‹ La Guienne anglaiseChapitre 28 sur 39 · LA TOURASSE · texte numérisé non relu

LA TOURASSE

A Léogeats, canton de Langon, arrondissement de Bazas.

On trouve une tour, qui a de l'analogie avec celle d'Ansouhaite, dans la vallée du Ciron, à 500 mètres à l'ouest de l'église de Léogeats. Son plan est quadrilatère (Planche LXXXI, n" 3). Elle se composait d'un rez-de-chaussée, peut-être d'une cave au-dessous, et de trois étages qui paraissent n'avoir été éclairés que par des meurtrières; du moins, il n'y a pas de fenêtres dans la portion encore debout. Des planchers séparaient les différents étages. Comme leur portée est fort grande, ils devaient être soutenus par un ou plusieurs piliers ou par un mur de refend. La fente extérieure des meurtrières n'est pas cruciforme; à l'intérieur, elles sont à sections droites. Je crois que les ouvertures A et 5 sont modernes. La porte devait se trouver dans la partie ruinée. Le sommet n'existant plus, il est impossible de voir si la tour était couronnée de hourds ou de mâchicoulis. Je n'ai pas vu de traces de fossés; il est vrai que dans le terrain qui sert d'assiette à cette maison forte, il était très facile de les faire disparaître.

CHATEAU DE SAUVAGNAC

A Romagne, canton de Targon, arrondissement de La Réole.

Avant le XlIP siècle, la terre sur laquelle est situé le château de Sauvagnac appartenait au roi, qui, l'an 1238, donna la paroisse de Romagne à Hélie de Blagnac. Le château, qui fut construit vers la fin de ce siècle ou le commencement du suivant, resta au pouvoir des seigneurs de Blagnac (•) jusqu'au commencement du XVl". Nous voyons, en effet, que Léonore de Béarn- Grammont, baronne de Blagnac, fit don, en 1503, de la maison noble de Sauvagnac et de ses dépendances à Jean de Castéja, écuyer, son maître d'hôtel (^). Cette terre était encore cinquante ans plus tard dans les mains de ses descendants directs, puisque la cloche de l'église de Romagne porte cette inscription :

IHS. M. LAN. M. VC L. III. I. FV. FETE. POVR. $1" VIVIENS. D. ROMAGNE. ET. FVRET. MES. PARRINS. CHARLES. ET. SVZANNE. D. CASTETIA. S. D. SOVOGNAC.

Ce Charles de Castéja était probablement fils de Jean. Il paraît n'avoir pas eu d'enfants, car la maison noble de Sauvagnac passa à Jeanne de Rebouillide, petite nièce de Jean, qui l'apporta en dot à son mari Arthur d'Agar. « Arthur avait eu de Jeanne de Reboullide une fille nommée

» Françoise Il existait alors dans le pays deux frères, gentilhommes sans fortune, connus sous

» le nom de MM- de Cadouin, dont l'un n'avait pu obtenir la main ni gagner le cœur de Françoise » d'Agar, qu'il désirait ardemment épouser. Les deux Cadouin demandèrent à la violence ce que

l') Archives historiques Je la Gironde, l. 111, p. 124. — (') Henri Ribadieii, Châteaux de la Gircnle, p. 309.

CHATEAU DE SAUVAGNAC. 87

» l'amour ou les convenances de fortune n'auraient pu leur donner ; ils prirent leurs mesures contre » M"* d'Agar; ils l'enlevèrent de complicité, et au moyen d'un odieux guet-apens.

» Informé de cet attentat, Arthur d'Agar, outré de colère et ne raisonnant plus dans sa douleur, » monte à cheval, poursuit à franc étrier les ravisseurs, et les atteint près de La Réole. Là, un duel » s'engage aussitôt : François d'Agar tue l'un après l'autre les deux Cadouin, et ramène sa fille chez » lui. Cette malheureuse enfant, ayant pris le monde en dégoût, entra du consentement de son père » dans l'ordre de l'Annonciade, à Bordeaux. »

Ce drame se passait en i630. Alors des règlements sévères existaient contre les duellistes; mais Louis XIII octroya des lettres de grâce à ce malheureux père, et le Parlement de Bordeaux rendit un jugement en vertu duquel les corps des deux tués furent traînés sur une claie ('). Arthur d'Agar avait une autre fille nommée Louise, qui fut mariée, le 13 novembre 1649, à Geoffroy de Caries, écuyer, sieur de Roquette (^).

François d'Agar, fils d'Arthur, fut, le 6 juin 16S0, nommé par le duc d'Épernon commandant de la ville et du ciiàteau de Cadillac. « Il se conduisit avec tant de courage dans les troubles qui » agitèrent la Guienne, et sut si bien maintenir les populations placées sous son influence, que, le » 16 juin 1653, le duc de Caudale, pair et colonel de France, fit, par un ordre exprès, défense » aux gens de guerre sous son commandement, sous peine de désobéissance aux officiers, et de la vie » aux soldats, de prendre logement, fourrage ou toute autre chose quelconque, dans la maison de » Sauvagnac et ses dépendances, et chez les habitants de la paroisse de Romagne dans laquelle le » château est situé. » Même ordre fut donné, le 22 janvier 1658, par le marquis de Saint-Luc, lieutenant-général des armées du roi en Guienne.

Une des filles de François d'Agar, Louise, épousa, le 16 juin 1670, Arnaud de Belcier, baron d'Ares, seigneur de Crain et de Belcier, et lui apporta en dot le château de Sauvagnac, qui resta environ cent ans dans cette famille. En 1774, M. Pierre-Jean-François de Rogier était seigneur de Sauvagnac ; il le laissa, par son testament daté du 16 mars 1807, à sa femme Pétronille de Solminihac, qui, le 23 février 1817, le transmit à son second mari M. le chevalier de Montault Saint- Civier. Celui-ci n'ayant pas d'enfants, le légua, par son testament du 29 juin 1831, à son neveu M. Amédée de Montault Saint-Civier, qui le vendit en 1835 à M. Latapie, ancien inspecteur général des douanes, qui habite maintenant le domaine de Retou, voisin de Sauvagnac (^).

Le château de Sauvagnac (Planche LXXXI, n" 4) s'élève sur l'extrémité d'un promontoire aigu et abrupte, formé par la rencontre de deux ruisseaux, le Saint-Quentin et le Riotor, qui, après leur réunion, vont se jeter dans l'Engranne, en face de Jugazan. Une coupure (AB), taillée à pic dans le rocher, sépare la forteresse du plateau. Le plan général a la forme d'un triangle, et il a, comme disposition, une grande analogie avec celui de Roquefort, dont il est assez voisin. Il se compose en effet, comme lui, d'une tour barlongue bâtie sur le bord de la coupure, à la fin du XIII" siècle ou au commencement du XIV«. Plus tard, on a appuyé d'autres constructions (DACBJ contre cette tour, et l'on a formé ainsi un château complet.

L'entrée primitive devait se trouver, comme elle l'est actuellement, près du point B, et un pont en bois, remplacé par un terre-plein, devait permettre de traverser le fossé. En E existe main- Ci Henri Ribadieu, Châteaux de la Gironde, p. 309. — (') O'Gilvy, Nobiliaire de Guienne et de Gascogne, t. II, p. 99. — (') J'ai emprunté la plus grande partie de cette Notice aux Châteaux de la Gironde de M. Henri Ribadieu, qui a eu à sa disposition les papiers relatif.^ à Sauvagnac.

88 CHATEAU DE SAUVAGNAC.

tenant une petite porte remplaçant peut-être une ancienne poterne. En P est un excellent puits.

Pour arriver à la porte ancienne de la tour, qui est tournée vers l'est, il fallait, après avoir franchi le pont et la porte qui le suivait, s'engager dans un long couloir resserré entre la tour et le mur d'enceinte, et tourner à gauche en passant sous les défenses placées au sommet des murs. La porte, maintenant quelque peu défigurée, est ogivale et très étroite. Elle donne dans une salle basse qui devait servir de magasin, et dont le rocher tient lieu de sol. Ce magasin, fort bas de cerveau, et pour le service duquel on a percé une autre porte au sud, est recouvert d'un plancher dont les poutres s'appuyaient sur de puissants corbeaux en pierre. Il est surmonté de trois étages planchéiés et d'un comble très aigu à double égout, renfermant deux greniers superposés. Ces différents étages, qui ne contenaient chacun qu'une salle, étaient percés de meurtrières cruciformes ouvertes à l'intérieur sous des voûtes bombées, de fenêtres munies de bancs dans leurs embrasures, et de latrines qui font saillie au nord-ouest. Toutes ces dispositions me paraissent celles qui ont été adoptées lors de la construction primitive : alors on arrivait dans ces différentes salles par des escaliers en bois , mais des modifications nombreuses ont été faites à la fin du XV* siècle ou au commencement du XVr, peut-être lorsque le château a passé entre les mains de Jean de Castéja : on a construit en D, à cette époque, contre le flanc nord de la maison forte, une tour renfermant un magnifique escalier à pente très douce, par lequel on arrive sans fatigue jusqu'au troisième étage. En pensant au luxe et à la commodité, on a pensé également à la défense, des embrasures pour arme à feu garnissant les parois de la tour. La porte de cet escalier est en cintre bombé, surmontée d'une contre-courbe garnie de crochets et de fleurons, et encadrée de pilastres à clochetons. Alors aussi on a remanié extérieurement les fenêtres des second et troisième étages. Elles ont pris des meneaux en croix et des moulures prismatiques.

Une carrière (HJ, qui donne dans les fossés et qui a été fortifiée à l'époque des guerres de religion, a fait penser qu'il y avait là des souterrains.

Le château de Sauvagnac est encore une de ces maisons fortes ('), comme la tour d'Ansouhaite, le château de Roquefort et bien d'autres. Il est entouré d'une riche végétation. Les arbres magnifiques qui poussent sur les flancs du coteau qu'il domine ne cachent que les étages inférieurs (Planche LXXXI), et laissent voir les fenêtres cruciformes d'où la vue, bornée à droite et à gauche par des coteaux boisés, s'étend au loin, vers l'orient, sur le bassin de l'Engranne.

Lorsque, au siècle dernier, les propriétaires ont abandonné cette demeure pour celle de Retou, ils y ont laissé une partie des anciennes et curieuses boiseries contemporaines de la grande restauration entreprise par Jean de Castéja.

(') Manse, manoir.

FILLEULE DE BORDEAUX Chef-lieu de canton, arrondissement de Libourne.

Castillon doit être une des localités les plus anciennement fortifiées de notre pays. Son admirable position sur un promontoire qui domine le cours de la Dordogne et dans une des plus fertiles vallées de l'Aquitaine, a dû être de tout temps utilisée, et je ne doute pas que les Romains y aient établi une forteresse, un caslellum, dont Charlemagne et ses successeurs auront profité, celui-ci pour maintenir les Aquitains dans l'obéissance, ceux-là pour arrêter les ravages des barbares qui ne cessaient d'inonder les Gaules. Ce qu'il y a de positif, c'est que là existait un château-fort au IX" siècle (818), car la charte de confirmation des privilèges de l'abbaye de Moissac est datée de Castillon-sur-Dordogne et signée de Pépin, fils de Louis-le-Débonnaire (*).

Jusqu'en 1377, époque du premier siège mémorable qu'ait soutenu Castillon, l'histoire, assez monotone de cette ville, se confond entièrement avec celle de ses seigneurs les vicomtes de Castillon. Cette histoire a été traitée à fond par M. Raymond Guinodie dans son Histoire de Libourne. Nous y voyons que le premier seigneur de Castillon, dont l'histoire fasse mention, s'appelait Olivier; qu'en 1060, il fit venir dans sa ville des Bénédictins de l'abbaye de Saint-Florent, de Saumur, et fonda un chapitre à Saint-Émilion en i080. Son successeur, nommé Raymond, suivit à la première Croisade Raymond de Saint-Giies et de Toulouse. Le fils de celui-ci, Élie, restaura en 1110 le monastère de Saint-Émilion. En 1137, un autre vicomte de Castillon, appelé Pierre, fonda le couvent do Faize, situé dans la commune de Lussac. Il se ligua deux fois, avec d'autres seigneurs de Gascogne, contre Richard Cœur-de-Lion ; mais il rentra en grâce lorsque celui-ci fut proclamé roi d'Angleterre; il l'accompagna même à la Croisade. En 1242, un autre Pierre fournit cinq chevaliers à Henri III, avant la bataille de Taillebourg (*). De concert avec d'autres seigneurs gascons, il jura à Bordeaux, le 28 août 1242, de maintenir une convention passée entre le roi d'Angleterre et Raymond, comte de Toulouse ('). Dix ans plus tard, cette vicomte appartenait à Gaston de Béarn, qui, s'étant révolté contre la tyrannie de Simon de Montfort, gouverneur de la Guienne, fut excommunié et banni de la province (*).

La vicomte de Castillon avait été donnée par Henri III à Jean de Grailly avant 1268. Plus tard, l'ancien vicomte, cherchant à recouvrer ses seigneuries, revenait quelquefois dans le pays malgré son bannissement, et voulait en appeler au roi de France. Jean de Grailly en écrivit à Edouard, qui donna ordre de se saisir, si l'on pouvait, du vicomte et de le mettre en lieu sûr (*), et le 1" octobre 1280 il mit Jean complètement en possession de Castillon (®).

C'est ainsi que la vicomte entra dans la maison de Grailly, la plus puissante peut-être de la Guienne pendant le XIV' siècle. Le membre le plus illustre de cette famille est Jean III de Grailly, plus connu sous le nom de captai de Buch : c'était un des meilleurs capitaines de son temps. Il fut constamment fidèle au roi d'Angleterre ; aussi les faveurs de ce souverain et de son fils le prince

(') L'abbé J.-B. Purdiac, Etudes archéologiriues jointes à la description du portail de l'église de Saint-Pierre de Moissac, vol. I, p. 52. — (') Rymer, t. I, pars. I, p. 140, 3» édit. — (') Idem, p. 144, idem. — (') Idem, p. 176, idem. — (') Guinodie, Histoire de Libourne. t. III, p. 106, notes. — (') Hymer, t. IV, pars. II, p. 33, 3<; édit.

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de Galles ne lui manquèrent pas. Il suivit ce dernier en Languedoc et en Espagne, commandait les Gascons à la bataille de Poitiers, et contribua puissamment au succès de cette journée. Lorsque le prince de Galles partit pour l'Angleterre, il fut un des seigneurs auxquels ce prince confia le soin de gouverner la Guienne pendant son absence. Il fut, ainsi que nous l'avons vu en parlant du château de Pommiers, fait prisonnier à la bataille de Cocherel, sortit de captivité. Pris de nouveau à Soubise, en 1372, il ne voulut pas promettre de renoncer à porter les armes contre la France, et mourut à Paris, dans la tour du Temple, en 1377.

L'année même de la mort de cet illustre capitaine, Charles V lança cinq armées contre la Guienne. Le duc d'Anjou et Du Guesclin, après avoir pris Bergerac et Sainte-Foy, vinrent mettre le siège devant Castillon. Voici comment Froissart raconte ce siège : «Le siège fut mis devant » Chastillon ; si se logèrent les seigneurs et toutes manières de gens d'armes dessus la belle rivière » de Dourdogne, et furent là environs quinze jours. Si y eut plusieurs escarmouches et envayes » (attaques) devant les barrières; car il y avoit aucuns Anglois et Gascons qui la s'étoient retraits » de la déconfiture d'Ymet (Eymet), qui tenoient la ville assez vaillamment

>) Le siège étant devant Chastillon, il y eschéy une très grand'famine, et à peine, pour or

» ni pour argent, on ne pouvoit recouvrer de vivres. Et convenoit les François sur le pays chevau- » cher douze ou quinze lieues pour avitailler l'ost, et encore alloient-ils et retournoient en grands » périls; car il y avoit plusieurs châteaux et garnisons angloises sur les frontières qui issoient » hors et faisoient embûches sur eux; et les attendoient aux détroits et aux passages; et quand ils » se veoient plus forts que les François fourrageurs n'étoient, ils leur courroient sus et les occioient, » et leur tolloient leurs vitailles; pourquoi ils ne pouvoient ni osoient chevaucher fors à grands » routes.

» Tant fut le siège devant Chastillon, et tant fut contrainte par assauts et par engins, que ils » ne se purent plus tenir et se rendirent, sauves leurs vies et le leur. Et s'en partirent toutes les » gens d'armes qui dedans étoient et qui partir s'en vouloient, et vinrent à Saint-Macaire où il y » a forte ville et bon châtel. Quand Chastillon fut rendue, le duc d'Anjou en fit prendre la possession » et saisine et la féauté et hommage de toutes les gens, et y renouvela officiers, et y mit capitaine » de par lui, un chevalier de Touraine, qui s'appeloit messire Jaquèmes de Mont-Martin. »

Durant la campagne, pendant laquelle le duc d'Anjou et Bertrand Du Guesclin prirent cent trente-trois places fortes, Archarabaud de Grailly, vicomte de Castillon, fournit soixante hommes d'armes. Le roi d'Angleterre lui fit compter 900 livres pour gratification. Malgré les succès des généraux de France, les villes gasconnes, et surtout celles du Bordelais, restaient fidèles au parti de l'Angleterre. Afin de résister avec plus de succès, elles formèrent en 1379 une confédération dont il a été plusieurs fois parlé dans le cours de cet ouvrage. Castillon devint par ce traité filleule de Bordeaux, avec sept autres villes, toutes appartenant actuellement au département de la Gironde.

Le siège de 1377 avait fortement endommagé les fortifications de Castillon. Pour les rétablir, le vicomte permit, en 1382, aux magistrats municipaux de lever un droit de 12 deniers par livre du prix de tout le vin vendu en détail dans les tavernes de la ville. Déjà, vers 1342, le produit des droits p'-élevés sur toutes les marchandises passant sur le territoire des vicomtes de Castillon devait être employé à l'entretien des fortifications situées sur les frontières. Dans le commencement du XV' siècle, le vicomte Gaston de Foix jouissait, comme ses ancêtres, de plusieurs péages dont le produit devait être utilisé à l'entretien du château et des fortifications de la ville.

Le 2 juillet 1442, Henry VI approuva et confirma les lettres -patentes de Jean, comte de Huntington et d'Ury, lieutenant et gouverneur général du duché de Guienne, etc., datées de Lesparre le 31 juillet 1 440, et par lesquelles le comte, à la requête du vicomte de Castillon, augmentait légèrement les droits à percevoir. Celui-ci, en effet, avait fait observer que la place de Castillon était située sur la frontière des ennemis et des rebelles; que les murailles en étaient j)resque démolies ; que les rentes actuelles ne suffisaient pas pour les relever, et que si elle venait à tomber entre les mains des adversaires, sa perte entraînerait celle de tout le pays; qu'en conséquence, une augmentation des droits du péage dont les revenus devaient être employés aux réparations des places frontières était de toute nécessité (*). Aussi, lorsque en 1451 les Français, sous la conduite du comte de Penthièvre, se présentèrent devant Castillon, durent-ils trouver une place parfaitement en état de leur résister, si, du moins, les droits de péage avaient été scrupuleusement employés à l'entretien des fortifications de la ville. Cependant, si l'on en croyait une chronique contemporaine en vers, Castillon ne se défendit pas vigoureusement :

■ Et au regard de Castillon

« Qui est situé en Périgort,

» Et du cbaslel Sainct-Melyon (Saintr-Émilion),

» Ils ne se tindrent pas trop fort {'). »

Mais les Bordelais, voyant qu'ils ne pouvaient plus tenir contre l'armée française, firent avec Dunois un traité par lequel ils livrèrent, le 12 juin, sous la réserve qu'ils ne seraient pas secourus le 24, plusieurs places importantes, parmi lesquelles se trouvait Castillon, qui fut remise entre les mains de maître Jean Bureau, trésorier de France. Les Anglais n'ayant pas paru, le comte de Dunois prit possession de la Guienne au nom du roi de France.

