‹ La Guienne anglaiseChapitre 21 sur 39 · CHATEAU DU BREUIL · texte numérisé non relu

CHATEAU DU BREUIL

A Cissac, canton de Pauillac, arrondissement de I.esparre.

On ne connaît pas l'époque de la fondation du château du Breuil. D'après la tradition déjà rapportée par M. Jouannet ('), il remonterait au VP siècle. Sans adopter entièrement cette tradition, il ne faut pas cependant la rejeter complètement; car il me paraît positif que là, et longtemps avant les constructions actuelles, existait une forteresse. Le fossé creusé tout autour du château malgré la pente naturelle du promontoire, est un indice de grande ancienneté. Le souterrain qui sillonne tout le rocher sur lequel est assise la forteresse, est peut-être un lieu de refuge ayant précédé et le château et les fossés.

Si on laisse de côté les légendes plus ou moins poétiques dont les anciennes châtelaines de cet antique manoir sont l'objet (^), et qu'on s'en tienne à l'histoire, on trouve qu'à la fin du XIII^ siècle une dame Dousse d'Aspreraont fdona na Doussa), épouse d'Arnaud d'Espagne, chevalier, était châtelaine du Breuil. On ne sait si elle tenait ce titre de son chef ou de celui de son mari, qui déjà, en 1256, est qualifié de seigneur du Breuil (dominus de BrolioJ. Ce que l'on sait, c'est que c'était une femme supérieure et d'une remarquable énergie. Ayant eu, en 1262, un différend avec son voisin Guitard de Bourg, seigneur de Verteuil, celui-ci la fit citer pour faire serment sur le fort saint Seurin (perdevant l'autar deu fort sent SeurinJ et prouver ainsi le bon droit de sa cause; la dame Dousse se disposait à prêter le serment réclamé, lorsque Guitard de Bourg se départit de ses prétentions.

Le château du Breuil était, dès la fin du XIII* siècle, un fief dépendant de la seigneurie de Lesparre. On voit en effet que, le 8 janvier 1289, la dame Dousse passa un acte avec Ayquem (îuilhem, seigneur de Lesparre, par lequel il fut convenu que ce seigneur et ses successeurs auraient le droit de se servir au besoin de la forteresse du Breuil. Suivant la coutume générale du pays bordelais, tout seigneur suzerain était autorisé à user, en temps de guerre, des châteaux qui étaient de sa mouvance.

Au commencement du XIV* siècle, Arnaud-Bernard de Preyssac (Préchac), damoiseau, Soudan de La Trau, était seigneur en partie du fief du Breuil. Le 10 avril 1310, il rendit hommage au seigneur de Lesparre pour la portion qui lui appartenait, et il déclara qu'à raison de ce fief, il devait fournir un écuyer lors de la convocation du ban faite par le roi d'Angleterre. Cet écuyer devait être pourvu d'un cheval, et avoir cinq sous bordelais dans sa bourse. Il ne devait suivre l'armée du seigneur de Lesparre qu'autant que dureraient ces cinq sous, et il avait le droit de s'en retourner lorsqu'ils étaient dépensés. La seigneurie du Breuil était encore, en 1360, dans la famille du .Soudan de Preyssac. Mais ce qui prouve que cette seigneurie était divisée pendant le XIV* siècle entre plusieurs possesseurs, c'est que Bertrand d'Espagne, damoiseau, fils d'Arnaud d'Espagne, chevalier, mari de Dousse d'Aspremont, était en 1335 seigneur en partie du Breuil (^).

A la suite d'un procès dont les causes ont été relatées plus haut, dans la notice sur Rauzan, la châtellenie de Lesparre et le fief du Breuil devinrent, en 1 41 7-18, la proie des rois d'Angleterre (*).

