‹ La Guienne anglaiseChapitre 22 sur 39 · CHATEAU DU BREUIL IH · texte numérisé non relu

CHATEAU DU BREUIL IH

prise; alors on a établi devant la tour A (Planche XXXVI), qui recouvre la porte, un perron composé d'une dizaine de marches, pour arriver au niveau du seuil de cette porte; primitivement, on n'y arrivait sans doute qu'au moyen d'un escalier mobile, qu'on pouvait enlever dans les moments de danger. J'ai fait dans mon plan abstraction de ce perron, qu'on voit dans la vue générale. La porte s'ouvre sous un linteau droit appareillé, soulagé par un arc de décharge en plein-cintre, qui dessine à l'extérieur la voûte du couloir. Là était une première porte, dont les vantaux, au lieu de ntuler sur des gonds, étaient munis, en haut et en bas, de deux pivots; celui du haut entrait dans un vigoureux anneau de fer, et celui du bas s'enfonçait dans un trou pratiqué dans une forte plaque de même métal appuyée sur l'extrémité du seuil. Je n'avais pas encore observé ce genre de fermeture dans les châteaux de la Guienne. A la suite du premier couloir venait un arc bombé, précédé d'un assommoir desservi par le premier étage de la tour. Contre cet arc s'appuyait une seconde porte, qui roulait sous une voûte bombée. Dans ce second couloir, mais assez loin de la porte, on avait établi une barre qui glissait dans l'épaisseur du mur. Y avait-il là une troisième porte? C'est possible, mais on n'en voit aucune trace.

Les vantaux de la porte actuelle datent du XVI* siècle; ils sont munis d'un guichet, dans lequel on ne peut passer qu'en se courbant en deux ('). Si après avoir franchi cette porte on traverse directement la cour, au milieu de laquelle existe un puits profond creusé dans le roc, on trouve, dans un redan du mur, une petite porte ogivale par laquelle on entre dans un réduit fCj servant maintenant de latrines. Une meurtrière est percée en face de la porte. Une autre meurtrière (D) coupe le tir de la première à angle droit; celle-ci s'ouvre dans un retrait peu profond ménagé dans le mur. Sous la première meurtrière, et jusqu'au fond de ce retrait, existe une porte en cintre l)ombé (la Planche XXXVII fait bien comprendre cette disposition). Au premier étage, un ancien moucharaby, ayant servi plus tard de latrines, abandonnées maintenant, protégeait cette poterne; car c'était bien une poterne, pour la protection de laquelle on avait accumulé tous ces moyens de défense. Elle ne communiquait pas avec le rez-de-chaussée du château, mais probablement avec un souterrain qui sillonnait tout l'intérieur du rocher sur lequel il s'élève.

L'entrée de ce souterrain est en E, au fond d'une grande antichambre voûtée en plein-cintre, sous le perron de la façade et du môme temps que ce perron. La porte ancienne (Planche XXXV, n' 5) est ogivale. Après l'avoir franchie, on passe dans un couloir en pente très-rapide et recouvert d'une voûte en berceau ogival; au bout de ce corridor, on trouve le rocher dans lequel a été creusé le souterrain, large de l^oO environ. Dans certains endroits, on a ménagé des chambres carrées, puis de petits couloirs secondaires, dans lesquels il est maintenant impossible de pénétrer. Un paysan de la localité, qui autrefois est entré dans l'un deux, m'a dit y avoir trouvé des chambres pareilles à celles qui sont dans le corridor principal, au plafond duquel, et vers le milieu du château, est un orifice servant à renouveler l'air. On dit que ce souterrain se prolonge jusqu'au bourg de Cissac, et qu'il avait été creusé par les ordres de la dame Dousse, qui se rendait ainsi à couvert

') Ces sortes de portes munies d'un guichet étaient en usage depuis fort longtemps et ont dii être fort communes dans les châteaux du moyen âge. On conçoit que, pour les besoins ordinaires, il eiit été très-incommode d'ouvrir une énorme porte à deux battants maintenus par de longues barres de bois et d'énormes verroux. Un guichet très-bas, très-étroit, et percé dans la porte principale, était suflisant; et, comme un homme ne pouvait y passer que difficilement et en se pliant, il n'y avait pas grand inconvénient à l'ouvrir assez souvent, même en temps de siège. Kroissart, en racontant (liv. I, part. II, ch. LIX, édit. Buchon] comment le château d'Évreux fut pris et rendu au roi de Navarre, dit que le châtelain, qui s'était lais.^é duper par le sire de Gauville ou Gravillo, fut tué d'un coup de hache par ce dernier au moment où il avançait le pied et baissait la tête pour pa.-scr sous le guichet pratiqué dans la j.'ranile porte.