Le vicomte de Castillon Gaston de Foix, ne voulant pas obéir aux Français, se retira à Meille, en Aragon, où il mourut. Auparavant, il avait fait un traité particulier avec Dunois et vendu toutes ses terres en Guienne pour 84,000 écus.

Son fils Jean de Foix, qui, en 1 443, avait eu pour dot la vicomte de Castillon, et qui n'aimait |)as plus les Français que son père, entra dans la ligue des barons bordelais en 1453. Fait prisonnier après la bataille de Castillon, il obtint sa liberté et se retira en Angleterre, laissant Gaston de Foix, son fils aîné, en France, sous la tutelle de son cousin Gaston de Foix. Mais voyant que ses affaires en Angleterre ne marchaient pas à son gré, il revint en Guienne, racheta les terres vendues par -son frère aux comtes de Dunois et de Foix; promit obéissance à Louis XI en 1462. Quinze ans plus tard, ce monarque le reconnut maître de tous les biens dont son père avait été possesseur : c'étaient Cadillac, Langon, Castillon de Périgord, Castillon de Médoc, Lamarque, Cussac, Sansac (Soussan?), Gensac, Monguyon, etc.

Son fils Gaston de Foix divisa ses biens entre ses enfants. La vicomte de Castillon devint le partage d'Alain, fils aîné de sa seconde femme. La fille unique d'Alain épousa Honorât de Savoie, marquis de Villars, maréchal et amiral de France, dont la fille unique, Henriette de Savoie, épousa le duc de Mayenne, qui devint ainsi vicomte de Castillon. Après la mort de son fils, qui fut tué devant Montauban, la vicomte passa au pouvoir de Turenne, et ensuite de son neveu Godefroy- Maurice de La Tour, duc de Bouillon, pair et grand chambellan de France, qui, le 3 décembre 171 9,

(•) flymer, t. V, pnrs. I, p. 114, 3^ édit., où l'on trouve la désignation des objets, ce qu'ils payaient et l'augmentation accordée par Jean de Huntington. — (') Martial de Paris, dit d'Auvergne; Les Vigiks de Charles VII.

9S CASTILLON-EN-PÈRIGORD.

vendit la vicomte de Castillon à Antoine-Bonnet de Talmont; celui-ci la revendit, en 1731, à

M. Le Berthon, premier président au Parlement de Bordeaux.

Le 22 mars 1795, Hyacinthe Le Berthon, qui, en 1789, avait été élu par la sénéchaussée de Bordeaux pour la représenter aux États -Généraux, vendit à MM. Limoges et Martineau toutes les propriétés qu'il possédait dans l'arrondissement de Libourne.

Depuis 1789, la ville de Castillon, qui avait joué un si grand rôle dans le moyen âge et dont les seigneurs étaient de puissants personnages pendant et après la domination anglaise, s'est fondue dans la grande unité française et n'est plus qu'un modeste chef-lieu de canton.

Si, depuis la première conquête de la Guienne par Charles VII, nous avons omis de parler des faits les plus importants de l'histoire de Castillon, c'est que nous avons voulu donner, sans l'interrompre, la liste des seigneurs qui se sont succédé dans cette vicomte. Tous ou presque tous ont joué un grand rôle dans l'histoire de la province dont Castillon faisait partie, et plusieurs d'entre eux ont un nom justement célèbre dans les annales de la France.

Nous avons vu qu'en 1453, Jean de Foix, vicomte de Castillon, avait pris une part active à la révolte des seigneurs gascons, dont les plus influents étaient passés en Angleterre pour engager le roi à envoyer en Guienne un capitaine expérimenté. Le général Talbot, quoique âgé de quatrevingts ans, fut chargé de cette mission par Henri VL II partit d'Angleterre, le 17 octobre 1 452, à la tête de quatre à cinq mille Anglais. Il débarqua en Médoc, et le 23 du même mois il entra à Bordeaux, dont les habitants le reçurent avec de grandes démonstrations de joie. La Guienne supportait avec peine le joug des Français; aussi fut-elle bientôt soumise, ou pour parler plus juste, elle se souleva en masse pour ses anciens souverains. Une des garnisons françaises qui opposèrent le plus de résistance aux Anglais fut celle de Castillon, où commandait le seigneur de Clerraont, lieutenant général de Charles VII. Cet officier ne put tenir jusqu'à l'arrivée des troupes que le roi de France envoya l'année suivante.

Charles VII, comptant que les Anglais et les Gascons dont il connaissait l'esprit se défendraient vigoureusement, avait passé tout l'hiver à faire ses préparatifs. Au mois de juin 1433, il se mit à la tête de ses troupes et partit du château de Lusignan. Ses généraux soumirent Chalais, Montravel

et Gensac ('). On tint ensuite conseil pour savoir quelle place on devait attaquer : « A quoy,

» dit Mathieu de Coucy, il fut répondu par la bouche de Jean Bureau, chevalier, seigneur de » Monglat, qu'il lui sembloit qu'on devoit le premier aller en Puregot (Périgord) et mettre le -» siège devant la ville de Chastillon, qui est à huict lieues de distance de Bordeaux, sur le costé » de la rivière de Géronde (Dordogne), en disant pour ses raisons que qui pourroit se rendre » maistre de cette ville de Chastillon, ce seroit chose fort profitable et advantageuse au Roy, pour » autant qu'on auroit ladite rivière seure pour luy, à quoy faire se conclud tout le conseil, et furent » à cet effet envoyez devant ladite ville (^) le seigneur deBoussas, Joachin Rohault, iceluy seigneur » de Monglat, et plusieurs autres au nombre de quatre-mille hommes d'armes ('), avec les archers

(') Jean Chartier. — (») Le 13 juillet, dit Jean Charlier. La relation de la bataille de Castillon, copiée en entier sur Mathieu de Coucy, sera complétée par des notes empruntées aux autres auteurs contemporains, qui tous racontent cette affaire à peu près de la même façon.

(') « Y furent envoyez pour meetre ledit siège le seigneur de Loheac et le sire de Jalonges, mareschaux de France ; • monseigneur le grand maistre d'hostel du Roy, le sire de Bueil, admirai de France. » Messire Pierre de Beauveau, seigneur de La Bessière, y conduisait les gens du comte du Maine. Messire Ferry de Grancy était à la tête des gens de monseigneur le comte de Nevers. Les gens du comte de Castres, fils du comte de La Marche, étaient sous les ordres de Loys du Pays, sénéchal de La Marche, Guillaume de Lusac et Jean de Messignac. « Outre ce, les gens du duc de Bretaigne, dont estoit chef le comte

castillo;n-en-pér;igord. 93

» en grand nombre, qui se logèrent en un parc assez près d'icelle ville; lequel parc ils fortifièrent » grandement de fossez, et de barrières (*), et se mirent environ huict cent francs archers en une » abbaye (^) auprès de ladite ville de Chastillon, desquels Joachin Rohault estoit chef et capitaine. » Sur quoy ceux de ladite ville voyans que les François estoient ainsi portez devant eux, et les » approches qu'ils faisoient autour d'eux, sans long delay, ils signifièrent ces nouvelles à ceux qui » gouvernoient les affaires de ladite ville et cité de Bordeaux, lesquels incontinent en allèrent » donner advis audit sieur de Tallebot, qui estoit lors dans leur ville.

» Quand donc ceux de Bordeaux furent assemblez en présence d'iceluy Tallebot, » ils l'avertirent de l'arrivée de l'armée française devant Castillon, et le prièrent de partir sans délai pour faire lever le siège. Talbot répondit que le moment n'était pas encore venu, et qu'il voulait attendre une meilleure occasion. Cette réponse mécontenta fort les Bordelais, qui se plaignirent ouvertement de ce que le roi d'Angleterre leur avait envoyé un vieillard ayant perdu l'énergie dont il avait autrefois donné tant de preuves; leurs murmures déconcerta le vieux général. Il fit demander en toute hâte les troupes qui tenaient garnison dans les places autour de Bordeaux, celles qui étaient dans cette ville, et probablement aussi celles que son fils avait récemment emmenées d'Angleterre, « et fit » tant qu'en peu de jours, il eut huict à dix mille combattans ramassez ensemble, puis un jour de » la fête de la Magdelaine (^), qui échoit un lundy de cet an mille quatre cent cinquante et trois, il » partit d'icelle ville de Bordeaux, avec sa compagnie (*), et alla gister ce môme jour en une » place nommée Liborne, à cinq lieues dudit Bordeaux, et à trois lieues de la susdite ville de » Chastillon ; mais pour savoir et descouvrir mieux la conduite des François ses adversaires, qui

• d'Estampes, son neveu, et pour lui les conduisoit le seigneur de La Hunaudaye et le sire de Montauban Là estoit aussi

» la grosse et menue artillerie du Roy, dont avoit la charge maistre Jean Bureau et son frère Jaspar Bureau, maistre d'icelle

• artillerie, lesquels avoient en leur compngnie sept cents manouvriers qui, par ordonnance dudit trésorier de France et de » son frère, firent hastivement bien clore ung champ de fossés, dans lequel camp estoit renfermée toute ladite artillerie. » (Jean Guartier. )

(') « Bureau alors ne dormoit pas,

» Car avoit sept cens manouvriers » Qui foisoient fossez par compas, » Et ung champ clos au dit d'ouvriers.

» Dans ledit champ si fut enclose » Toute liidicte droguerie, » El besoignoient ouvriers sans pause » A asseoir l'artillerie. »

(Martial de Paris, dit d'Auvergne; Les Vigiles de Charles Vil.)

• Deux hommes éminents sortis du peuple, les frères Bureau, apportèrent tous leurs soins à perfectionner les bouches à » feu et la conduite des sièges. Ils commencèrent à employer, quoiqu'on petit nombre, les boulets de fer au heu des boulets de

• pierre .■Vu lieu d'élever des bastilles autour de la ville, ils établirent devant les grandes forteresses un parc entouré d'un

» retranchement situé dans une position centrale, hors de la portée du canon. De ce point, ils conduisirent un ou deux boyaux

- de tranchée vers les points où ils placèrent leurs batteries Aux frères Bureau revient l'honneur d'avoir les premiers fait

» l'emploi le plus judicieux de l'artillerie à feu dans les sièges et d'avoir montré la puissance de ce nouvel agent de destruction.

• De sorte que les obstacles tombèrent devant eux; les murailles frappées ne résistaient plus à leurs boulets et volaient eu " éclats. Les villes que défendaient les Anglais, et qu'ils avaient mis des mois entiers à assiéger lors de leur invasion, furent

• enlevées en peu de semaines. » (Études sur le passé et l'avenir de l'artillerie, tom. I, p. 246, par le prince Louis-Napoléon Bonaparte, S. M. Napoléon 111.)

(') Le prieuré de Saint-Florent.

(») Ce ne peut être le jour de fètc de la Magdelaine, qui tombe le 22, puisque la bataille eut lieu le 17, comme le disent Jean Chartier, un manuscrit cité par le P. Daniel dans VHistoire de la Milice française, tom. I, p. G24, et l'auteur d'une lettre écrite le 19 juillet, lettre publiée dans la lHhliothéque de l'école des Charles, 2» série, vol. III, p. 245.

(*) ■ Entre lesquels estoient son fils, le seigneur de l'Isle, le sire de Molins (lord Mulines) et plusieurs autres des plus vail- ■ lantsdu royaume d'Angleterre et aussi du pays de Bordelois. »

» estoient logez devant cette place de Chaslillon, il envoya secrètement ses espions autour de leurs » logemens; il fit mesine sçavoir à ceux de dedans icelle ville qu'ils prissent courage, et qu'il )) venoit à force et puissance, en intention de les secourir, et qu'ils se préparassent le lendemain, » quand ils le verroient approcher, afin que chacun d'eux fut en armes et prest à sortir au dehors » de leurs murailles, pour donner sur leurs adversaires; car son dessein, comme il leur disoit, » estoit de ne jamais retourner, qu'il n'eut fait retirer ceux qui estoient devant leur ville, ou qu'il » y mourroit à la peine : auxquelles nouvelles ceux de la place de Chastillon furent grandement » joyeux, et en reprirent courage, car il leur sembloit par là que ledit de Tallebot avoit grande » volonté de les secourir, d'autant qu'il venoit si hastivement, et que les François n'avoient encore » esté là devant eux que deux jours : sur lequel advis, ils luy mandèrent qu'il vint quand il luy » plairoit, mais qu'il leur sembloit qu'il estoit expédient en premier lieu de chasser ceux qui » estoient logez dans l'abbaye auprès de leur ville, et que de toute leur puissance ils viendroyent » à cet effet en son ayde pour le seconder; lesquelles nouvelles lui estant ainsi rapportées, il partit » sans long delay de son logement de Liborne, et s'avança toute la nuit jusques à un bois qui est » assez près d'icelle abbaye, dans laquelle estoient logez les francs archers des ducs d'Anjou et de » Berry, qui avaient avec eux Pierre de Beauval, lieutenant de Charles d'Anjou, comte du Mayne, » lequel fut commis à cette garde, avec le cidevant dit Joachin Rohaut. Et ainsi comme iceluy de » Tallebot avoit pris la résolution de son entreprise, et que les François estant en icelle abbaye » n'estoient aucunement advertis de sa venue, il tira le mardi ensuivant au matin avec toute sa » compagnie vers cette abbaye, en jettant un cry effroyable ; au bruit duquel les François qui • » estoient en dedans se mirent en déroute, et sortirent dehors en intention de venir gangner le » parc, dont dessus est fait mention, dans lequel estoient logez ceux de leur party, et dans ce » désordre sortirent les susdits francs archers; et iceluy Pierre de Beauval et Joachin Rohault » demeurèrent derrière, qui soutinrent le faix long espace de temps, en combattant les Anglois, et » en approchant de plus en plus le parc. Or, combien que les François estant en iceluy, reconnus- » sent bien la grande affaire que leurs gens qui estoient partis de cette abbaye avoient à soustenir; )' néantmoins ils n'en partirent point et ne leur firent aucun ayde ni secours ; ce qui fut cause qu'il » y eut de prime face et à l'abord cinq ou six gentils-hommes de tuez du party des François, » mesme ledit Joachin, par sa vaillance, fut plusieurs fois porté par terre; mais à l'ayde d'iceux » francs archers, qui l'aimoient fort, il fut relevé et remis sur son cheval, oii estant remonté, il fit » ensuite de grandes vaillances ; car aussi avait-il promis auxdits francs archers de vivre et de » mourir avec eux; et quelque chose que lesdits Anglois sceussent faire, néantmoins les François )' gagnèrent le parc ; mais avant qu'ils y poussent être arrivez, furent la faites de grandes vaillances, » et beaux faits d'armes tant d'un côté comme de l'autre, et des deux partis y moururent sur le » champ, de quatre-vingt à cent hommes ou environ : ce fait voyant iceluy de Tallebot que les » François avoient gagné ledit parc, il retourna en icelle abbaye, où il se logea pour s'y raffraischir, » avec ses gens, en laquelle il trouva plusieurs vivres que les François y avoient fait venir, avec » cinq ou six queues ou pièces de vin, qui incontinent furent mises sur les fons et abandonnez à » chacun, lesquelles par conséquent ne durèrent guères; et pour ce que ladite escarmouche avoit » esté commencée et faicte si matin qu'encores iceluy de Tallebot n'avoit pas ouy la messe, son » chapelain se disposa d'y chanter la messe, et furent à ce sujet l'autel et les ornements tous pré- » parez; mais en ce faisant il fut de trop légère créance, car il adjousta foi à un qui ne fit que luy « rapporter mensonges, luy disant à peu près ces mots : Monseigneur, les François abandonnent leur

» parc et s'enfmjent, il est heure ou jamais si vous voulez accomplir votre promesse (•). Tallebot,

» croyant trop légèrement qu'on luy eust bien dit vérité, délaisse d'oûyr la messe, contre son » dessein, et en partant incontinent d'icelle abbaye, on luy entendit proférer ces mots : Jamais je » n'oiray la messe, ou aujourd'huy j'auray rué jus la compagnie des François estant en ce parc icy » devant moy. Or, combien que les François estant audit parc fussent fort esmus et troublez de la ï- poursuite qu'iceluy de Tallebot avoit fait sur ceux qui s'étoient retirez de ladite abbaye, et venus » jusqu'à ce parc; ils disposèrent leur artillerie tout droit et en face, d'où ils appercevoient venir » ledit Tallebot et sa compagnie, qui s'avançoit en très belle ordonnance, ayant avec luy grand » nombre de trompettes et clairons sonnant (^); alors les Anglois poussèrent un cry horrible et » effroyable, en criant à haute voix : Tallebot, Tallebot, Saint-Georges; mais comme ils s'appro- » choient d'iceluy parc, un gentil-homme de la nation d'Angleterre, lequel avoit vu et expérimenté » en sa vie beaucoup de faits de la guerre, s'apperceut que les François estant dans ce parc, ne » s'emouvoient de rien; sur quoy, considérant qu'ils estoient postez en forte et advantageuse place » et que ce qu'on lui avoit rapporté de leur fuyte n'estoit pas, il dit au seigneur de Tallebot ces » mots : Monseigneur, mon advis seroit que vous retournassiez, car vous pouvez bien descouvrir que » le rapport qui vous a esté fait n'est pas véritable; vous voyez leur camp, et leur conduite, vous n'y » gagnerez rien cette fois; desquelles paroles iceluy de Tallebot fut mal content, et luy fît une rude » réponse, en parlant à luy très injurieusement; mesme il m'a été rapporté, qu'après ce discours, » il luy donna d'une espée au travers le visage, duquel coup il mourut par après, combien que je » n'ay pas bien sceu cela à la vérité (^). Mais néantmoins iceluy de Tallebot, en suivant son grand » courage, marcha toujours en approchant d'iceluy parc; à l'entrée duquel il fil porter son esten- » dart, et le poser sur un des pieux avec lequel la barrière par où on entroit en iceluy se fermoit; » et par celuy qui portoit cet estendart, dont je n'ay oncques sceu le nom, fut enbrassé iceluy » pieux avec la lance d'iceluy estendart, et en ce point et cette posture il fut tué; et iceluy esten- » dart abbatu et renversé à terre dans les fossez dudit parc ; puis les Anglois, par le moyen d'un » grand nombre d'artillerie que les François de ce parc avoient, lesquels à toute puissance tiroient » sur eux, ils commencèrent à se mettre en desordre, car à l'entrée et asseoir et placer le susdit » estendart, il y eut des leurs de tuez jusques au nombre de cinq à six cents, ce qui leur causa

(') • Lors les Françoys si se serrèrent

» Dans le champ à leur avantaige, « Et les paiges si renvoyèrent • Avec leurs chevaux et bagaige.

» Adoncque quand les Anglois virent » Les poudres qui es champs voloienl » Pour les chevaulx, entre eux dirent » Que les Françoys si s'enfuyoient.

• Et ainsi on le relata » A Talebot, qui oyoit messe, » Lequel tantost si se hasta » Pour y venir à grand lyesse. »

(Martial Paris, dit d'Auvergne; Les Vigiles de Charles VII.}

(') • Ils avoient huict bannières desployées, tant du roy d'Angleterre que de sainet Georges, de la Trinité et dudit Talbot, » avec plusieurs estendards sciemment et malicieusement pourpensez et inventez, chargez d'inscriptions et devises injurieuses, • au mespris et desdain des bons François, qui soustenoient le Adèle party de leur roy légitime. »

C) M. de Barante, dans son Histoire des ducs de Bourgogne, lom. VII, p. 485, 4" édit., dit que cet offlcier était Thomas de Cuningham, qui depuis longtemps portait sa bannière, et qu'il fut tué en la plantant sur les barrières.

m CASTILLON-EN-PERIGORD.

