade par des embrasures percées au rez-dechaussée et au premier étage : celui-ci est au niveau du sol des cours et voûté, tandis que le rezde-chaussée n'est séparé du premier que par un plancher. La terrasse est garnie de mâchicoulis, ainsi que tous les murs du sud, dont la Planche XXXV, n» 1 , donne une vue générale.
Si le château de Malengin n'a pas le caractère monumental de ceux de Roquetaillade, Rauzan ou Villandraut; si, comme eux, on ne peut le mettre au premier rang des forteresses de la Gironde, il occupe du moins avec honneur la seconde place. Son donjon carré, ses bastions, ses fossés et ses entrées originales, lui donnent un grand intérêt archéologique. Comme pittoresque, il peut lutter avec les plus belles ruines de nos contrées.