(') Statistique de la Gironde, tome II, U' partie, p. 1 88. — ('} Henry Ribadieu ; C'.âteaiix de la Gironde, p. 62, et la Guienne du 5 juin 18G1. — (') Variétés bnrdeluises, vol. I, p. 1 48 et 309. — ;•; Rôles Gascons. ,

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(,0? monarques en faisaient don à ceux de leurs partisans dont ils avaient le plus à se louer. « C'est » ainsi qu'en 1 448, le quart de la seigneurie du Breuil fut abandonné à Pierre de Montferrand par » le comte de Huntington, qui gérait la strie de Lesparre au nom du roi d'Angleterre ('). »

Le i6 avril 1454, après la conquête de la Guienne par Charles VII, on trouve un Guillaume Andron, chevalier, seigneur de Lansac, qualifié de seigneur du Breuil (*).

Si le Temps, de sa faulx impitoyable, avait renversé bien des pierres de l'ancienne forteresse; si les hommes dans leur haine ou leur brutale vengeance l'avaient saccagée à plusieurs reprises; si, plus tard, dos modifications y avaient été apportées pour approprier l'habitation à des besoins plus modernes, du moins l'aspect extérieur avait peu changé depuis le XIV* siècle. Maintenant, la ruine est consommée. Dans la nuit du jeudi 31 janvier au vendredi 1" février dernier (18G1), toute la courtine nord-est s'est écroulée : c'était cette partie du château qui était habitée par la famille de M. Fort-Pomès. Dans la journée du 31, des craquements sourds et des mouvements dans les planchers avaient donné l'éveil, et les habitants, après avoir enlevé à la hâte ce qu'ils avaient de plus précieux, s'étaient réfugiés dans une petite maison voisine dépendant du château. A minuit, toute la maison fut réveillée en sursaut par un bruit épouvantable : c'était un premier écroulement; à trois heures, un second écroulement, suivi du troisième à sept heures du matin. On crut tiue trois côtés du château gisaient dans les fossés, et avant de vérifier le fait, on en fit courir le bruit dans les environs; la Uenon)mée grossit encore le mal, tripla l'épaisseur des murs écroulés, et le journal la Guienne publia la catastrophe sous sa dictée. J'avais étudié autrefois le château du Breuil; c'étiiit le moment de lui faire une nouvelle visite, et )e jeudi suivant j'assistai au sauvetage de ce qui n'avait j)as été complètement écrasé. Les meubles avaient été brisés en mille pièces par la chute des planchers, le linge haché dans les armoires, la vaisselle pulvérisée; c'était un spectacle navrant. Les débris du mur, en poussière dans certains endroits, en gros blocs compactes dans d'autres, remplissaient le fossé.

Les murailles du Breuil sont construites en bel appareil moyen formant un étroit revêtement extérieur, renfermant un blocage plus ou moins compact, de pierres, de cailloux, de terre, de chaux. Lorsque les constructions étaient soignées et les ouvriers bien surveillés, ce blocage était dur comme le rocher sur lequel la forteresse s'élevait. Au Breuil, on avait visé à l'économie, ou les entrejtreneurs du XIV' siècle avaient été peu fidèles à leurs engagements, et le blocage n'avait pas partout la même densité. Le béton était mauvais; les eaux des toitures s'infiltraient dans les murs depuis longtemps et les pourrissaient. Le commencement de l'hiver dernier ayant été très-pluvieux, le mois de janvier très-froid, la gelée avait désagrégé le blocage et son revêtement. Au dégel, la débâcle s'est faite; le moment était venu. Vieux monuments, mœurs d'autrefois, dynasties anciennes, tout s'écroule en même temps. Par quoi tout cela sera-t-il remplacé? Dieu veuille que les successeurs (les empires ne ressemblent pas à ceux des monuments !