» grande frayeur et desroute; ce que voyant les François, ils ouvrirent la barrière de leur parc, et » sortirent au dehors d'iceluy, tant par là comme par dessus les autres barrières et fossez d'iceluy, » et par grande valeur vinrent combattre main à main, où il eut de merveilleux faits d'armes tant n d'un costé que d'autre : à cette sortie fut tué ledit sieur de Tallebot, lequel estoit armé d'une i' brigandine couverte de velours vermeil ('), et d'un coup de dague dans la gorge, bien qu'il eust » déjà une playe au travers le visage et qu'il fut fort blessé de coups de tracts par les cuisses et » les jambes ; et me fust certifié par des hérauts et officiers d'armes, et par plusieurs seigneurs ou » gentils hommes qu'à icelle heure, et pour ce jour furent tuez avec Tallebot quatre mille hommes, » ou plus, des leurs; entre lesquels y demeurèrent le fils et un des neveux dudit Tallebot, et un » qu'on nommoit le Bastard d'Angleterre (^); les autres voyant cette deCfaite se retirèrent, scavoir » aucuns dans la susdite ville de Chastillon, et les autres s'enfuirent tant au travers des bois » comme de la rivière, dans laquelle il y en eut grand nombre de noyez; et de plus il y en eut » bien deux cents de faits prisonniers (') ; tout lequel jour les morts demeurèrent couchez et exposez

(') « En ceste journée ledit Talbot estoit monté sur une petite hacquenée, dont il ne descendit point, et ne se mit a pié, » pource qu'il estoit fort ancien homme, desja vieil et usé. Mais il flst mectre pied à terre à tous ceux de sa compaignie qui

» estoient venus à cheval Et là demourerent plusieurs morts sur la place; spécialement y fut férue d'un coup de couleu-

» vrine la hacquenée d'iceluy Talbot, tellement qu'elle cheut à l'instant toute morte par terre; et en mesme temps Talbot, son » maistre, fut renversé dessous, lequel fut incontinent tué par quelques archiers. » (Jean Chartier.)

« Mais tout à coup un franc archier, » Qui Talebot ne cognoissoit, > Le tua et fist destrancher » Pour avoir sa robe et corset. »

(Martial de Paris, dit d'Auvergne; Les Vigiles de Charles VII.)

« Thalebot fut mis à mort par ung archier, lequel lui bailla d'une épée par mi le fondement, tellement qu'elle wida par mi la gorge. » (Lettre sur la bataille de Castillon. — Bibliothèque de l'école des Chartes, 2^ série, vol. III, p. 245.)

Le P. Dupuy, dans VEstat de l'Eglise du Périgord, raconte qu'un soldat, nommé Michel Perunin, dépouilla le général anglais d'une croix d'or, garnie de diamants, qu'il portait au cou, et qui contenait une épine de la couronne du Christ. Pierre de l'ombrian, sieur de Montréal, la posséda à son tour. Ce joyau est resté dans la famille de Montferrand, qui le conserve encore.

[Montaigne chez lui. — Visite de deux amis à son château : Lettre à M. le docteur J.-F. Payen, par E. Galy et L. Lapeyre. — Périgueux, J. Bonnet, libraire, 1861.)

(') « Adonc commença grant et terrible assault, où il y eut et se passèrent de grans vaillances de part et d'aultre, main à « main, et y fut merveilleusement combatu à coups de haches, guisarmes, lances et traict moult vaillamment. Ce chaplis » dura par l'espace d'une bonne heure, comme iceulx Anglois y revenoient toujours avec grande ardeur; et aussi les François « ne s'espargnoient à les bien recevoir. En après pour rafraischir les François et leur donner secours, d'autant qu'ils avoient » tant travaillé à la garde et conservation d'icelle barrière, et à résister aux Anglois, qu'ils n'en pouvoient plus, lesquels Anglois » estoient très fort mattez, furent envoyez (juérir les sires de Montauban et de La Hunaudaye, qui gouvernoient les gens que le » duc de Bretaigne avoil envoyez au Roy, desquels estoit chef et gouverneur le comte d'Estampes, comme dessus est dit. Et » ce pour renforcer et ayder à ceux qui avoient tout le jour gardé ceste barrière ; lesquelles troupes auxiliaires, de grant et » noble courage, tout d'abord et incontinent qu'ils furent arrivez, firent tant à l'ayde de Dieu et par leur prouesse, que les » Anglois tournèrent enfin le dos et qu'ils furent mis en fuite et deffaits. Et lors toutes leurs bannières furent abatues et ren- » versées par iceux Bretons, lesquels en sont demeurés bien dignes de recommandation. Il y avoit lors et on entendoit dedans » ledit camp une si terrible tempeste et une telle cliqueterie de couleuvrines et ribaudequins, que c'estoit une merveilleuse ■• chose à ouyr. • (Jean Chartier.)

(') « Pareillement en ce mémorable et signalé combat, furent tuez le fils d'iceluy Talbot, nommé le seigneur ou sire de » l'Isle, messire Hedouel Houl, chevalier (c'est peut-être le bâtard de Talbot, lord Hull, chevalier de l'ordre de la Jarretière), » Thomas Ornigan ou Ournighem, le seigneur de Puguillan (Puy Guillem), gascon, avec trente chevaliers du royaume d'An- I' gleterre, et des plus vaillaus hommes, comme on disoit. Et y fut prins le susdit sire de Molins. Et pource que les François » estans à pié estoient fort lassez et travaillez, et tous hors d'haleine, ils ne purent pas bien suffire à fournir, ne pouvoir par- » tout. De sorte que plusieurs Anglois et Gascons eschappèrent de cette bataille, qui se sauvèrent en ladite ville de Castillon, » où plusieurs d'iceulx fuyans se retirèrent, jusques au nombre de près de cinq mille, entre lesquels estoit le fils du captan " de Buch, comte de Caudale, le seigneur de Montferrant, le sire de Rosan, le sire d'Anglade et autres. Quant au susdit sire de

» sur la terre, et par les François il y eut plusieurs questions pour scavoir la vérité de la mort » dudit sieur de Tallebot; car aucuns soutenoient qu'il estoit tué, d'autres y avoient qui disoient le » contraire; or, après que tout fut un peu appaisé, furent envoyez plusieurs officiers d'armes et » hérauts pour chercher entre les morts iceluy de Tallebot; et en faisant cette recherche, fut » trouvé entre les autres un homme mort, qui paraissoit d'assez bon âge, lequel leur sembloit » avoir esté ledit sieur de Tallebot, qu'ils mirent sur un pavois, et l'apportèrent audit parc; auquel )» lieu et en ce poinct il demeura toute la nuict; durant laquelle en la compagnie des seigneurs, et » plusieurs autres, qui disoient avoir connu et veu ledit sieur de Tallebot en son vivant, il y eut » plusieurs questions, et grande difficulté et incertitude sur la vérité de sa mort, car si ceux qui » disoient l'avoir bien connu et veu affirmoient que c'estoit luy, il y en avoit plusieurs autres » qui disoient au contraire ; toutesfois le lendemain furent audit champ plusieurs hérauts et officiers » d'armes du party des Anglois, entre lesquels estoit le héraut dudit sieur de Tallebot, qui avoit » vestu sa cotte d'armes, lesquels resquirent qu'on leur fit grâce d'avoir licence et permission de » chercher leur maistre; auquel héraut de Tallebot il fut demandé s'il voyait son maistre, il le X reconnoistroit bien; à quoy il respondit joyeusement, croyant qu'il fust encore vivant et pri- » sonnier, que volontiers il le verroit; et sur ce il fust mené au lieu ou Tallebot estoit mort, » gissant sur le susdit pavois, et quand il le vid là, on luy dit : Regardez si c'est là vostre maistre; » lors il changea tout à coup de couleur, sans de prime face donner encore son jugement, ny dire » son sentiment là dessus, car il le voyoit fort défait et défiguré par la tranche qu'il avoit au visage, » et de plus il avoit été depuis sa mort toute la nuict, et le lendemain jusqu'à ceste heure, parquoy M il estoit beaucoup changé, néantraoins il se mist à genoux, et dit qu'incontinent il en sauroit la » vérité; et lors il luy fourra l'un des doigts de sa main dextre dans sa bouche, pour chercher » au costé gauche L'endroit d'une dent maceler qu'il scavoit de certain qu'il avoit perdue, lequel il » trouva ainsi comme il l'entendoit; et incontinent qu'il l'eust trouvée, luy estant à genoux comme » dit est, il le baisa en la bouche, en disant ces mots : Monseigneur mon maistre. Monseigneur mon » maistre. Ce estes-vous, je prie Dieu qu'il vous pardonne vos mes faits ; j'ay esté vostre officier d'armes » quarante ans, ou plus; il est temps que je le vous rende; en faisant piteux crys et lamentations, » et en rendant eau par les yeux très piteusement. Et lors il dévestit sa cotte d'armes, et la mist M sur sondit maistre, et par cette reconnoissance cessa la question et le débat qui estoit pour le » sujet d'iceluy mort. »

« Le lendemain d'icelle journée , dit Jean Chartier, ordonnèrent les seigneurs François approu- » cher canon, couleuvrines, veuglaires et bombardes devant ladite ville de Castillon, pour festoyer » ceux de dedans, lesquels voyans et considérans l'appareil qu'on leur faisoil et alloit faire, ils » commencèrent à s'humilier et à abaisser leur orgueil, dont ils estoient trop plains et remplis, et >' se rendirent tous prisonniers à la bonne voulenté et discrétion du roy, au nombre environ de » mille à cinq cent, d'aultant qu'il s'en estoit déjà esvadé plusieurs des susnommez qui s'y estoient » réfugiez après leur perte et delTaite. »

Les pertes des Français furent insignifiantes, si on les compare à celles des Anglo-Gascons; cependant Jacques de Chabanncs, grand-maître d'hôtel du roi, y fut blessé et mourut le 20 octobre

» Lesparre, il eschappa et s'enfuit à Bourdeaulx, dont ce fut dommaigc, car c'étoil le plus criminel de tous et celui qui estoit

» le principal aulheur et la cause de toute celte trahison Quant à ceux qui s'enfurent par terre, afin de les devancer et

" prévenir, montèrent prestement à cheval le comte de Penthievre, le bailly de Touraine et plusieurs aultres d'iceux François, V lesquels ne cessèrent oncfiues en tuer en les courant et poursuivant jusques près de Sainct-Milion. • (Jean Chamieu. ) Vol. II. 13

suivant; «il fut fort plaint, dit Jean Chartier, car il estoit vaillant chevalier Ce fut grand

» dommaige. »

Les restes de Talbot furent déposés dans une petite chapelle dédiée à Notre-Dame de Colle, puis de là portés en Angleterre et inhumés à Witchurch.

Après la prise de la ville, la distribution du butin et des prisonniers ne se fit pas selon les règles établies à cette époque; il était, en effet, dans l'usage que lorsqu'une ville capitulait, elle envoyait, outre ceux qu'elle députait pour traiter de la capitulation, plusieurs otages au camp ennemi. Ces otages ne restaient pas ensemble, mais étaient gardés séparément par les différents officiers de l'armée, qui, après la capitulation, se partageaient aussi les prisonniers qui étaient restés dans la place, ainsi que le butin. Le grand-maître d'hôtel se plaignit au roi qu'on ne s'était pas soumis à cet usage après la prise de Castillon, et qu'on n'avait pas fait inventorier le butin; de sorte que les otages, les prisonniers et le butin avaient été distribués sans ordre, et que chacun n'avait pas eu sa part suivant son état, ce qui n'était pas juste, puisque tout le monde avait participé à la besogne. Le roi, étant à Angoulôme, envoya, le 23 juillet, son chancelier et M. de Tory pour faire une enquête à ce sujet. Ils arrivèrent le jeudi 26 à Libourne, oîi se tenaient les officiers de l'armée victorieuse; ceux-ci parurent étonnés qu'on se fût" plaint au roi, et répondirent que depuis le mardi 17, jour de la bataille, ils s'étaient parfaitement entendus pour faire ce qu'ils avaient fait, et qu'il n'y avait pas eu de différends entre eux. Le sénéchal de Poitou, qui était un des principaux accusés, se disculpa et protesta que si on trouvait qu'il n'avait pas suivi les usages observés en pareil cas, il était prêt à restituer ce qui ne lui appartiendrait pas. Tous les autres officiers furent interrogés à leur tour par les commissaires du roi (').

La bataille de Castillon a été, par ses résultats, un des faits les plus importants du XV« siècle et même de l'histoire de France; aussi, il m'a paru utile de donner un plan des environs de cette ville (Planche LXXXII), et ci-dessus celui du camp retranché ou parc des Français, ou du moins

(') Le P. Daniel, Histoire de la Milice française, tom. I, p. 624.

des fossés tels qu'ils existent maintenant (*). L'artillerie paraît avoir joué dans cette bataille le rôle le plus important, et c'est à elle, plutôt peut-être qu'à l'imprudence de Talbot, que les Français durent leur succès. D'un autre côté, les auteurs contemporains du combat le racontent sans commentaires, et aucun d'eux ne paraît avoir visité le lieu où s'est donné la bataille.

A peine arrivés devant Castillon, les Français, suivant le système des frères Bureau qui commandaient l'artillerie, choisirent, hors de la portée des canons de la place, un lieu propre à établir leur camp, le firent entourer de fossés qu'ils dessinèrent de façon à pouvoir résister à l'attaque de l'armée anglo-gasconne si elle venait secourir la ville. Au sud-est de Castillon, côté par oii arrivèrent les Français après la prise de Sainte-Foy, s'étend une vaste plaine bornée au sud-ouest par la Dordogne, large en cet endroit de 250 mètres environ, et du côté opposé par la Lidoire, qui, après un cours de 40 kilomètres environ, se jette dans le fleuve, à 500 mètres en avant de la ville (Planche LXXXII). Cette petite rivière, assez encaissée dans des terres d'alluvion et légèrement sinueuse, parut propice à protéger un des côtés du camp en même temps qu'elle fournissait de l'eau pour les besoins de l'armée; aussi, le parc lui fut-il adossé. Les fossés du côté opposé furent disposés de façon à ce que, de quelque côté que l'ennemi se présentât, il était foudroyé de plusieurs points à la fois. Il ne fallait pas songer à l'attaquer par la Lidoire, dans laquelle, au moyen d'un barage, on pouvait avoir 3 ou 4 mètres d'eau, et, par ce procédé, remplir aussi les fossés; c'est peutr-être une des raisons qui avait fait adopter le bord de cette petite rivière au lieu de celui de la Dordogne. Il existe maintenant un gué (A) en face du centre du camp (voir le plan ci-contre).

On reconnaît parfaitement les fossés depuis fi jusqu'en C. Ils ont encore un mètre de profondeur et une largeur très variable. Tous les ans les propriétaires riverains les comblent un peu, et si on en juge par ce qu'ils étaient, au dire des vieillards, au commencement du siècle, il sera impossible de les reconnaître dans vingt-cinq ans. Du point Cà la Lidoire, les fossés qui existent ne m'ayant pas paru parfaitement authentiques, je les ai laissés de côté. Du point B jusqu'à la même rivière, j'ai suivi les indications de M. Pâquerée, membre de plusieurs Sociétés savantes et adjoint au maire de Castillon, et celles d'un paysan, âgé de quatre-vingt-deux ans, qui avait vu les fossés entiers de ce côté. Plusieurs fortes dépressions dans la prairie m'ont servi également.

La porte était probablement située au fond du redan D, car je ne sais à quel autre usage aurait pu servir cette anormale inflexion de la ligne des courtines. Le camp avait environ GOO mètres de long sur 2 à 300 de large. Les fossés avaient environ 1 ,G00 mètres de circuit, sur une largeur qu'il est impossible d'apprécier actuellement, mais qui ne devait pas être moindre de 5 à 6 mètres. Les Français arrivèrent le 1 3 juillet : sept cents manœuvres travaillèrent à cet ouvrage, qui était fini et palissade le 16 au soir au plus tard, puisque la bataille eut lieu le 17, à la pointe du jour. Le 17 au matin, en eflet, les Anglo-Gascons apparurent sur les hauteurs qui dominent la ville. On fait voir encore le coteau par oii ils descendirent. La tradition rapporte aussi qu'ils y arrivèrent par les hauteurs au lieu de suivre la plaine de la Dordogne, Ils tombèrent à l'improviste sur un corps d'archers qui s'étaient établis dans une abbaye près de la ville. Ceux-ci rentrèrent au plus vite dans le camp, poursuivis l'épée dans les reins. Deux routes s'offraient à eux : la première est le chemin de Castillon à Bergerac, qui alors, comme à présent, devait être très bien entretenu, et qui passe à 60 mètres environ de la Lidoire, sur le bord d'un plateau

t') Ce plan a été relevé avec le plus grand soin par deux géomètres, MM. Gougon et Vincent, que j'avais emmenés avt<c moi; et, coïncidence singulière et toute de hasard, nous avons fait cette opération le jour anniversaire de la bataille, 17 juillet 1862, et à l'heure môme où elle commença, au lever du soleil.

élevé de 7 à 8 mètres au-dessus de cette rivière; la seconde est celle qui passe sur le bord de la Dordogne, et qui traverse la Lidoire sur un pont, près de son embouchure (voir le plan, Planche LXXXII). Je crois qu'ils durent suivre la première, qui est la plus courte et la moins dangereuse; qu'ils entrèrent dans les retranchements par un gué, si la rivière n'avait pas été remplie par un barrage, ou par un pont provisoire, et que les Anglais qui les poursuivaient, voyant l'assiette du parc, la profondeur de la rivière, peut-être aussi les canons braqués sur eux, se retirèrent. Par l'autre route, le passage de la Lidoire, loin du camp, qu'elle ait eu ou non un pont, était trop dangereux pour huit cents hommes en fuite ; et comme les auteurs contemporains ne disent pas un mot de ce cours d'eau, ni à propos de cette escarmouche, ni à propos de la bataille elle-même, il est plus que probable qu'il n'a joué aucun rôle dans cette occasion.

Un pont cependant devait exister vers l'embouchure de la Lidoire, car les Anglo-Gascons la traversèrent pour attaquer les Français, et la traversèrent sans obstacle, puisque, je le répète, elle ne joua aucun rôle. Une fois toute l'armée arrivée (elle ne devait pas être au complet lorsqu'elle attaqua l'abbaye, car autrement il est probable que le général anglais aurait essayé d'entrer dans le camp à la suite des fuyards), Talbot, sur la fausse nouvelle que les Français abandonnaient leurs retranchements, traversa la Lidoire et s'avança dans la plaine en suivant fort probablement le bord de la Dordogne. Il est probable aussi qu'en poursuivant les fuyards sur la route de Sainte-Foy, lui ou ses officiers avaient remarqué l'assiette du camp et avaient jugé prudent de revenir sur leurs pas pour attendre une occasion favorable, et pour l'assiéger lui-môme en établissant des batteries sur le plateau où passe la route qui le domine complètement.