dans l'église où elle avait fait des fondations. Je crois qu'il n'existe que sous le château, qu'il lui est bien antérieur, et qu'il servait de passage pour entrer dans les fossés par la poterne signalée plus haut, qui devait se trouver à l'autre extrémité du souterrain. Des fouilles seules pourraient résoudre le problème. Il est probable que c'était autrefois un lieu de refuge, comme celui de Lugasson dont le plan est tracé dans l'Introduction, page x.

Les souterrains ont donné lieu aux histoires les plus saugrenues, aux légendes les plus fantastiques, aux traditions les plus extravagantes qu'il soit possible d'imaginer. Tous les châteaux, tous les couvents, toutes les églises, toutes les tours, ont, pour les populations qui les avoisinent, leur souterrain dont on montre les portes murées, qu'on signale en frappant du pied sur la terre qui résonne; qui réunissent deux forteresses éloignées de plusieurs lieues, traversant des montagnes, des ruisseaux, des rivières, ou dont l'ouverture extérieure est à une grande distance du point de départ. Si ces souterrains ne sont pas habités par des êtres surnaturels, ils cachent d'immenses trésors; mais jamais ou presque jamais personne n'y est entré, ou ceux qui en ont eu le courage sont morts depuis longtemps. Je suis loin cependant de nier l'existence des souterrains, mais ils sont bien moins nombreux et surtout moins étendus qu'on veut bien le croire. Bien souvent le souterrain n'est qu'une simple cave, ou un passage d'une tour dans une autre tour du même château; quelquefois aussi il conduit d'une ville dans un château qui lui est contigu. Lorsqu'en 1 345, Gautier de Mauny vint à Bervich pour reprendre le château sur les Écossais, il commença par employer des mineurs : « Cils mineurs n'eurent guère miné, quand par-dessous les murs ils trou- » vèrent uns beaux degrés de pierre qui avaloient aval et remontoient contre mont par-dessous les » murs de la ville, et alloient droiteraent au chatel ('). » Parfois les souterrains étaient des galeries percées dans l'escarpe et un peu au-dessus du niveau du fond du fossé; «elles permettaient de » reconnaître et d'arrêter le travail du mineur qui se serait attaché à la base de l'escarpe. A Arques, » ces galeries souterraines prennent entrée sur certains points de la défense intérieure, après de » nombreux détours qu'il était facile de combler en un instant, dans le cas où l'assaillant aurait pu » parvenir à s'emparer d'un de ces couloirs (^). »

Il arrivait parfois aussi que les souterrains partant d'un château avaient leur ouverture extérieure dans la campagne. En 1388, un Basque, nommé Espagnolet, qui tenait le parti des Anglais, s'étant emparé par escalade du château de Cremale, dans les environs de Toulouse, le garda près d'un an. « En ce terme que il le tint, il fit une croûte en terre qui vuidoit aux champs et entroit » en la salle; et quand elle fut faite (c'était un ancien souterrain que il ne fit que réparer), il enterra » dessus et y mit les quarriaux, et ne scmbloit pas qu'il y eût allée dedans terre. »

Pendant ce temps, le sire de Cremale fit offrir une somme d'argent à Espagnolet pour le rachat de son château. Lorsque le souterrain fut terminé, le Basque accepta, reçut une somme de deux mille francs et partit avec tous ses gens. Quinze jours après, il pénétra par le souterrain au milieu de la nuit, reprit le château et le châtelain, qu'il rançonna pour deux autres mille francs, et garda la forteresse (^).

Il peut donc se rencontrer, mais fort rarement je crois, des souterrains assez loin de toute habitation. Je me rappelle que lorsque j'étais au collège de Nancy, on nous conduisait en promenade près d'un château nommé le Montey, à quelques centaines de mètres duquel existe un souterrain voûté, autant qu'il m'en souvient, en plein-cintre, et dans lequel nous pénétrions à une assez

(') Froissart, édit. Buchon, vol. I, p. 310. — («) VioUel-le-Duc; Dicthmnaire raiaonnr de l'architecture française du XI' au XVI" siècle, t. m, p. 70. — [') Fi-oissart, édlt. Buchon, vol. Il, p. 439.

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