Le château du Breuil, situé au sud-est et à 1,i)00 mètres environ de l'église de Cissac, occupe l'extrémité méridionale d'un étroit promontoire, au bas duquel coule un ruisseau qui, après avoir arro.sé la vallée, dominée d'un côté par le château Lafitte et de l'autre par celui de Gos-d'Estournel, se jette dans la Gironde, à 4 kilomètres environ au-dessous de Pauillac. Pour isoler le rocher sur lequel s'élève le iliâteau, un fossé (A), large en certains endroits de 20 mètres, a été creusé en forme

,'i Ileni y Itibailioii . llisluir'' don rhàlrnu r !}■: la Gironde. — l'j i'ariétés bordeloises, vol. I, p. 312.

de demi-cercle dont les extrémités vont rejoindre le ruisseau, l'une dans le bief d'amont et l'autre dans celui d'aval d'un moulin (K) dont les fondations sont très-anciennes. Les eaux, arrêtées par la

vanne, débordaient dans les fossés et rendaient ainsi la forteresse inaccessible. Les terres et les pierres du fossé ont été rejetées en dehors sur les flancs du promontoire, et ont formé, au nord-ouest, un vallum (b) un peu moins élevé que la cour du château, et au sud-est, une espèce de cour extérieure, grande barbacane (C) séparée elle-même du plateau par une coupure maintenant en partie comblée, et qui suivait la direction tracée sur le plan par deux lignes pointillées. Une partie de la terre a également été rejetée en dedans pour exhausser le sol de la basse-cour D, plus bas cependant que l'emplacement des constructions principales.

Des bâtiments, dont la plupart doivent dater du XVI" siècle, occupent l'entrée du promontoire et empêchent de voir si d'anciens travaux de défense avaient été établis en E. Le parc avait été entouré de murs, percés d'embrasures au XVP siècle. Sur l'escarpe du fossé de la barbacane C, vers l'est (en L), s'élevaient des murs épais d'un mètre environ. Je n'ai pu voir s'ils en faisaient le tour. On entre maintenant dans cette enceinte par un pont peu ancien (F). Pour y arriver plus facilement, on a comblé le fossé de la barbacane, sur lequel devait exister un passage dont les murs, déjà signalés en L, devaient défendre l'entrée. De là, on longeait la contrescarpe du fossé jusqu'au point A', où l'on trouvait un pont composé de deux arches, qui traversait le fossé et permettait d'entrer dans la basse-cour D. Ce pont devait être en pente fort rapide, car le sol de la cour est bien plus élevé que celui de la barbacane; peut-être aussi était-il interrompu par des degrés. Cette cour, irrégulière de forme, est entourée de murs renforcés dans leurs parties faibles par des contreforts. La chapelle était en M. On trouve çà et là des fondations de murailles; mais des fouilles seules pourraient permettre de bien en tracer la direction.

Le château proprement dit forme une masse de constructions à peu près carrée (Planches XXXV, n° 3, et XXXVI), surmontée autrefois de créneaux et de mâchicoulis. Les créneaux n'existent plus, mais la plupart des consoles des mâchicoulis subsistent encore et forment une charmante couronne au sommet de ces sévères murailles. Des contreforts plats s'avancent sur les murs nord-ouest et sud-est; le contrefort saillant du sud-ouest est plus moderne. Les deux angles est et nord sont empâtés par deux tours pentagones peu saillantes. Elles étaient primitivement plus hautes que les courtines, mais elles ont été rasées depuis à leur niveau; c'était plutôt des échauguettes que des tours. Les deux autres angles n'ont pas de tours saillantes. Celui du sud est occupé, au premier, par une cage d'escalier à vis établi sur un trompillon et qui sert à monter sur les chemins de ronde au-dessus des courtines. (J'ai tracé dans cet angle l'escalier du premier étage.)

Toute la partie du château tournée vers le sud-ouest a été si souvent restaurée, qu'il est difficile de retrouver les anciennes constructions sous les réparations successives.

Nous avons vu comment primitivement on entrait dans le château et comment on a fait ensuite une arrivée plus commode. C'est vers la fin du XVP siècle que cette dernière disposition a été

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