Quoi qu'il en soit, soit qu'il ait été trompé par un faux rapport, soit qu'il crût qu'une attaque brusque après un premier échec déconcerterait les Français, soit qu'il fût froissé par les railleries des Gascons qui lui reprochaient depuis quelque temps son inaction, ou qu'il ne se fût pas bien rendu compte de la force et de la disposition du camp, ou encore qu'il méprisât le courage des Français qu'il avait vu si souvent fuir devant lui, il donna tête baissée contre les retranchements des frères Bureau. Les Français laissèrent arriver les assaillants jusque sur la contrescarpe des fossés, et au moment oii le porte-étendard de Talbot mettait sa bannière sur les barrières de la porte d'entrée, qui, suivant toutes les probabilités, était en P, au moment, par conséquent, où toute on presque toute l'armée anglo-gasconne était arrivée entre les deux bastions B et G, au centre de la convergence de tous les feux (voir le plan de détail), une décharge simultanée les décima et mit le désordre dans leurs rangs. Les auteurs contemporains racontent qu'après cette première décharge, les Français sortirent de leurs barrières pour attaquer l'ennemi corps à corps; je crois qu'ils avaient trop beau jeu pour commettre cette imprudence, et qu'ils durent recommencer à plusieurs reprises afin d'être plus sûrs de leur affaire, d'autant mieux que les assaillants tenaient bon.

Les auteurs contemporains paraissent donner la plus grande part de louanges à la cavalerie bretonne, qui fit un grand nombre de prisonniers et conquit beaucoup de bannières; mais je crois qu'ici, comme dans beaucoup d'occasions, les derniers arrivés furent les mieux servis. Les Bretons arrivèrent, en effet, lorsque l'action était commencée et que l'armée anglo-gasconne commençait à se démoraliser. Si on en croit la tradition, ils étaient campés à Capilourlans, sur la rive droite de la Lidoire, à 1,500 mètres en amont du camp, situé sur la rive gauche. Ils entendirent la première escarmouche ou furent prévenus par un exprès, et, arrivant au moment du désordre, ils n'eurent qu'à faire des prisonniers , s'emparer des bannières, et poursuivre les fuyards; ceux-ci se dirigèrent du côté de la Dordogne, où beaucoup se noyèrent; vers la ville,

OÙ un grand nombre put entrer; les autres vers Saint-Émilion et Libourne, et furent presque tous massacrés ou faits prisonniers. Si le camp eût été, comme l'ont pensé certaines personnes qui probablement n'avaient pas vu les lieux, adossé à la Dordogne, ce n'est pas vers cette rivière qu'auraient fui les vaincus, mais vers la Lidoire. Si le camp eût été attaqué par le côté de la Lidoire, le porte-enseigne n'aurait pu planter son étendard sur la barrière de la porte, et cette rivière n'aurait pas passé inaperçue dans les récits contemporains.

Enfin, pour me résumer, je crois pouvoir avancer que le parc élait adossé à la Lidoire, a été attaqué par le flanc opposé à cette rivière, et que Talbot et ses fils furent tués près de la porte du camp, vers le point P, en face de la petite chapelle où les restes du père furent transportés (*).

Deux tumulus existaient encore, il y a peu de temps, à l'est du camp, en 0; en les rasant, on y a trouvé îles fers de flèches très allongés ; c'est peut-être là qu'ont été ensevelis les morts après la bataille.

Les villes de la Guienne perdirent, après la seconde conquête, une partie de leurs privilèges, qui plus tard leur furent rendus. Castillon ne paraît les avoir recouvrés qu'en i 487. Il fallut faire une enquête à ce sujet, car les titres étaient perdus. On consulta les vieillards et les hommes intelligents de la localité, et il fut reconnu, entre autres privilèges, que les habitants avaient joui du passage gratuit de la Dordogne, en allant et venant, une fois par jour, avec toute leur famille et tout ce qu'ils voulaient passer; qu'ils n'étaient pas tenus de monter la garde dans le château, si ce n'est au milieu de la nuit; qu'ils pouvaient vendre leurs denrées à la porte de la ville, tuer leurs cochons et vendre leurs vins sans payer tribut. Les bourgeois avaient le droit d'élire un maire, qui restait en fonctions pendant un an, et deux jurats. Le maire et les jurats pouvaient convoquer les habitants pour traiter les affaires publiques sans en prévenir le seigneur. Ils avaient le droit de vendre le gibier sans payer tribut (*).

Pendant les guerres de religion, Castillon, qui était un des boulevards du protestantisme, fut attaqué par Monluc, qui s'en rendit maître; mais ses cruautés irritèrent tellement les habitants, qu'ils se déclarèrent partisans des chefs du parti huguenot. Le duc de Mayenne, qui, par son mariage avec Henriette de Savoie, était devenu vicomte de Castillon, vint, aidé du maréchal de Matignon, mettre le siège devant la ville. Ce siège, décrit avec un soin extrême dans l'exellente Histoire de Libourne de M. Guinodie, dura six semaines environ. La peste et la famine avaient causé de si grands ravages dans la ville, que lorsque Mayenne y entra, le l" septembre 1 586, il ne trouva plus qu'une garnison de cent quarante hommes décimée par ces deux fléaux.

Le capitaine Saint-Ferrier fut chargé de la garder; mais loin de faire sérieusement son devoir, il faisait de fréquentes visites aux ennemis, et deux ans après, une nuit qu'il était allé à Bordeaux pour demander quelque chose pour sa garnison (^), le vicomte de Turenne la reprit, au moyen d'une échelle de corde que lui passèrent sans doute les huguenots qui étaient restés dans la ville. Celte cité, où Turenne était souverain, devint une place de sûreté pour les religionnaires. En 1621 , Louis XIII y fut reçu; mais à son retour de Montauban, il voulait s'en rendre maître lorsque Bassompierre lui fit abandonner ce projet. A son second voyage, en 1622, ce monarque passa

(') Pendant le Congrès scienlifuiue de Bordeaux, la Société française d'Archéologie a voté l'érection d'un monument commémoratif de la bataille de Castillon, près du lieu oii elle s'est livrée. 11 est probable que ce monument occupera l'emplacement de la chapelle ruinée de Saint-Jean de Colle.

i') Manuscrit do M. Aymen, suppléant au juge de paix de Castillon.

{') Jean Darnal, Supplément des Chroniques de ta noble ville et cité de Bordeaux, p. 96.

102 CASTILLON-EN-PÈRIGORD.

de nouveau à Castillou et ordonna de détruire le château, dont la démolition fut commencée en 1624.

Pendant les guerres de la Fronde, Castillon eut sa part des malheurs qui désolèrent la province; depuis lors, elle a été annexée au reste de la France et a partagé sa gloire et ses revers.

La ville de Castillon est bâtie sur la rive droite de la Dordogne, à l'extrémité orientale d'un plateau peu élevé, dont la base est baignée, au sud, par la rivière. Un vallon, traversé par le petit

ruisseau du Larquey ou Rieu-Bert, le sépare de la plaine, au nord. Une coupure (OTJ, large et profonde, qu'on pouvait, au moyen d'un barrage (KJ établi sur le ruisseau, remplir d'eau au besoin, isolait le bout du promontoire du plateau auquel il est relié. Cette coupure a été entièrement comblée par M. Le Berthon, et remplacée par une promenade plantée d'arbres. Le château, qui était considérable , occupait l'extrémité orientale du promontoire. Il était complètement enveloppé de murs épais de 2 mètres, et devait être lui-môme isolé par une coupure remplacée actuellement par une rue étroite.

Le plan que je donne est la réduction d'un grand plan qui se trouve dans les Archives départementales, et que M. Gras, archiviste, a mis gracieusement à ma disposition. Il diffère fort peu de celui du cadastre que j'avais sous les yeux lors de ma visite à Castillon.

La ville est divisée en deux portions à peu près égales par une rue prenant le nom de rue du Pont-Martel, de A enX et celle de Mauconseil, de Xen D, et qui, partant de la porte de l'Hôtel-de- Ville fAj, à l'ouest, viennent aboutir au château (CJ. Deux autres rues coupent celles-ci presque angles droits. La plus rapprochée de l'occident part de la porte d'Aiguille (*) (Fj; au nord, elle s'appelait rue de Lavergne jusqu'au point X, et s'arrêtait en H. L'autre rue, à l'est, et fort rapprochée de sa voisine, passait sous une porte fPj, au bord de la rivière, appelée porte de la Rivière, porte du Château, ou simplement la Poterne, et s'arrêtait aux remparts du nord, oii existait une autre poterne fZ], qui depuis a été murée. Cette rue s'appelait, depuis la rivière jusqu'au point D, rue de la Poterne, et rue de Bien-lui-Vienne, de ce point jusqu'en Z. La rue H portait le nom de rue du Château. Quelques rues transversales, et qui portaient le nom de ruettes, coupent les quartiers formés par les grandes rues. Dans l'une d'elles, en B, existe une ancienne maison appelée le Palais.

Il devait exister un chemin de ronde à l'intérieur des remparts. Un petit passage, qui porte le nom de ruette et se trouve derrière la porte de l'Hôtel-de-Ville, me paraît un reste de ce chemin.

La ville de Castillon est complètement dépourvue de maisons intéressantes; presque toutes sont neuves ou peu anciennes, et sans caractère. Les remparts ne se rencontrent plus que par fragments et englobés dans les maisons, qui les dérobent aux regards. Deux des portes, celle du nord (FJ et celle de l'ouest (A), n'existent plus. Cette dernière a été démolie au commencement de 1853. Sa démolition, regrettable au point de vue archéologique, et la vente de son emplacement,

(') Cette porte s'appelait, au commencement du XVIII« siècle, Porte de Lavergne. Il est probable qu'elle ne s'est appelée Porte d'Aiguille qu'à partir du moment où le président Le Berthon, qui possédait le château d'Aiguille, est devenu seigneur de

Castillon.

castillon-en;-perigord. 103

ont produit à la ville une somme assez ronde. C'était un large et haut corridor en cintre surbaissé, au-dessus duquel un petit cartouche formé de deux colonnes surmontées d'un fronton renfermait un cercle dans lequel était écrit le millésime de 1 587. Ce corridor passait sous une tour barlongue, formant une légère saillie sur les remparts. Une ceinture de mâchicoulis, se reliant à ceux des remparts, supportait un premier étage surmonté d'un petit édicule, où était le cadran de l'horloge dont le timbre se voyait au-dessus de la toiture de l'édicule (').

Cette porte avait été reconstruite par M. Jay, médecin du duc de Mayenne. Elle a servi d'Hôtel-de-Ville jusqu'en 1789. A cette époque, les bureaux de la Mairie furent transportés dans l'hôpital.

En avant de cette porte existait, sur le fossé, un fort avancé, une barbacane, dont on n'a plus que le souvenir. Il est évident que c'était l'endroit le plus faible de la ville, et qu'on avait dû y accumuler de puissants moyens de défense. Une barbacane devait exister également devant la porte septentrionale.

La porte d'Aiguille a été démolie en 1830. Sur le seuil de la prison qui était sous la porte, on a trouvé une pierre qui portait le millésime de 1 555 : c'était peut-être la date de la porte ellemême. La porte du sud (PJ existe dans son entier : c'est celle de la Rivière ou du Château (P), dont les pieds-droits ont été mutilés pour permettre aux charrettes chargées de marchandises encombrantes d'y passer facilement. Elle s'ouvre à l'extrémité méridionale d'une tranchée profonde montant une pente assez raide, appelée rue de la Poterne, et qui occupe l'emplacement des anciens fossés du château. La porte de la Rivière ou la Poterne (Planche LXXXII) ne paraît pas avoir eu de défenses extérieures (les murs qui bordent le quai ont été construits par M. Le Berthon). Elle s'ouvre sous une tour barlongue qui, sur le plan des Archives départementales, porte le nom de Château. Cette rue se relie, du côté occidental, aux remparts anciens, et du côté opposé, à l'ancien château. Le couloir est recouvert par des arcs de différentes formes et hauteurs. Le premier, à partir de l'extérieur, est ogival : c'est celui que représente la planche ; il est suivi d'un assommoir,

après lequel est un autre arc ogival de môme hauteur que le premier.

/ / ÊÊi Vient après la rainure de la herse, suivie d'un arc ogival plus bas

1^ -^^M que les précédentes; puis d'un arc en plein-cintre un peu plus haut,

^^^1 ^^H et enûn d'un couloir voûté en plein-cintre, sous lequel roulaient les

^^^^B. .^^^B L vantaux de la porte. L'alignement de la rue ne correspond pas direc-

^^^^^B^---'^^^^^^K^ temcnt à l'axe de la porte. Cette disposition est assez ordinaire

dans les anciennes forteresses. Elle forçait les assaillants, qui étaient parvenus à franchir les obstacles que présentait le couloir, à tourner brusquement, interrompant ainsi leur élan. Cette porte et une portion de la tour qui la surmonte sont bâties en appareil moyen, et datent de la fin du XIII* siècle. Les murs qui de la Poterne vont rejoindre l'angle sud-ouest de la ville, et ceux qui longent la coupure du nord, n'existent plus.

Le château occupe l'extrémité orientale du promontoire. La forme de son plan est celle d'un coin dont le gros bout serait arrondi. Il ne reste qu'une portion des murailles extérieures, qu'on voit parfaitement au nord et en partie au nord-ouest. On suit bien la direction de celle de l'est, mais on ne retrouve plus rien ou à peu près rien au sud ou à l'ouest. A partir du point E, on

(') Je (lois ces renseignements à l'obligeance de M. Rolland Depeyrc, négociant à Castillon, qui m'a même fait, de souvenir, un dessin de cette porte.

trouve les fondations d'un mur épais qui se dirigeait jusqu'au bord de la Dordogne, vers le point L, prè"s duquel il y avait un moulin à vent, et qui devisait la forteresse en deux portions inégales.

Pour entrer dans le château par les voies ordinaires, il fallait traverser la ville jusqu'à la rue de Mauconseil, où existaient autrefois les portes dont on voit encore les fondations. La première était en D; elle était suivie d'un couloir, puis d'une autre porte E. C'était, à ce qu'il paraît, une grosse tour carrée qui formait une saillie considérable en avant du château, dans les anciens fossés. A l'extrémité orientale existe encore une tour ronde, éventrée (Gj, appelée lour du Moulin, nom qui lui vient du moulin (M) qui est à côté; elle fut presque ruinée par les canons du duc de Mayenne en 1586. Près d'elle, trois contre-forts plats romans font une légère saillie sur l'ancien mur de clôture. Les murailles du château sont très anciennes; elles ont 2 mètres d'épaisseur et sont bâties en petit appareil carré servant de parement à un blocage d'une extrême dureté; elles n'ont pas le caractère des constructions élevées depuis l'an 1000. Je les crois bien antérieures à cette époque. Elles ont tout à fait l'aspect des constructions romaines, sauf les rangs de briques.

Si nous consultons le plan des Archives départementales, nous n'apprenons rien de plus sur la direction de ces remparts; mais nous voyons que le puits était creusé en C, au milieu de l'enceinte principale du château, qui n'était plus qu'un enclos appelé l'enclos du seigneur vicomte; que l'habitation de ce seigneur était à la pointe occidentale, près de la porte de la Rivière et dans la tour qui surmonte cette porte, et que le jardin du seigneur était en H, sur le bord de la rivière, entre la porte et l'emplacement de la Mairie actuelle V. Le plan nous prouve aussi qu'une ancienne église existait en /, et la prison, près de la porte, en E.

Si nous consultons VHistoire de Libourne de M. R. Guinodie, nous trouvons que dans la région orientale et méridionale du plateau étaient le donjon et l'église Saint-Symphorien , qu'on démolit en 1774 parce qu'elle tombait en ruine; que cette église était renforcée par quatre tours rondes bâties aux quatre angles des murailles d'enceinte, et que les deux tours de l'ouest se reliaient avec les fortifications de la ville placées de ce côté. Cette description ne peut convenir à une église occupant la place de celle tracée sur le plan des Archives; elle n'est pas assez près des murs occidentaux pour que les tours qui la renforçaient fissent partie de ces murs. Cette église, démolie en 1774, ne serait-elle pas une chapelle comparativement moderne remplaçant l'ancienne église Saint-Symphorien, détruite probablement en 1624 avec les fortifications du château? Il n'était pas rare de voir au moyen âge des églises bâties sur les remparts et servant de forteresses. Louis XIII pas plus que Richelieu, dans leur grand abatis de châteaux, ne devaient être arrêtés par leur caractère sacré. Je suis, pour ma part, disposé à voir un reste de l'ancienne église de Saint- Symphorien dans les contre-forts plats que l'on voit dans le mur nord du château, où leur appareil, si différent de celui des murs, les rend facilement reconnaissables. En 1060, Olivier, vicomte de Castillon, fit venir dans sa ville des Bénédictins de l'abbaye de Saumur pour faire le service de l'église de Saint-Symphorien, desservie auparavant par l'archiprêtre d'Entre-Dordogne. Il est probable qu'alors Olivier fit rebâtir l'église sur un nouveau plan. Ces contre-forts romans datent en effet de la fin du XI^ siècle. L'église paroissiale, construite au XVIII" siècle, est grande et belle.

Louis XIII voyait avec déplaisir une forteresse, qui avait pu résister si longtemps aux forces imposantes du duc de Mayenne, dominer le cours de la Dordogne; aussi en ordonna-t-il, en 1624,

la démolition. On ne conserva alors que les murs d'enceinte de la ville et du château; mais ils furent démantelés de manière à ne pouvoir servir comme forteresse. Louis XIII était secondé par le cardinal de Sourdis et par Henri de La Tour, vicomte de Turenne et de Castillon, qui consentit à cette destruction pour donner une preuve de son zèle au service du roi. Le cardinal, de son côté, permit aux ouvriers d'y travailler les jours de dimanches et de fêtes, mais sans tirer à conséquence. Depuis cette époque, la ville de Castillon n'a plus compté comme forteresse (*), mais elle s'est agrandie de plus du double. Les faubourgs, surtout celui de l'ouest, forment sa partie la plus riche et la plus commerçante. Ils existaient déjà à une époque assez reculée, mais ils furent démolis pendant les guerres de religion. Maintenant que de pareils malheurs ne sont plus à craindre, espérons-le du moins, cette petite ville est appelée, par son admirable position au milieu d'une des plus riches et des belles vallées de France, à s'agrandir considérablement et à jouir d'une grande prospérité. Ses foires et ses marchés aux blés sont très renommés, son commerce florissant et étendu. Les riches terrains qui l'entourent sont propres à toutes les cultures, mais celle des oignons surtout fait entrer dans le pays des sommes considérables.

(M On y montait cependant assez sérieusement la garde au commencement du XVIII» siècle, ainsi qu'on le voit par cette délibération de la Jurade, extraite des Archives de la ville :

Du 9 Juin an.

« En jurade monsieur le Maire a dit qu'il a reçu une ordonnance de monseig'' l'Intendant, en date du vingt-neuf may dernier, portant que les gardes seront exactement montées aux portes des villes, suivant les ordres de monseigneur le mareschal duc de Berwick, et qu'elles ne doivent cesser que lorsque Sa Grandeur le trouvera à propos.

» Ledit sieur Maire requiert que la garde se fera exactement, sous peine de desobéissance, conformément aux ordres de raondit seigneur de Berwick, et qu'à cet effect il sera fait un tableau de tous les habitants et chefs de famille, et qu'il sera de nouveau fait deffense à tous les aubergistes et cabaretiers du présent lieu de recevoir aucun étranger chez lui que par un préalable il ne leur soit aparu de leur certificat visé par l'officier de garde, à peine contre eux de dix livres d'amende et de prison, et de plus grande si le cas y échoit, et que les officiers qui manqueront à leur devoir soient condamnés en la somme de trois livres d'amende chascun, les sergents en quarente sols chascun, et les soldats chascun en vingt sols, aplicables à ceux qui monteront la garde pour eux. Il requiert qu'il soit sur ce délibéré et a signé : Souchet, maire.

» Sur quoi a été délibéré que conformément au requis dudit sieur maire, que la garde se fera exactement et conformément aux ordres de monseigneur le maresclial duc de Berwick et soubs les peines portées par son du requis, et de plus a esté délibéré que le corps de garde qui est près la porte de la Vergne, avenue du Périgord, sera composé d'un commandant, d'un sergent et de huit factionnaires, et que tous les lundis de chaque semaine et jours de foire, la garde sera renforcée de quatre factionnaires, qui seront postés, scavoir : deux au port du présent lieu et les deux autres au poste de la Viguerie, lesquels seront détachés par l'officier de garde; qu'il sera fait trois patrouilles chaque jour et dans la nuit par le commandant de garde ou sergent avec les factionnaires qu'il trouvera à propos de prendre : la première à midi, la seconde à neuf heures du soir, et la troisième à minuit.

• Fait en jiutide ledit jour, mois et an que dessus.

• BoYER, Paquerée, Carrillon, Franchard, Damadb, Simonet, Trapaud, Queyssac, DuMiQRON, Casterat, Bouet, Pastureau, Lawaich, Vincent, Roumiedx, Bhseau, HooTON, Suradd, clerc de ville. •

Vol. n. U

SAINT-MÂCAIRE

FILLEULE DE BOROEAUI Chef-lieu de canton, arrondissement de La Réole.

La petite ville de Saint-Macaire, chef-lieu du canton du département de la Gironde auquel elle a donné son nom, s'élève sur la rive droite de la Garonne, à 45 kilomètres sud-sud-est de Bordeaux. Autrefois la rivière coulait au pied des rochers que dominent les hautes murailles de la ville; elle s'en est éloignée, et passe maintenant à 2 ou 300 mètres des remparts. A sa place poussent des saules vigoureux qui voilent une partie des maisons et ne laissent guère paraître que l'église et les toitures les plus élevées.

Le rocher qui sert d'assiette au centre de la ville a été occupé par une bouigade, ou du moins par une riche villa gallo-romaine dont le nom paraît avoir été Ligena ou ville des Ligènes. Mais, suivant le savant auteur des Variétés bordelaises (*), aucun peuple de ce nom n'a habité cette partie de la Guienne. Ce qu'il y a de positif, c'est qu'en iSOO, en travaillant dans le jardin du prieuré possédé en dernier lieu par les Jésuites, et occupé maintenant par le petit enclos du presbytère, on trouva des mosaïques dont on ne put extraire que de petits fragments {^). Depuis cette époque, on n'a plus eu l'occasion de faire des fouilles; aussi rien de semblable n'a été mis à jour, du moins à ma connaissance.

Au IV* siècle, saint Macaire, disciple et ami de saint Martin, fut chargé par celui-ci d'aller prêcher la foi aux Aquitains. Il se dirigea donc, suivi d'un petit nombre de compagnons, vers nos contrées, laissant à Dieu le soin de le conduire. Il se rendit ainsi à Ligena, située près de l'embouchure de la Garonne, où bientôt sa réputation, que lui avaient acquise l'ardeur de ses prédications et la sainteté de sa vie, se répandit dans toute l'Aquitaine. Enfin, après avoir éclairé les peuples au milieu desquels il s'était fixé, brisé de fatigues, il s'endormit dans le Seigneur, et fut inhumé par deux de ses disciples, Cassian et Victor, dans la basilique de Saint-Laurent (^), laissant son nom à la ville qu'il avait évangélisée. 11 est probable que cette basilique, qui avait sans doute été fondée par saint Macaire, et les habitations qui l'entouraient furent, à plusieurs reprises, ravagées par tous les barbares qui se succédèrent sur le sol de l'Aquitaine, et surtout par les Normands, qui remontèrent plusieurs fois la Garonne, détruisant tout sur leur passage.

Cependant, une localité si favorablement située ne dut pas tarder à se relever de ses ruines et à s'entourer de fortifications. Quelques faibles restes de l'ancien château paraissent, par leur petit appareil, antérieurs au XI' siècle; mais ce n'est néanmoins qu'au commencement de ce môme siècle que nous la trouvons mentionnée. En 1020, Guillaume, duc d'Aquitaine, et sa femme Aremberge, donnent à l'abbaye de Sainte-Croix de Bordeaux la ville de Saint-Macaire, avec droit de justice haute et basse : « Ego in Dei nomine Guillelmus Deus dono dux Aquitaniae et uxor mea » Aremberga concedo ad basilicam S. Crucis. Burdigalœ villam S. Macharii ubi ipse

(') Tome IV, p. xxvi. — [') Comptes-rendus de la Commission des monuments et documents historiques de la Gironde, 1846, p. 55. — i') Ex Breviaro antiquo, diœcesis Burdigalensis, in festo S. Macarii, festa maii, die iv. — Dans un bréviaire de l'Église de Sainte-Colombe de Bordeaux, copié en l'an 1220 sur un bréviaire plus ancien appartenant à l'église Sainte-Eulalie de Bordeaux, il est dit qu'au XI1I« siècle, la fête de Saint-Macaire se célébrait le 1" mai (Voir Jérôme Lopès, Église métropolitaine et primatiale de Saint-André de Bordeaux.

» B. Macharius tumulatum ejus corpus requiescit, cum décima et cum omnes res jus de terra et ex )' mare et cum justicia sanguinis ('). »

Bientôt après, le corps de saint Macaire fut transporté à Bordeaux et enseveli dans l'église de Saint-André, derrière le maître-autel (^). La légende de ce saint raconte qu'à cette occasion les cierges allumés que, par respect, on avait placés autour de ses reliques, ne furent éteints ni par la pluie ni par la violence des vents, mais brûlèrent jusqu'à Bordeaux (^).

A la fin du XI* siècle, un différend étant survenu entre saint Gérard, fondateur de La Sauve- Majeure et Ocent de Cursan, ce différend fut jugé sur le bord de la Garonne, entre Saint-Macaire et Langon {*). Quelque temps après, Guillaume Amanieu, seigneur de Benauges, abandonna à ce saint abbé tous ses droits sur le péage de Saint-Macaire (*). Cet Amanieu ou Émenion avait marié sa fille au comte d'Angoulôme, et lui avait donné pour dot la comté de Benauges et la ville de Saint-Macaire; le comte d'Angoulême était ainsi devenu vassal de Guillaume IX, duc d'Aquitaine. Les sujets d' Amanieu s'étant révoltés, le duc l'aida à châtier les mutins, et l'an 1096, il prit Saint-Macaire, qu'il ruina (^). Il est probable cependant que cette ruine ne fut pas complète; car, peu d'années après, en 1120, nous voyons les moines de Saint-Macaire imiter les sujets du comte de Benauges et se révolter contre l'abbaye de Sainte-Croix, leur mère. Les moines de Saint-Macaire prétendaient qu'en 1080, il avait été décidé par l'archevêque de Bordeaux, Joscelin de Parthenay, que le monastère de Saint-Macaire, tout en reconnaissant pour supérieur de Sainte-Croix, serait d'ailleurs indépendant de l'abbaye; mais Andron, abbé de Sainte-Croix, entreprit, par un motif de discipline et dans l'intérêt de leur salut, de forcer les religieux de Saint-Macaire à venir à Sainte- Croix. Ceux-ci refusèrent de lui obéir, donnant pour prétexte, à l'archevêque, aux abbés et aux religieux que ce prélat avait convoqués à cette occasion, que Saint-Macaire était non une annexe, mais un monastère à part; que c'était à Saint-Macaire qu'ils avaient prononcé leurs vœux, et qu'à Saint-Macaire seulement ou dans les localités appartenant à ce couvent, ils devaient obéissance à l'abbé ; qu'en entreprenant de faire passer les moines d'un monastère dans l'autre, c'était évidemment pour soumettre entièrement le couvent de Saint-Macaire à celui de Bordeaux. Si l'abbé de Sainte- Croix, disaient- ils, tient tant à notre salut, pourquoi ne nous transfère-t-il pas dans un autre couvent où nous pourrons nous amender, ou ne nous envoie-t-il pas des religieux instruits qui nous éclaireront sur ce que nous devons faire? Ils ajoutaient qu'ils avaient des chartes constatant qu'ils étaient libres de ne pas aller à Sainte-Croix. L'archevêque leur donna un délai de trois jours pour aller les chercher; « mais comme ces moines cherchaient un prétexte pour ne pas les apporter, » l'archevêque fit procéder au jugement. Les religieux furent condamnés à habiter, soit à Saint- » Macaire, soit à Sainte-Croix, tant que les choses nécessaires à la vie n'y manqueraient pas. » Rainaud (Rumaldus), abbé de La Sauve, qui prononça la sentence, déclara qu'il était prêt à la » soutenir énergiquement, si quelqu'un voulait en appeler. Comme les moines ne daignèrent ni

(•) GalliaJJhnstiania, t. II. — Hierosme Lopès, qui rapporte le même fait (l'Église métropolitaine et primatiale de Saint- André de Bordeaux), donne, page 182, la copie d'une charte du monastère de Sainte-Croix de Bordeaux, qui offre quelques variantes avec celle du GaUia Christiania. La voici : <• Ego Willelmus gratia Dei cornes Aquitaniœ simul et Dux Vasconiœ, et uxor mea Ramberga, consideramus gravitudinem pecatorum nostrorum et reminiscimur bonitatera Dei dicentis : Date eleemoeinam, et ecce omnia munda sunt vobis, etc. Proptorea damus et concedimus cellam Beati Laurentii, ubi pretiosum Beati Macarii tumulatum corpus requiescit, cum decimis, et justitiis et cum consueludinibus in terra et in mari. Et hœc datio facta est Gombaudo abbale, Ecclesi* Burdigalensis, arcliiei)iscopo Godofredo. » — (*) Hierosme Lopès, l'Église métropolitaine et primatiale de Saint-André de Bordeaux, p. 40. — (') Ex Breviaro antiquo diœcesii Burdigalensis in festo Sanclo-Macarii festa

maii, die iv. — (') L'abbé Cirot de La Ville, Histoire de la Grande-Sauve, t. I, p. 297. — (») Idem, idem, t. II, p. 297. — (') Jean Besly, Histoire des œmtes de Poitou et ducs d'Aquitaine, p. 123.

» appeler de la sentence, ni lui obéir, ils furent excommuniés par l'abbé et par l'archevêque. »

Cette sentence fut confirmée en 1123 par le pape Calixte II, pendant un concile tenu à Rome, et par son successeur Honorius II, le 26 novembre 1125. Il écrivit même aux moines de Saint-Macaire de n'essayer en aucune façon de se soustraire à la décision du concile qui les avait condamnés, et d'obéir à l'abbé de Sainte-Croix. Les moines durent céder, mais la querelle n'était pas terminée ; elle se renouvela quarante ans après de la même façon : les moines prétendaient encore avoir des chartes qui leur assuraient leur indépendance. Alexandre III, qui était alors à Bourges, leur accorda un délai pour les produire, mais leur ordonna, en attendant, d'obéir à l'abbé de Sainte-Croix. Les chartes ne furent pas plus présentées que la première fois, et les esprits étaient montés à un tel point, que le pape écrivait, le 4 septembre, à l'évêque de Bazas, Guillaume- Arnaud de Tentalon : « Nous avons remis à l'abbé de Sainte-Croix des lettres pour les moines de » Saint-Macaire; mais comme il ne serait pas prudent pour lui d'approcher de cette ville, nous » avons engagé l'abbé de vous les donner pour que vous les fassiez remettre vous-même aux » moines. » Ces lettres et d'autres semblables, transmises par l'abbé de La Sauve, ne produisirent aucun effet ; les moines refusèrent même avec indignation d'entendre la lecture des dernières. Le pape alors adjugea le couvent de Saint-Macaire à l'abbaye de Sainte-Croix. Mais les moines ne se tinrent pas pour battus; ils reçurent, sans le consentement de l'abbé, cinq nouveaux moines, firent revenir un moine fugitif et le rétablirent dans son grade. Ils ajoutent, disait l'abbé, péchés sur péchés ; ils sont pires qu'auparavant, et lorsque je veux les obliger à venir rendre raison de ces transgressions, ils cherchent des subterfuges. Ils en appelèrent, en effet, au pape pour le deuxième dimanche après Pâques (1 165). Au reçu de cette plainte, le pape, qui se trouvait à Sens, écrivit, le 1 5 mars de la môme année, à l'archevêque de Bordeaux, d'ordonner aux moines et au clerc Bonafoux qui se dit leur prieur, et à tous ceux- qui se sont révoltés, de se soumettre; s'ils s'y refusent, ajoutait le Saint-Père, il faut les dépouiller de leurs bénéfices et les excommunier.

Il paraît même que les habitants de Saint-Macaire avaient pris fait et cause pour le couvent, puisque le pape écrivit le même jour à Henri II, roi d'Angleterre, d'aimer les religieux de Sainte- Croix et de les défendre contre tous leurs ennemis , et particulièrement contre les habitants de Saint-Macaire. Le roi reçut aussi une lettre du cardinal Bernard, et une autre du cardinal Jean, écrites dans le même sens.

Les excommuniés, repoussés de partout, se firent cependant ouvrir l'église du Pian; de plus, quelques-uns d'entre eux étant venus la nuit dans le couvent, pénétrèrent dans le cellier et répandirent le vin qui s'y trouvait. L'abbé de Sainte-Croix et l'archevêque de Bordeaux en prévinrent le pape, afin qu'il ne se laissât pas séduire par leurs belles paroles, se présenteraient-ils même avec le sceau de l'archevêque. La querelle fut enfin terminée, en février 1166, par la confirmation de l'excommunication des moines rebelles et par la soumission définitive du prieuré de Saint-Macaire au couvent de Sainte-Croix (').

Pendant ce temps, de grands événements s'étaient passés. Éléonore de Guienne, après avoir été répudiée par le roi de France, avait accordé sa main à Henri II, et notre province était ainsi passée dans les domaines des rois d'Angleterre. Ce changement de maîtres, qui eut de si graves conséquences, se fit tout naturellement et ne souleva dans le moment aucune difliculté. Les seigneurs et les habitants du pays prêtèrent hommage au roi d'Angleterre, comme ils l'avaient prêté au roi de France.

(') Archiws historiques de la Gironde, t. I, p. 209 à 235.

Au commencement du XII^ siècle, Pierre de Gavaret, seigneur de Langon, l'était aussi de Saint-Macaire. Il avait épousé Guillemette de Benauges, qui fut si célèbre par sa beauté et par ses galanteries. Le troubadour Savary de Mauléon la prit pour sujet de ses chants. Ce Pierre de Gavaret eut, en 1219, un démêlé avec l'abbé de Sainte-Croix et le prieur de Saint-Macaire, à propos de la pêcherie (*) de Barchant, que l'abbé de Sainte-Croix avait cédée aux habitants de Brion (*). Pierre de la Roche de Rions et Pierre Andron, maire de Bordeaux, qui avaient été choisis comme arbitres, donnèrent gain de cause au seigneur de Saint-Macaire, moyennant certaines compensations. On le retrouve encore, en 1228, rendant hommage à Henri III [^), et, en 1230, se plaignant de ce que Rostand du Soler, sénéchal de Gascogne, avait usurpé ses droits à Saint- Macaire (*).

Ce monarque n'ayant pas voulu rendre hommage à Louis VIII, lors de son avènement au trône de France, celui-ci passa en Saintonge et en Guienne, et conquit presque en entier ces deux provinces ; mais, détourné de cette expédition par une croisade qui se préparait contre les Albigeois, il perdit bientôt le fruit de ses conquêtes. En effet, le jour des Rameaux de l'année suivante (1225), Henri III fit partir son frère Richard, comte de Cornouaillcs, pour la Gascogne; il était accompagné du comte de Salisbury, de Philippe d'Albing et de soixante chevaliers. .\près une heureuse traversée, ils arrivèrent dans la ville de Bordeaux, où l'archevêque et les habitants les reçurent avec honneur. Richard leur donna connaissance des lettres par lesquelles le roi d'Angleterre suppliait tous ses féaux du pays de recevoir son frère avec bienveillance et de lui donner aide et conseil pour recouvrer les terres conquises par le roi de France. Tous prêtèrent serment au loi d'Angleterre entre les mains de Richard, qui se vit bientôt entouré de chevaliers et d'hommes d'armes prêts à tout faire pour obtenir les présents et les récompenses dont Henri III était si prodigue à l'égard des Gascons. Alors il s'avança en Gascogne, assiégeant les villes et châteaux dont les habitants et les seigneurs refusaient de prêter hommage au roi son frère. Il se saisit de la ville et forteresse de Saint-Macaire et de toutes celles du cours de la Garonne. Louis VIII envoya contre lui le comte de La Marche; mais battu par Richard, dans une embuscade près de La Réole, la Guienne repassa bientôt au pouvoir de l'Angleterre ('). La guerre entre cette puissance et la France continuait toujours, entremêlée de paix et de trêves de courte durée.

En 1242, Louis IX s'avançait vers nos contrées à la tête de la noblesse française. Henri III faisait des efforts surhumains pour lui résister; il demandait aide et secours à tous les seigneurs et à toutes les villes de la Guienne. Étant à Pons, il écrivit, le 31 mai 1242, au conseil et aux prud'hommes de la ville de Saint-Macaire de se trouver à Royan, avec leurs chevaux et leurs armes, le premier jeudi après la Pentecôte. Ayant perdu la bataille de Taillebourg, il se rendit à Bordeaux, écrivit de nouveau, le 1 3 septembre, aux prud'hommes de Saint-Macaire de se trouver.

(') A Saint-Macaire, le droit de poche devait donner d'assez bons revenus et était accordé, par les rois d'Angleterre, à de puissants personnages. Ainsi, on voit dans le catalogue des Rôles gascons, qu'une pêcherie, appelée le Visconlan, fut accordée, en 1311-lî, à Bertrand de Sauviac, comte de Campanle, neveu de Clément V; — qu'en 1319-20, le droit de pèche sur la Garonne, depuis Saint-Macaire jusqu'à la terre Gasque, appartenait à Pierre-Nicolas de Bazas, à son épouse et à Pierre Rou.\. — (') Ce Brion ne serait-il pas un ancien faubourg de Langon, où nous trouvons la rue de Brion ? — ('') M. et J. Delpit, Notice d'un manuscrit de la bibliothèque de IVolfembuttel, p. 132. — (*) Comptes-rendus de la Commission des monuments historiques de la Gironde, 1849, p. 56. — i', Mathieu Paris, Grande Chrmique, traduite par A. Huillard-BréhoUes; Paris, Paulin, lib. éd., 1840, t. III, p. 279. — Les Grandes Chroniques de France, publiées par M. Paulin-Paris, t. IV, p. 221. — Du Haillan, Histoire générale des rois de France, t. 1, p. 467, in-folio. — Louvet, Traité en forme d'abrégé de l'histoire d'Aquitaine, Guienne et Gascogne, 2" part., p. 9.

pour le service du roi, à Sainte-Bazeille, dans l'octave de l'Exaltation de la Sainte-Croix ('). Il est probable qu'ils ne manquèrent pas d'obéir dans l'une et l'autre occasion.

Malgré leur attachement à la couronne d'Angleterre, les villes de la Guienne tenaient fortement à leurs privilèges et cherchaient à secouer le joug, d'ailleurs fort doux, eu égard au temps, qui pesait sur elle, lorsque ces privilèges étaient attaqués ou môme menacés. Au milieu du XIII» siècle, la Guienne était gouvernée par Simon de Monfort, comte de Leycester; il voulut traiter les Gascons en peuple conquis. Sa tyrannie, tacitement encouragée par le roi d'Angleterre, devint tellement insupportable, que les seigneurs gascons, s'étant ligués contre le gouverneur, le chassèrent et menacèrent de se donner au roi de France. A cette nouvelle, Henri III, à la tête d'une flotte nombreuse qu'il avait rassemblée sous le prétexte d'aller en Terre -Sainte, entre dans la Gironde et s'empare, entre autres villes, de Saint-Macaire. Le lendemain de la Décollation de Saint-Jean (1253), il ordonna de recevoir la saisine du château (^). Les 18, 20 et 28 juillet de l'année suivante, il était dans cette ville, où furent signées les conditions du mariage d'Edouard, son fils, et d'Éléonore, fille du roi de Castille (^). Après la visite du roi, vint celle de la reine Éléonore, son épouse, qui, le 12 février 1265, y écrivait une lettre par laquelle elle reconnaissait avoir reçu une somme d'argent de la ville d'Oleron. Elle y était encore le i 4 du même mois {^).

Si le nombre et la beauté des monuments sont des indices de la prospérité d'une cité, c'est pendant la seconde moitié du XIIP siècle et le premier quart du XIV®, que Saint-Macaire fut à l'apogée de sa grandeur; alors s'élevèrent des maisons qui font encore notre admiration; alors deux faubourgs considérables furent entourés de murs; les remparts de la vieille ville furent reconstruits presque en entier, et presque tous les habitants étaient libres, comme on peut le voir par le fait suivant : Le jeudi avant le jour des Rameaux (1273), Garcias Ayguelin, Vital Ayquem, Gaillard de La Roche, Bernard Ayquem, bourgeois de Saint-Macaire, vinrent, en leur nom et au nom de leurs concitoyens, répondre aux commissaires royaux qu'ils ne tenaient rien du roi. Si cependant, dirent-ils, il y a quelques bourgeois de la ville qui tiennent quelques maisons ou quelques autres propriétés en fief, le bailli royal, B. de Bonneville, dont elles ressortissent, connaît les redevances dont elles sont chargées C). Les habitants de cette ville ne cessaient cependant de rendre des services au roi d'Angleterre; aussi, Edouard I", le 4 avril 1283, les remercia, ainsi que ceux de Langon, de lui avoir octroyé des subsides pour la guerre qu'il avait entreprise contre les habitants du pays de Galles (*).

En 1294, Edouard I*'' reconnut en douaire, à Marguerite, sœur du roi de France, le château et la châtellenie de Blanquefort et de Saint-Macaire C). Mais trompé par la politique astucieuse de la cour de France, et ayant vu ses possessions envahies par les commissaires français, il rejeta la suzeraineté de Philippe-le-Bel et lui déclara la guerre. Le 12 juillet de cette môme année, il écrivit aux jurats de Saint-Macaire et à un grand nombre d'autres villes et seigneurs, pour les prier de l'aider à reprendre la Gascogne que le roi de France lui avait traîtreusement enlevée (*).

Au commencement du XIV* siècle, la ville de Saint-Macaire venait souvent en aide au roi d'Angleterre, lui prêtait de l'argent et lui fournissait des subsides. Nous trouvons, en effet, que, le 18 mai 1316, Edouard II lui envoya des lettres portant que les subsides et les dons qu'elle avait

(') Rymer, t. I, pars. I, p. 140 à 143, 3" édit. — {') De Marca, Histoire du Béarn. — Samazeuilh, Histoire de l'Aijenais, dit Condomois et du Bazadais. — (') Rymer, t. I, pars. I, p. 304 et 305; Londini, 1816. — (') Idem, idem, p. 450. — y^t M. et J. Delpit, Notice sur un manuscrit de la bibliothèque de Walfembuttel, p. 90. — (") Rymer, t. I, pars. If, p. 627 ; Londini, 1S16. — pj Voir supra, article Blan(iuetort. — (') Rymer, t. I, pars. Il, p. 807 ; Londini, 1816.

faits et qu'elle avait promis de faire pour la guerre contre les Écossais, ne tireront pour la suite à aucune conséquence ; il reconnaît qu'il ne les doit qu'à la libéralité et à la bonne volonté des habitants (•). Le 12 juin suivant, ils s'associèrent avec la ville de Bordeaux pour adresser au roi mille quarante tonneaux de vin, pour la même guerre (^). Le 17 décembre 1321, Edouard écrivait encore à la même ville, que les trêves entre lui et les Écossais étant près de leur terme, il avait besoin de beaucoup d'argent pour recommencer la guerre et pour d'autres affaires dispendieuses. Sa lettre ressemble à celle du 18 mai 1316; mais il ajoutait que des demandes semblables ne deviendront pas une habitude (^). Il ne faut pas croire cependant que les villes de la Guienne agissaient ainsi dans le seul but d'être utiles au roi : ce qu'elles donnaient d'une main, elles le recevaient de l'autre. A chaque supplique du souverain, elles se faisaient accorder un privilège nouveau ou exempter d'une charge onéreuse; ainsi, la ville de Saint-Macaire obtint, en 1316, l'abolition d'un droit que possédait Edouard II sur la vente du vin (*).

Ce monarque cependant ne cessait de demander des secours de toute nature aux seigneurs et aux villes de ses possessions continentales, et, la plupart du temps, il descendait jusqu'à la prière. Pendant la guerre d'Ecosse, il les suppliait de lui envoyer des subsides et de l'argent. Mais lorsque les Gascons étaient menacés chez eux, les lettres du roi, sans être tout à fait impératives, changeaient un peu de ton; ainsi, en 1324, après l'affaire du château de Montpezat et l'invasion des Français en Gascogne, il engageait ses sujets, et entre autres les jurats et la commune de Saint-Macaire, à se défendre vigoureusement pour maintenir leur droit et le sien, et repousser les Français, qui avaient soudainement et traîtreusement envahi son duché d'Aquitaine (*). Le 8 février 1327 et le 10 mars 1328, il leur écrivit encore pour les louer de leur fidélité, les engager à y persévérer, et les prévenir qu'il comptait sur leurs services lorsque l'occasion s'en présenterait (**). Le 27 avril 1 330, il leur envoya une autre lettre dans des termes à peu près semblables, en ajoutant qu'il espérait faire disparaître les abus qui s'étaient glissés dans le gouvernement de la province, et qu'il espérait que les messagers qu'il avait envoyés au roi de France feraient cesser les discordes qui existaient entre les deux pays (^). Vingt jours après, il donnait la garde du château et la châtellenie de Saint- Macaire à Guillaume de Chamberlayne (*). Cette charge et celle de bailli de la ville furent confiées, en 1331, 1333 et 1341, à Pierre de Martillac (").

La guerre ayant recommencé entre la France et l'Angleterre, lors de l'avènement de Philippe VI, dit de Valois, au trône de France, Edouard II, qui vit ses possessions du midi de la France envahies par une armée française sous la conduite de Gaston de Foix et du connétable Raoul de Brienne, sentit la nécessité de réchauffer le zèle de ses fidèles d'Aquitaine. Il écrivit, le 13 décembre 1336, aux jurats et à la commune de Saint-Macaire, qu'il comptait sur leur fidélité accoutumée; il les engagea à réprimer les rebelles, à rapprocher ceux qui avaient entre eux des discussions, afin que tous fussent prêts à résister, comme des frères, aux invasions des ennemis. Il finit, comme toujours, en promettant de récompenser leurs services ('"). Ces promesses ne furent pas oubliées par les habitants de Saint-Macaire, qui envoyèrent au roi Jean de La Nau pour les lui rappeler; aussi, Edouard leur écrivit, le 20 mars 1337, qu'il les remerciait de nouveau de leur fidéhté et de leur constance, leur fit dire qu'il avait fait examiner leurs réclamations par son conseil,

(') Archives hisUjriques de la Gironde, t. ]I, p. 230. — (') Râks gascons. — (') Rymer, t. II, pars. I, p. 467; Londini, 1818. — (*) Rôles gascons : De informando super remissione de quadara denario, vocato debeto, juratis et communitati villœ Sancti- Macarii (voir Uiicange, au mot debe.lum). — (') Rymer, t. II, pars. I, p. 570 ; Londini, 1818 (voir supra, à l'article Langoiran, page 2, la lettre qu'il écrivit à cette occasion. — («) Idem, idem, pars. Il, p. 68G et 734; Londini 1821. - C) Idem, idem, p. 788, idem. — (S) Rôles gascons. — (») Idem. — ('"j Rymer, t. II, pars. II, p. 954; Londini, 1821.

et que sa gratitude augmenterait en raison de leurs services. Le 25 juin suivant, le 20 janvier et le 21 juin 1340, il leur écrivait une lettre à peu près semblable ('); il les fit suivre d'une autre datée du 20 janvier 1341, et dans laquelle il les remerciait de leur constance à résister à ses ennemis; mais on ne sait pas si les promesses du monarque anglais furent suivies d'exécution. .41ors la ville de Saint-Macaire était appelée ville du roi (*), ce qui paraît prouver qu'elle était annexée à la couronne d'Angleterre. Edouard !"■ lui avait, en effet, accordé autrefois cette faveur. Edouard II le rappelle dans une lettre datée du i" juin 1342, et le confirme en ajoutant qu'elle ne pourra jamais, en aucune façon, en être séparée (^). Cependant, les finances du roi étaient épuisées par la guerre; il écrivit, en conséquence, le 23 septembre 1343, aux villes d'Aquitaine et à Saint- Macaire en particulier, dont il connaissait, disait-il, l'affection et la fidélité, que, pour rétablir ses finances, il avait ordonné à Nicolas de la Bêche, sénéchal de Gascogne, de prélever douze deniers par livre sur toutes les marchandises vendues ou achetées dans la ville (*). Il est probable que le sénéchal n'éprouva pas de trop grandes difficultés dans la perception de cet impôt onéreux, puisque le roi remerciait, le 2 juin 1347, les jurats et la commune de Saint-Macaire de leur constance présente et passée pour la défense de ses droits ("). Les habitants de Saint-Macaire, en échange de leurs services, obtenaient du roi certains privilèges; ainsi, le 12 février 1338, ils furent affranchis de péage à Bordeaux pour leurs vins C). Môme affranchissement leur fut accordé le 28 juillet 1348 et le 20 septembre 1349; ils ne devaient payer, pour les vins étrangers, qu'au taux d'Agen et de Toulou.se C). Ils furent, de plus, affranchis des subsides sur les vins qui se vendaient dans les auberges de leur ville (^); le 16 mai 1358, des six deniers par livre qu'ils devaient à Bordeaux {^). Le 4 juillet de la même année, les consuls et les habitants furent délivrés du péage, comme les bourgeois ('"). Le 20 mars 1373, Richard II recommanda de ne pas augmenter leurs impositions, et le 23 du même mois, il annexa la ville à la couronne d'Angleterre ("). Entre autres privilèges qu'obtinrent les bourgeois et prud'hommes de la ville, c'est qu'aucun baron ou autre seigneur du duché de Gascogne ne serait nommé leur capitaine ou gardien (*^) ; les monarques anglais acquittaient probablement alors d'anciennes dettes de reconnaissance.

Le péage de Saint-Macaire était pendant le XIV' siècle une source considérable de revenus, et les rois d'Angleterre en gratifiaient les seigneurs du pays dont ils avaient à se louer; ainsi, le 2 février 1332, Edouard III céda à Arnauld de Durfort, chevalier, cinq cents marcs de rente à prendre sur le péage de Saint-Macaire ('^). Le 1 5 avril 1336, il lui en fit solder les arrérages (**). Le 18 octobre 1341 , c'est à Bernard Ézi, seigneur d'Albret, que ce péage fut concédé, en y ajoutant la terre de Blanquefort jusqu'à ce qu'il ait recouvré ce que les ennemis lui avaient pris (*''). A cette époque, et depuis le 10 juin 1338, des lettres-patentes accordées par Edouard III avaient constitué, pour dix ans, Etienne Seguin, bourgeois de Bordeaux et de Saint-Macaire, receveur du péage de cette dernière ville et des approvisionnements de bouche faits et à faire pour la défense du château de Saint-Macaire, qui appartenait au roi. Il mourut dans l'exercice de cette charge, et son fils, Guillaume Seguin, lui succéda dans les mêmes fonctions (*^). Le 7 septembre 1352, il fut rendu à Arnauld de Durfort jusqu'à ce qu'on lui ait restitué les terres et châteaux qu'il avait perdus (•"'). Le roi possédait encore d'autres revenus à Saint-Macaire; il les octroyait de temps en temps aux

(») Rymer, t. II, pars. II, p. 963, 976 el 1128; Londini, 1821. — Mes gascons. — («) Rymer, t. Il, pars, II, p. 1145; Londlni, 1821. — (') Rûles gascons. — Rymer, t. II, pars. II, p. 1197; Londini, 1821. — (») Idem, idem, p. 1235, idem. — (') Idem, t. III, pars. I, p. 123; Londini, 1825. — ("} Râles gascons. —C)Idem. — {») Idem. — (^] Idem. — ['"] Idem — (") W«n». — (") Wem. — (") Idem. — ("; Idem. — (") Voir supra, article Hlanquefort, p. 38. — Rymer, t. II, p. 1179. — {") J. de Bourrousse de Laffore, Nobiliaire de Guienne et de Gascogne, t. III, p. 103. — (") Râles gascons.

seigneurs qui lui avaient rendu quelques services; ainsi, le 21 juin 1340, il donna à Gaston de l'isie une certaine somme à prendre sur les impôts de la ville ('); le 24 juillet 1348 et en 1354, à Amanieu de La Roque, la dîme du blé et du vin dans la châtellenie de la même cité (^).

En 1363, le prince Noir étant venu prendre possession de la principauté d'Aquitaine, qui lui avait été donnée par Edouard III, son père, convoqua ses tenanciers et vassaux pour lui rendre hommage et lui prêter serment. Cette formalité eut lieu le 15 juillet, dans l'église de Saint-André, cathédrale de Bordeaux. La ville de Saint-Macaire y envoya huit députés : « Guillem de Lator, » Guiraud Vigoros, Bonafosde Caors, Guiraud Aiquem (jurez); Guillem Seguin, Vidal Pinel, Bertran » Duport, Garssies de Conques, procurateours , faisant foy de ledit procuration, par lettres » suffisantz rendues et baillées en la garde dudit sieur chancelier d'Aquitaine, pour eulx mêmes » et en lieu et en personne et envoies à fere octroyer les choses surdités, pour tous les habitantz » de ledite ville et pur chacun d'eux, ont jure, mise le main sur le livre et sur la croys, et fet le » serement de foiaulte et d'obéissance ('). » Il est probable que les mandataires de Saint-Macaire protestèrent, comme ceux des grandes villes de Gascogne, contre cette mesure, et « déclarèrent que » non-seulement on n'avait pas le droit d'exiger d'eux qu'ils prêtassent le serment hors de leur ville, » mais qu'ils ne devaient le prêter que lorsque le prince lui-même aurait juré de maintenir leurs » franchises et leurs libertés. » Ce qui le prouve, c'est que le 18 juillet, trois jours après la cérémonie, le prince accorda aux habitants de Saint-Macaire le privilège de n'être pas obligés de sortir de leur ville pour prêter serment au roi (*).

Depuis 1370 jusqu'en 1380, les Français, commandés par le duc d'Anjou et Du Guesclin, obtinrent de grands succès dans la guerre contre l'Angleterre ; ils s'emparèrent de presque toute la Guienne. En 1371, Saint-Macaire étant tombée en leur pouvoir, était gardée par une garnison composée de Bretons, commandés par Jean de Malestroit et Silvestre de Budes ('). A cette époque, le duc de Lancastre assiégeait Montpont en Périgord, tenu par d'autres Bretons. Les deux écuyers, gardiens de Saint-Macaire, « qui tous les jours, dit Froissart, oy oient parler des grandes appertises » d'armes que on faisoil devant Montpaon, av oient grand désir et grand'envie que ils y fussent. » Si en parlèrent ainsi ensemble plusieurs fois, en disant : « Nous avons nos compagnons près de ci » et si vaillans gens que tels et tels, si les nommoient, qui ont tous les jours par cinq ou six fois » estours et la bataille à la main; et point n'y allons, que ci séjournons à rien de fait : certainement » nous ne nous en acquittons pas bien. »

» La étoient en grand estrif d'aller vers eux, et quand ils avoient tous parlé, et ils considéroient » le péril de laisser leur forteresse sans l'un de eux, ils ne par-oisoient. Si dit une fois Sevestre » Budes : «Par Dieu! Jean, ou je irai, ou vous irez; or, regardez lequel ce sera. » Jean répon- » dit : « Sevestre, vous demeurerez et je irai. » La furent de rechef en estrif tant que, par accord » et par serment fait et juré, présens tous les compagnons, ils durent traire à la plus longue (tirer » à la courte-paille), et cil qui auroit la plus longue iroit, et l'autre demeureroit. Si trairent » tantôt, et escheit à Sevestre Budes la plus longue. Lors y eut de leurs compagnons grand'risée. » Ledit Sevestre ne le tint mie à fable, mais s'appareilla tantôt et monta à cheval et partit, lui

(') Rôles gascons. — (') Idem. — (') J. Delpit, Documents français qui se trouvent en Angleterre, p. 91. — (*) Idem, idem, Introduction, p. ccxxix. — (») Guillaume Budes, chevalier, seigneur d'Uzel et du Plessis-Budes, vivait en 1300; il prit pour femme Jeanne Du Guesclin, fille de Robert, seigneur Du Guesclin, et de l'héritière du Broon, dont il eut Sylvestre Budes, chevalier, seigneur d'Uzel, heutenant général des armées et gonfalonier de l'Église romaine. Il accompagna le connétable Du Guesclin en Espagne. Il avait épousé Renée Goyon, fille d'Etienne Goyon, seigneur de Matignon, et de Jeanne Paynel. Il eut pour fille unique Margilie Budes, dame d'Uzel [Dictionnaire de la Noblesse, t. III, p. 338, 2" édit.).

Vol. II. 15

» douzième d'hommes d'armes ; et chevaucha tant que sur le soir il vint bouter en la ville de » Montpaon (*), dont les chevaliers et les compagnons qui la dedans étoient eurent grand'joie et » tinrent grand bien dudit Sevestre (*). »

Malgré ce secours, la ville fut obligée de se rendre par composition, après onze semaines de siège, et Silvestre Budes fut fait prisonnier. Nous le retrouvons en 1379 à la tète d'un corps de Bretons, prenant la défense du pape Clément VII contre Urbain VI. Vaincu par les soudoyers d'Urbain et des Romains, il fut fait prisonnier et sur le point d'être décapité; mais, rendu à la liberté, il fut accusé plus tard d'avoir trahi Clément VII, et décapité cette fois à Mâcon; ce qui courrouça fort son cousin Bertrand Du Guesclin (^).

La ville de Saint-Macaire n'avait sans doute pas tardé à être reprise par les Anglais, puisque nous trouvons qu'au mois de septembre 1374, le duc d'Anjou, frère du roi de France, après sa campagne dans le Languedoc, vint assiéger et prendre les villes des bords de la basse Garonne, et que notre ville fut de ce nombre. Elle redevint encore anglaise bientôt après. Le duc d'Anjou s'était emparé de Castillon, dont la garnison vint renforcer celle de Saint-Macaire, qui cependant, malgré ce surcroît de défenseurs et les provisions dont elle était pourvue, ne résista plus que quatre jours après l'arrivée du général français. Elle était attaquée par huit truyes (*) et deux engins [^). La ville prise, le château, attaqué vigoureusement, ne tarda pas à se rendre (*). Les Français, après leur entrée dans la ville, ne pouvaient se lasser d'en admirer les grandes et belles maisons dont bon nombre subsistent encore, mais à l'état de ruines.

Voici comment Froissart, dans son style naïf et imagé, raconte ce siège (') : « Tous les jours » monteplioit l'ost au duc d'Anjou, et lui venoient gens de tous côtés; car chevaliers et escuyers » qui se désiroient a avancer le venoient voir et servir. Si fut mis le siège devant Saint-Macaire, » beau et fort et bien ordonné. Et vous dis que là dedans étoient retraits toutes manières de gens » d'armes qui étoient partis des garnisons qui rendues s'étoient; si en étoit la ville plus forte et » mieux gardée. Si y ust là plusieurs grands assauts et beaux, et faite mainte belle escarmouche » devant la ville aux barrières. A donc fut ordonné du duc d'Anjou et du connétable de France, le » siège étant devant Saint-Macaire, que les capitaines et leurs routes chevauchassent le pays, les » uns çà, les autres là. Si se départirent gens d'armes de tous lez : premièrement, le maréchal » de France à grand'route, le sire de Coucy aussi à grand'route, Yvain de Galles à grand'route, » messire Parcevaulx d'Aineval, Normand, et Guillaume de Montcontour à grand'route. Si demeu- » rèrent ces gens d'armes six jours sur les champs, et prirent plusieurs villes et petits forts, et i> mirent tout le pays de là environ en leur subjection et en l'obéissance du roi de France : ni nul » ne leur alloit au devant ; car le pays étoit tout vuide et dépourvu de gens d'armes de la partie des » Anglois; et s'en alloient les fuyans devers Bordeaux. Quand ils eurent fait leur chevauchée, ils » s'en retournèrent en l'ost. Ceux de Saint-Macaire connurent bien que ils ne se pouvoient longue- » ment tenir que ils ne fussent pris; et on leur promettoit tous les jours que si par force ils étoient » pris, sans merci ils seroient tous mortz. Si se doutèrent de la fin, que elle ne leur fut trop cruelle, » et firent en secret traiter devers les François que volontiers ils se rendroient, sauve le leur et

(') Il y a 60 kilomètres environ de Saint-Macaire à Montpont, en ligne droite. — (') Froissart, t. I, p. 627, édit. Buchon. — (') Idem, t. Tl, p. 59 et suiv., idem. — (*) La truye était une espèce de tour en bois munie d'un engin qui « gettoit pierres de » faix, et se povoient bien 100 hommes d'armes ordonner dedans, et, en approchant, assaillir la ville. » — (^) Voir la description des divers engins de guerre dans le Passé et l'avenir de l'artillerie, par le prince L. Napoléon Bonaparte (S. M. Napoléon III), et dans le Dictionnaire raisonné de l'architecture..., de Viollet-le-Duc. — (') Les Grandes chroniques de France, publiées par PauUnParis, t. VI, p. 354. — PJ Froissart, t. II, p. 8, édit. Buchon.

» leurs biens. Les gens d'armes qui dedans Saint-Macaire étoient perçurent bien ce convenant; si » se doutèrent des hommes de la ville que ils ne fissent aucun mauvais traité contre eux. Si se » trairent tantôt au châtel, qui est beau et fort et qui fait bien à tenir, et y boutèrent tout le leur » et encore assez du pillage de la ville. Adonc se rendirent ceux de Saint-Macaire et se mirent tous » en l'obéissance du roi de France.

» Sitôt que Saint-Macaire se fut rendu, on entra dedans la ville; car là avoit beau logis et

» grand. Si se aisèrent et rafreschirent toutes gens d'armes, et bien trouvèrent de quoi, car la ville » étoit bien pourvue. Si fut le châtel environné; et mit-on engins devant qui ouniement jetoient

» pierres de faix; et ce ébahit grandement ceux de la garnison Ceux qui ens ou châtel étoient

» veoient que nul confort ne leur appareil, et bien savoient que le duc ni le connétable ne parti- » roient jamais de là si les auroient, ou bellement ou laidement; de quoi, tout considéré, ils se » mirent en traité et rendirent le châtel, sauves leurs corps et leurs biens; et furent avec tout ce » conduits jusques à Bordeaux. Ainsi fut Saint-Macaire, ville et châtel, françois. Si en prit le duc » d'Anjou la possession et saisine, et y établit capitaine et châtelain; et puis se délogèrent toutes » gens d'armes et prirent le chemin de Duras. »

Les villes de la Guienne s'étaient soumises par force aux Français; mais leur affection, réchauffée par l'intérêt, était toujours pour l'Angleterre. Aussi, lorsqu'elles en trouvaient l'occasion, elles redevenaient anglaises. Cette occasion ne manquait pas de se présenter fort souvent, parce que le duc d'Anjou n'avait pas assez de troupes à sa disposition et ne pouvait mettre des garnisons suffisantes dans toutes les villes et les châteaux qu'il avait conquis. En 1379, Bordeaux se trouvait comme bloqué par les Français. Les seigneurs du pays, ennuyés de cette longue guerre et ruinés, se livraient presque tous au plus offrant. Les villes seules étaient encore fidèles; aussi, pour éviter de tomber entre les mains de l'ennemi (ce qui ne pouvait manquer d'arriver tant que chaque localité resterait réduite à ses propres forces), elles résolurent de former une ligue sous le patronage de la capitale. Un des articles portait qu'au cas d'attaque, ces villes se donneraient mutuellement secours. Le maire et les jurats de Bordeaux devaient en outre y envoyer des bourgeois pour y commander et veiller à leur sûreté. Bordeaux prit le titre de Marraine, et les villes secondaires celui de Filleules. Cette confédération se composait de Libourne, Saint-Émilion, Bourg, Blaye, Castillon, Rions, Cadillac, Saint-Macaire (').

Cependant, nous verrons par la suite que ces villes, et Saint-Macaire en particulier, n'étaient pas toujours fidèles à tous les articles de ce traité.

Le siège que la ville venait de supporter avait dû fortement endommager les fortifications; aussi voyons-nous que, le 16 juin 1382-83, le roi Richard II accorda un secours à Bernard Mountet, chevalier, pour la réparation des murs (*); que le 14 juillet 1405-06, il concéda à Jean, seigneur de Moulaur, le revenu du pacage et d'autres rentes appartenant à la châtellenie de Saint-Macaire (''). Tout cela prouve qu'alors la ville était au pouvoir de l'Angleterre. Cependant, avant 1420, elle tenait pour les Français. Il est curieux de voir avec quelle facilité les populations de la Gascogne changeaient de bannière pendant cette guerre désastreuse, qui a été appelée la guerre de cent ans; il suffisait d'un privilège enlevé ou refusé pour passer à l'ennemi ; d'un besoin d'argent, pour se vendre au plus offrant; de la présence d'un corps de troupes, pour se rendre aujourd'hui, après s'être un moment défendu ou même sans essayer de se défendre, tandis que hier

(•) Chronique bourdeloise, p. 3t. — (') Rôles gascons. — (') Idem.

on avait résisté et que demain on ferait de même : cela dépendait des circonstances. Aux époques de grandes calamités et de décadence, la foi politique passe après les intérêts matériels. Les habitants de Saint-Macaire faisaient comme tous leurs voisins. Les Bordelais, qui avaient plus d'intérêt à aider les Anglais qu'à chercher pour le moment à reconquérir leur indépendance, résolurent, en 1 420, de prendre les villes et les châteaux des environs qui tenaient pour la France. Saint-Macaire était de ce nombre ; la ville était forte et la population belliqueuse : c'était une grosse affaire pour les milices bordelaises. Les jurats ordonnèrent, le 16 juillet, de faire partir les canons, les bombardes et autres engins (*). Tous les citoyens, de quelque condilion qu'ils fussent, furent convoqués pour aller à ce siège; ordre fut donné, en outre, de fermer les boutiques jusqu'à nouvel ordre. Tout était prêt au bout de quelque temps, et le lundi 12 août, les jurats ordonnèrent de se rendre à l'assaut (la batalha) qui devait avoir lieu le 1 5. La ville fut prise (^). Après le siège, le sol était jonché de pierres lancées de part et d'autre par les engins et les bombardes. Un certain Pyron du Port en ramassa un grand nombre pour la ville de Bordeaux, et reçut deux nobles (^) pour sa peine.

Dès ce moment, Saint-Macaire resta fidèle aux Anglais jusqu'à leur expulsion de la Guienne. Pendant ce temps, nous voyons Raymond-Guillaume de La Nau, homme d'armes, pourvu de l'ofTice de chAtelain de cette ville (*). Un Guillaume de La Nau, homme d'armes, peut-être le même, en est aussi pourvu le 1 4 juillet 1 434-35 C). Le 1"'' juillet 1 423-24, le roi confirme à la commune et à la ville de Saint-Macaire leur annexion à la couronne d'Angleterre ("). Le 27 juillet 1442-43, Henri VI donna à Bernard Angevin les maisons (hospitia) et les terres qui avaient appartenu à Jean d'Albret dans cette ville. Le 20 juin 1 444, il céda au maire et aux jurats de Bordeaux la ville et le château de Saint-Macaire. La possession de la maison (hospilium) de Taste, dans la même ville, fut confirmée à Thomas Wysshard et à Jean Ville, hommes d'armes, le 26 juin de la même année C).

Mais c'en était fait de la puissance anglaise en Aquitaine. Dunois était partout vainqueur; les Anglais fuyaient devant lui : villes et châteaux lui ouvraient leurs portes. Les Bordelais, réduits aux abois, avaient, le 12 juin 1451, passé avec Dunois un traité par lequel ils lui livraient les villes et places de Vayres, Rions, Blagnac, Castillon et Saint-Macaire jusqu'au 23 du même mois, et si ce jour-là les Anglais et leurs alliés parvenaient à chasser les gens du roi de France de leur camp devant Fronsac, lesdites places seraient rendues : celle de Saint-Macaire, où commandait Ménald Dasta depuis le l*"" juillet 1450, le serait aux bourgeois, manants et habitants de Bordeaux. Le secours n'arriva pas, et la Guienne resta à Charles VII (^). Mais elle n'obéissait qu'avec répugnance à ses nouveaux maîtres, et deux ans après, les Anglais rappelés trouvèrent presque tout le pays disposé à les soutenir. Le roi de France, à la tête d'une armée puissante commandée par d'excellents officiers, repassa en Guienne en 1453. Xintrailles fut chargé d'assiéger Saint-Macaire, qui avait pris part au soulèvement général. Cette ville ne se rendit qu'à la dernière extrémité (^). Après la guerre, Charles accorda une amnistie complète aux habitants de Saint-Macaire (*"), et leur laissa Xaintrailles pour gouverneur.

Une fois le sort de la Guienne définitivement fixé, notre ville se fit remarquer par sa fidélité à

(') Voir supra, article Malengin, t. I, p. 104, ce qu'étaient ces instruments. — (') Bulletin Polyamathique, ann. 1812, t. X, p. 367 et suiv. — (') Monnaie anglaise. — (•) Rôles gascons. — (') Iclem. — (*) Idem. — (') Idem. — {') Jean Chartier, édit. de rimpr. royale, de M D C LXI, p. 237. — Rûles gascons. — (') Jean Chartier, p. 267. — ('») Du Tillet, Chronique abrégée des faits et gestes volitiques et militaires des rois de France, p. 141, verso.

la couronne de Fiance, et Louis XI, qui voulait se l'attacher encore plus fortement, s'y arrêta en se rendant auprès des rois de Castille et d'Aragon; il y était le jeudi 9 août 1470. C'est peut-être alors qu'il lui confirma ses anciens privilèges, qui furent modifiés par Charles IX, et successivement confirmés par Henri IV en 1600, Louis XIII en 1632 et Louis XIV en 1685.

Après la conquête, Saint-Macaire, comme presque toutes les autres villes de notre province, resta dans l'oubli pendant cent ans environ. Cependant, elle paraît avoir joui pendant cette longue période d'une certaine tranquillité matérielle. Ce qui paraît le prouver, c'est qu'elle renferme quelques maisons assez remarquables qui datent de la fin du XY" siècle et de la première moitié du XVP; néanmoins, elle n'atteignit pas à la splendeur dont elle brillait aux XIII" et XIV» siècles.

Cent ans environ après l'expulsion des Anglais, en 1553, les États de la sénéchaussée furent assemblés à Saint-Macaire, parce que la peste était à Bordeaux ('). Mais nous arrivons à l'époque la plus déplorable de l'histoire de notre pays, aux guerres de religion. En 1562, Symphorien de Durfort-Duras, après avoir perdu contre Monluc la bataille de Vergt, passa par le Rouergue, descendit la Garonne et saccagea Saint-Macaire (*). Monluc, après la bataille de Targon, en chassa les protestants, qui, si on en croit l'abbé O'ReilIy, y avaient commis toute espèce d'horreurs; ils ouvraient les ventres des prêtres et enroulaient peu à peu leurs entrailles autour de bâtons.

En 1577, Favas, chef des huguenots, essaya de s'emparer par surprise de la ville, «élevée, » dit d'Aubigué, sur une roche de cinq toises de haut, sur laquelle est un mur de dix-huit pieds » qui clost le fossé d'entre la ville et le chasteau. On peut monter de la rivière, qui est au pied du » rocher, jusques au pied de la muraille, par le costé du terrier. Tout cela fait un coude, dedans » lequel Favas désigna une escalade en plein jour, assavoir pour passer la muraille qui estoit sans » corridor, et pourtant il falloit porter un autre escallot pour descendre au fossé d'entre la ville et » le chasteau, oîi il y avoit encores peine pour remonter à la ville (^). »

« Langoiran s'était chargé de cette entreprise (*); il fut convenu que Favas opérerait en même » temps une division du côté de la plaine. La troupe se grossit de quarante gentilshommes de la » cour du roi de Navarre, qui s'y portèrent volontairement, et de quelques capitaines choisis dans » les garnisons voisines. Parmi ces derniers, nous signalerons l'hislorien d'Aubigné. Rosny, qui fut » depuis duc de Sully, et qui venait de servir utilement à la prise de La Réole, où Favas l'avait » chargé de conduire cinquante soldats, demanda un commandement semblable à Langoiran; mais » Favas le retint avec Béthune, son cousin, dans sa propre troupe.

» On mit sur deux bateaux à La Réole les deux cent soixante assaillants, munis de deux » échelles, et l'on recouvrit le tout avec soin de quelques voiles, pour les dérober à tous les » regards. Aux premiers cris des sentinelles, on répond : « C'est du blé que nous portons. » Et » presque au même instant, cette prétendue marchandise, hommes comme échelles, se dressent » dans les deux embarcations; tous les réformés s'élancent au rivage. Le nommé Génissac portait » l'une des échelles, secondé par le nommé Sarrouette. Castera et d'Aubigné s'étaient emparés de » l'autre. Arrivés tous quatre sur le rocher qui surmontait la muraille à franchir, les deux échelles » se trouvent trop courtes; mais ils n'en persistent pas moins dans leur résolution, et le pistolet au » poing, ils essayent, en s'aidant les uns les autres, de se jeter dans la place.

{') Chronique bourdeloise, p. 71. — \'i Jean Fabre, avoué à Marmande, Précis historique sur la famille de Durforl Duras. — (') D'Aubigné, Histoire universelle, t. II, p. 2G3. — (•) Je copie la narration de J.-F. Samazeuilh, dans son Histoire de l'Agenais, du Condomois et du Bazadais. Celte narration, plus claire que celle Je d'Aubigné, en est une traduction Adèle.

118 saint-mâcâire.

» C'est alors qu'ils connurent qu'on les avait trahis. A toutes les fenêtres du château donnant sur » la muraille, ainsi qu'à celles de la maison la plus voisine, parurent des arquebusiers, qui dirigèrent » sur les assaillants le feu le plus meurtrier. D'Aubigné fut le premier atteint, et presque au même » instant, un coup de chevron que lui asséna le capitaine Maure l'envoya dans la rivière, où il » tomba du haut du rocher, en roulant sur lui-même et laissant son pistolet dans la ville. A son » côté tomba Génissac, frappé, comme d'Aubigné, d'une arquebusade. Castera et Sarrouette prirent » leur place, et tel fut l'acharnement de la troupe assaillante, que, malgré le feu du château qui » les foudroyait de front, malgré celui d'un faubourg qui les prenait en flanc, d'Aubigné, de même » que les autres blessés, après avoir roulé jusqu'au pied de cette roche sanglante, retournèrent » aux échelles, plutôt que de se mettre à l'abri dans les bateaux qui les avaient apportés. Du côté » de la ville, les femmes rivalisèrent de courage avec les soldats dans cette défense, et Guercy, » l'un des officiers de Langoiran , périt sous une barrique jetée sur sa tête par l'une de ces » héroïnes.

» Cependant, les gardes du roi de Navarre s'étaient groupés sur un rocher voisin, en demandant » quartier. La garnison de Saint-Macaire, ayant reçu d'eux l'assurance qu'ils étaient catholiques, » leur accorda la vie. Les autres assaillants, réfugiés enfin dans l'un de leurs bateaux, auraient » péri jusqu'au dernier, faute de bras pour faire mouvoir cette embarcation, car ils se trouvaient » tous couverts de blessures, lorsque La Cassagne, bien qu'il eût l'épaule brisée d'un coup de » mousquet, surmonta sa douleur et réussit à mettre la barque à flot. » « Il ne sortit de cette affaire, » affirme d'Aubigné, que douze hommes qui ne fussent morts, blessez ou prisonniers, tant l'appast » estoit bien préparé. Aussi Roquetaillade estoit du conseil du roy de Navarre et frère d'Aubiac, » gouverneur de la ville. »

C'est probablement en commémoration de cet événement que se fait la procession de Sainte- Agnès, le 21 janvier. Voici ce que m'écrivait, à cette occasion, M. David, curé archiprêtre de Saint-Macaire, qui aime et étudie tout ce qui a rapport à la ville dont il a la direction : « Cette » procession est un vœu de ville très ancien. Autrefois, les jurats y assistaient en corps et en » grand costume. Ils suivaient le curé, qui était précédé d'un très grand nombre de fidèles. Je n'ai » pu retrouver aucune trace de l'époque de son institution. La tradition est d'accord sur ce point, » mais elle varie sur la cause de ce vœu. Les uns disent que c'est à l'occasion d'un fait d'armes » célèbre contre les Anglais qui voulaient s'emparer de la ville; les autres, contre les huguenots » qui faisaient d'incroyables efforts pour la prendre d'assaut. Les renseignements que j'ai recueillis » me font pencher en faveur de l'opinion de ceux qui attribuent ce vœu à la victoire remportée » par les habitants de Saint-Macaire dans la sixième guerre de religion. »

Pendant les guerres de la Fronde, la ville de Saint-Macaire vit revenir pour elle une ère de nouveaux malheurs. Les Épernonistes et les parlementaires ravageaient en tous sens les environs de Bordeaux. Au mois de novembre 1649, les troupes du duc d'Épernon battaient les environs de Saint-Macaire pour surveiller l'armée bordelaise, qui se tenait sur l'autre rive de la Garonne. Le marquis de Sauvebœuf qui la commandait, craignant que la ville ne se joignît au duc, fit passer la rivière à Beaupuy, maréchal de camp, et au sieur de Razens, capitaine de cavalerie, avec trois cents hommes du régiment de Jaure, avec ordre de s'en emparer ou de l'investir. La ville, dont les affections étaient pour les Bordelais, se rendit à la première sommation. Langon opposa plus de résistance à Sauvebœuf. Ce général se rendit de là à Saint-Macaire; mais voyant que l'oisiveté portait tort à son armée, que les vivres s'épuisaient, et qu'on ne pouvait en faire venir de Bordeaux

que par terre au risque de rencontrer des coureurs ennemis, il résolut d'aller attaquer le duc dans le Haut-Pays. Le Parlement s'y opposa. De retour à Bordeaux pour demander le motif de ce refus, il y fut retenu par l'arrivée de Du Doignon, qui venait attaquer les Bordelais après avoir fait croire qu'il venait au contraire à leur secours. Pour résister à cette attaque formidable, le marquis de Sauvebœuf jugea prudent de rappeler les troupes qui tenaient la campagne sur les bords de la Garonne; mais il laissa à Sainl-Macaire le régiment de Jaure, sous le commandement de Beaupuy.

Aussitôt que le duc d'Épernon eut appris le départ de l'armée parlementaire, il vint assiéger Saint-Macaire. Les habitants, zélés partisans des Bordelais et craignant surtout de tomber entre les mains du duc, dont ils redoutaient les vengeances terribles, étaient résolus à bien se défendre. Ils firent une si bonne résistance aux premières attaques des barricades du dehors, que M. de Marin, maréchal de camp, qui commandait pour le duc, s'aperçut de suite qu'il avait affaire à des soldats et à des hommes déterminés. Beaupuy cependant ne secondait pas le zèle des défenseurs. Sollicité de faire des sorties, il refusait et restait dans un lâche repos. Mais les officiers subalternes, à la tête de petites troupes d'habitants, sortaient à la dérobée, malgré ses cidres, et tuaient bon nombre d'ennemis. De Marin fit établir des batteries et chercha à faire brèche. Beaupuy, de plus en plus effrayé, envoya demander du secours à Royère, sieur de Mesvieux, qui commandait à Langon. Celui-ci lui envoya une partie du régiment de Sauvebœuf, gens de bonne volonté, et avec l'aide desquels on pouvait opposer une vigoureuse résistance. Les canons des Épernonistes firent une brèche; mais l'assaut était impossible, cette brèche se trouvant devant une cave profonde comme un précipice; les habitants l'avaient encore approfondie à cette occasion. Néanmoins, Beaupuy rassembla un conseil de guerre, et, à l'instigation de quelques partisans du duc, proposa de demander à capituler. Les uns étaient pour cette proposition, les autres contre. Les bourgeois et les artisans, outrés de cette lâcheté, demandaient un chef pour faire une sortie ; mais il y avait des traîtres dans la ville, et si Beaupuy ne l'était pas lui-môme, la peur s'était emparée de lui. Rions et Mauléon, tous deux majors, l'un du régiment de Jaure, l'autre de la ville môme, étaient d'intelligence avec M. de Marin. Deux capitaines du môme régiment, Roux et Rions, furent chargés de discuter les conditions de la capitulation. Mais ces hommes, peu habitués à de pareilles missions, s'en acquittèrent si mal, qu'ils oublièrent de parler des habitants de la ville, et les laissèrent par conséquent à la discrétion du duc. Rions môme, avant la signature des conditions, introduisit les gardes du duc par la porte de la Rivière; mais lui et les siens furent traités suivant leur mérite, car à peine furent-ils entre les deux portes, que les Épernonistes leur prirent leurs armes et leurs habits, contre la foi du traité.

Les habitants, désolés, se croyaient perdus; mais le duc d'Épernon, à la prière de M. de Marin, se contenta de livrer au pillage les meilleures maisons de la ville, de faire pendre un marinier, homme de cœur, et de prélever une taxe de dix mille livres pour le sieur de Saint-Quentin, son

I premier écuyer. Ce traitement dut paraître doux aux habitants, qui savaient à quels excès se portaient d'Épernon et les troupes auxquelles il commandait. Le marquis de Sauvebœuf fit arrêter Beaupuy, et lui eût fait subir le supplice des traîtres, si le marquis de Théobon n'eût intercédé pour lui et n'eût obtenu sa grâce du Parlement et des Chambres assemblées (').

(•) Fonteneil, Histoire des mouvements de Bordeaux, t. I, p. 390 et suiv. — La Colonie, Histoire curieuse et remarquable de la ville et province de Bordeaux, t. 11, p. 404. — Archives historiques de la Gironde, t. 11, p. 58 et suiv.

Pendant les troubles de l'Ormée, au mois de mars 1652, Saint-Macaire était occupé par le comte de Marchin, un des lieutenants du prince de Condé ('). Le duc de Candale, qui comriiandait les troupes royales, reprit la ville, qui, depuis cette époque, a suivi la fortune bonne ou mauvaise de la capitale de la Guienne. Son nom n'a plus brillé dans l'histoire, son influence s'est perdue. La rivière, en s'éloignant du pied de ses murailles, a ruiné une partie de son commerce, et maintenant elle est réduite à l'état de chef-lieu de canton et à une population de 1,500 habitants environ ('); mais son église parfaitement conservée, ses vieilles maisons et ses remparts presque détruits, en font une des villes les plus intéressantes de la Gironde, et à ce titre elle mérite l'attention des touristes et des archéologues.

En 1846, la Commission des Monuments historiques de la Gironde a donné, dans le Compte- Rendu de ses travaux, une description succincte des trois enceintes qui fortifiaient autrefois la ville de Saint-Macaire, et dont une bonne portion subsiste encore. Je copie textuellement cet excellent travail, dont M. Virac a fourni toutes les notes. J'y ajoute un plan de la ville (Planche LXXXIII), plan qui sera également utile pour les descriptions de détail :

« Aucun document n'a pu servir à préciser l'époque de l'érection des enceintes dont nous » voyons les restes ; mais, par induction, nous croyons pouvoir rapporter la date des premiers murs » au XIl^ ou au XIIl^ siècle.

» Première enceinte. — Elle avait à peu près la forme d'un rectangle fABCDJ, dont un grand » côté était dirigé parallèlement à la Garonne, c'est-à-dire de l'est à l'ouest.

» Six portes s'ouvraient dans cette enceinte. Au milieu de la face nord, la porte de Cadillac (F); » le changement de direction de la route qui conduit vers la localité a fait donner aujourd'hui à » cette porte le nom de porte de V Hôtel-de-Ville ; voûte cintrée en ogive et couronnée d'une tour » carrée à mâchicoulis. A l'ouest de cette porte, et toujours sur le côté nord, on trouvait, à côté » d'une tour carrée, une seconde porte (A') donnant issue à la rue de La Nau. A l'est, la porte » Yquem (B'J et la porte Mercadiou (E), toutes deux détruites et tirant leur nom : la première, du » nom de la rue qu'elle fermait; la seconde, de la place dont elle était rapprochée. Le côté sud, » bordé par le fleuve, ne présentait aucune issue (^). A l'ouest était la porte Neuve (H) et la porte » de V Hôpital (C); le nom de la première indique une construction postérieure au reste des » remparts, et en effet le mur qui l'avoisine semble, par sa conservation, n'avoir pas une antiquité » très reculée. Un titre de 1562 mentionne cette porte sous ce nom. La deuxième porte, détruite » sous l'Empire, rappelle par sa dénomination que, jusqu'en 1 793, l'hôpital de celte localité occupait » un local voisin, appartenant aujourd'hui à M. Destrilles. »

M. Virac décrit de la manière suivante le tracé des murs, en le rapportant aux rues actuelles :

« Cette première enceinte partait d'un coude (A) que forme la rue du Port-Nava, près de » l'emplacement où existait, il y a une vingtaine d'années encore, la maison appelée du Gouverneur. i> Elle se dirigeait vers le nord en traversant les jardins de la maison Boinard, appartenant autrefois » à la famille Spens de Lancre, et venait joindre la porte de Mercadiou, placée presque à l'extré- » mité occidentale de la rue du Turon. De là, elle venait, en formant presque tout le côté est de la

(•) Balthazar, Histoire de la guerre de Guienne, édition elzévirienne, p. 325. — (•) Depuis trois ans, le périmètre du territoire de Saint-Macaire s'est agrandi par l'annexion d'une partie de celui du Pian. — (') Nous verrons plus bas qu'il y a une légère erreur dans cette assertion.

» rue de l'Echelle, jusqu'à la porte et à l'entrée de la rue Yquem. De cette porte, et après avoir » contourné la maison Baritault, aujourd'hui possédée par les sieurs Boirac et Sieuzac, elle suivait » la direction du levant au couchant, et, garantie par un fossé, les emplacements consacrés aux » allées ou promenades publiques, autrefois les boulevards. Dans la partie où le mur prenait la » direction du levant au couchant, on trouvait la porte-tour de Cadillac ou de VHôtel-de-Ville, la » tour qui était près de la maison et dans le jardin Ducaule, à un angle de la rue des Pommiers, et » la tour carrée qui était à l'extrémité de la petite rue de La Nau, actuellement prolongée sur le » sol de l'ancien fossé jusqu'à l'allée. A l'angle du clos de La Nau, le mur changeait de direction » et allait du nord au sud-ouest. C'était dans cette dernière partie qu'était pratiquée la porte de » l'Hôpital, au lieu où est à présent l'entrée occidentale de la rue de La Nau. De ce point, il » suivait, toujours garanti par un fossé et allant de l'ouest au sud-est, le chemin ou la rue dont le » midi est garni de maisons, mais dont le nord n'offre que des jardins; rue innommée, mais qui » prenait naissance à l'extrémité nord de celle de la Carreyrosse, et arrivait à la porte Neuve. Là, » il était flanqué d'une tour construite à peu de distance et à l'ouest de celte porte; puis, après » avoir suivi sur un petit espace la môme direction, il tournait vers le sud et venait joindre le » château, à lun des angles du jardin l'Huile; jardin établi depuis de nombreuses années sur » l'emplacement des fossés de la ville et du château. Au midi, le rocher escarpé sur lequel est » assise la ville, lui servait de défense. La Garonne passant anciennement au pied de ce rocher, la » garantissait aussi contre toute suprise. Un impasse existait encore, il y a dix à douze ans, entre » le jardin de l'ancien prieuré et le jardin de la maison de l'école, et conduisait à un balcon appelé » la guérite (Z). Nulle part, la sentinelle ne pouvait être mieux placée pour surveiller les abords » de la place.

» La plus grande longueur de cette enceinte était de 382 mètres, de la porte du Mercadiou à » celle de l'Hôpilal, et sa plus grande largeur de 190 mètres, depuis l'ancien prieuré des Jésuites » jusqu'à la porte de Cadillac ou de l'Hôlel-de-Ville ; son développement, de 1,020 mètres; sa » surface, de 5 hectares 40 ares.

» La hauteur des courtines était de 1 0 mètres environ ; leur sommet était couronné de créneaux » avec meurtrières, mais sans mâchicoulis; des consoles servaient seulement à augmenter la largeur » du parapet. L'entretien des murs était, d'après les délibérations du corps municipal, à la charge » des habitants.

» Le donjon de cette place en occupait l'angle sud-ouest, d'où il dominait à la fois la ville et » la rivière. On ne possède pas de dessin de ce monument » (j'en ai trouvé deux, en voici un, et » l'autre est gravé dans la Planche LXXXIV; je les dois à l'obligeance de M. Deney, instituteur

au Pian); a mais M. Jouannet, qui en avait vu les ruines, en » donne la description : « Le château, disait cet antiquaire, n'offre » que des ruines, au milieu desquelles s'élève un donjon ou massif » quadrilatère entr'ouvert de toutes parts, et dont les murs, épais » de 3 mètres et fortement cimentés, ont résisté à tous les efforts » qu'on a faits pour les détruire. Ces ruines, d'un effet assez pitto- » resque, laissent voir, dans ce qui reste dos voûtes, un genre » de construction très ancien. » La démolition de ce fort fut » prescrite en 1626 par le corps de ville, et effectuée la même année par le capitaine Rochebrun, » commis à ce travail par le duc d'Épernon.

Vol. II. 16

» Un procès-verbal d'arpentement dressé le 9 avril 1 627 assigne les superficies suivantes :

» 1° Au château, y compris ses fossés, 1 journal 1 latte, ou 30 ares; 2° au ravelin (') 8 toises » 2 pieds, ou 32 mètres carrés; 3° au donjon et aux ruines laissées alors debout, 1 latte 2/3, ou » 3 ares 83 centiares; 4" au jardin, au-delà du chemin qui le séparait du château et qui conduisait » de l'église à la Porte-Neuve, 4 lattes i/3, ou dix ares.

» La destruction de la partie du donjon laissée debout fut opérée au mois de février 1 837.

» Sur les autres points du circuit, la muraille était défendue par les tours rondes déjà men- » tionnées, voûtées en ogive à nervures saillantes, et percées de meurtrières. Trois de ces tours, » vers le nord-ouest, étaient accompagnées de petites portes ou poternes qui ménageaient des » issues aux rues y aboutissant.

» Deuxième enceinte. — Le premier agrandissement qui eut lieu eut pour but d'incorporer à » la ville le faubourg dit du Turon, qui s'était formé à l'est de la première enceinte (*) ; il réunit » à la ville une surface de 1 hectare 23 ares, enveloppée par une ligne de 450 mètres, ayant à peu » près la forme d'un trapèze.

» La porte Mercadiou établissait la communication entre la ville et ce nouveau quartier, et la » porte Turon, distante de la première de 130 mètres, donnait sur la campagne, où une tour carrée » la protégeait extérieurement au nord. Cette porte était pour ainsi dire quadruple; elle était » précédée du côté de la ville de trois autres, dont deux ont disparu; la dernière, à l'in- » térieur (RJ, à cintre ogival, surmontée d'une tour carrée crénelée, existe toujours, et la » municipalité de Saint-Macaire, en l'aliénant au sieur Jean Dagut, il y a vingt-cinq ou vingt-six ans, » imposa à ce dernier l'obligation, non-seulement de la laisser toujours subsister, mais encore de » n'y rien changer, et de la réparer quand il serait besoin. Les deux premiers portails ont été » démolis avant la Révolution : tout le reste existe encore.

» Une dernière porte était établie à côté de la tour de la rue Portette (IT), nom qui rappelle sans » doute l'existence d'une poterne.

» La deuxième enceinte du Turon, dit M. Virac, partait du coude de la rue du Port-Nava, » suivait la déclivité du rocher, le long de l'ancien lit de la Garonne, jusqu'à la fontaine et au lavoir » du Turon (T); là étaient les quatre portes, et se trouve encore la tour carrée du même nom. De » ce point, le mur se dirigeait vers le nord jusqu'à un autre point, qu'il serait maintenant difficile » de déterminer, le Palais ou la maison Savignac, sa chapelle (UJ et ses jardins ayant été établis » au commencement du XVII' siècle sur cette partie de l'enceinte. De là, la muraille garantie d'un » fossé se dirigeait en ligne droite, du levant au couchant, jusqu'à la rue de l'Échelle, ou, pour » mieux dire, jusqu'à la première enceinte. Vers la moitié, une tour la flanquait à l'extrémité nord » de la rue de la Portette, rue à présent prolongée par le remblai du fossé jusqu'au chemin qui » sépare Saint-Macaire du Pian .

» Troisième enceinte. — Peu de temps après la réunion à la ville du faubourg du Turon, un » autre faubourg à l'est, celui de Rendesse, fut de môme enveloppé dans une ligne murale qui le )> joignit à la ville. Sa surface est de 94 ares; la longueur développée de son enceinte, de » 450 mètres. C'est probablement à l'époque de l'érection de ces murs que fut percée, dans la » première enceinte, la Porte-Neuve (^) qui communique avec ce faubourg. A son extrémité occi- » dentale, on pratiqua une porte donnant sur la campagne, et qui dut vraisemblablement porter le

(') La barbacane, probablement. — (') Les caractères architectoniques ne donnent pas de flifférence de date entre la seconde et la troisième enceinte. — ('} Je crois le mur qu'elle traverse d'une date plus récente.

» nom de porte Rendesse (V); aujourd'hui, elle est appelée porte Dumas, du nom d'un propriétaire » voisin, et surmontée d'une tour carrée, crénelée, cintrée en ogive.

» La troisième enceinte de Rendesse partait de la porte de l'Hôpital et se dirigeait en ligne » droite vers le sud-ouest, sur l'angle où était la porte d'entrée sur le quai de Rendesse. De cette » porte, elle suivait l'ancien lit de la Garonne, et remontant vers le château, venait se joindre à » cette fortification. Deux issues au moins y avaient été ménagées : l'une vis-à-vis la petite rue de » Corne (V), et la seconde correspondant à la rue des Clotes (D'J. »

Cette description, à laquelle je n'ai ajouté que quelques lettres correspondant à celles du plan, est d'une grande exactitude. Je passe aux détails. Entre le point A, angle sud-e.st de la première enceinte, sur le bord du rocher qui dominait la Garonne lorsqu'elle passait au pied de la ville, et la porte Mercadiou (E), on ne trouve que des restes de murailles, et, au coin d'une maison servant actuellement de gendarmerie, un gros contre-fort saillant qui doit être du XV* siècle.

On ne voit de la porte Mercadiou que les arrachements des arceaux qui la recouvraient; elle paraît avoir été rebâtie à la fin du XIII" ou au commencement du XIV*, si l'on peut se fier au petit nombre de caractères architectoniques encore existants.

De la porte Mercadiou jusqu'à celle qui était à l'extrémité orientale de la rue Yquem, on ne rencontre rien d'intéressant. Cette dernière porte est détruite. On voit encore les arrachements des arceaux et des moulures, qui me paraissent contemporains de la porte précédente. Le couloir était surmonté d'une tour, ou du moins d'une chambre d'où l'on défendait la porte. A côté, s'élève une maison plus belle que les maisons voisines, et qui doit avoir été construite exprès pour protéger et la porte et l'angle nord-est de l'enceinte (Planche LXXXV). Il est à remarquer que toutes les portes sont avoisinées de maisons de plus fière apparence que celles qui garnissent les autres parties des remparts ou qui sont disséminées dans l'intérieur de la ville. Celle-ci porte le nom de maison Raritaull, et n'est caractérisée à l'extérieur que par un gros contre-fort et quelques petites ouvertures qui paraissent romanes. Du côté de la ville, elle n'était éclairée, au rez-de-chaussée qui longeait le couloir de la porte, que par une petite fenêtre carrée; mais le premier étage recevait la lumière par deux fenêtres ogivales, divisées chacune par un meneau ou deux ouvertures subtrilobées surmontées d'une rose tréflée : chaque fenêtre est recouverte par une archivolte ogivale.

L'entrée de cette maison, dont le rez-de-chaussée paraît avoir été voûté, était dans une cour séparée de la rue par un mur épais percé de deux portes ogivales : l'une pour les charrettes, et l'autre pour les piétons. A côté de la grande porte est une petite fenêtre ogivale subtrilobée, qui devait servir à reconnaître ceux qui se présentaient. Des créneaux paraissent avoir existé sur le gemmet du mur de cette cour, en avant d'un chemin de ronde porté sur console, du côté de l'intérieur. Une charmante corniche le couronne du côté de la rue.

Le sommet de la maison a été abattu. Cependant, il reste encore dans le haut du mur des gargouilles qui font supposer qu'un pignon aigu s'élevait du côté de la rue.

A partir de l'angle nord est (B) jusqu'à la porte de l'Hôtel-de-Ville, de Cadillac ou de l'Horloge, car elle porte ces trois noms (F), les murs sont sans intérêt. On y remarque cependant des consoles à l'extérieur, qui ne servaient qu'à élargir le chemin de ronde, mais qui n'ont jamais dû supporter

Ipes mâchicoulis. Ce couronnement gracieux des murs des XIV* et XV* siècles ne paraît pas avoir été employé sur ceux de Saint-Macaire, dont l'épaisseur ne dépasse guère 1 mètre.

au-dessus de l'entrée (Planche LXXXV). Cette porte s'ouvre dans une tour bâtie sur un plan barlong, dont les petits côtés font suite aux courtines qui l'avoisinent. Je crois que l'ouverture extérieure des couloirs a été exhaussée, et que, primitivement, elle ressemblait à presque toutes les portes de l'époque pendant laquelle elle a été restaurée, vers la fin du XIIP siècle, c'est-à-dire que l'arc extérieur se trouvait plus bas que la voûte du couloir qui passe sous la tour. Les contreforts plats qui s'avancent sur les angles extérieurs présentent un caractère roman qui fait supposer que le soubassement de cette tour est du temps de la première enceinte, du XII' siècle.

Autrefois, on pénétrait dans le premier étage par le chemin de ronde, au-dessus des courtines. On y entre maintenant par une ouverture moderne, percée du côté sud-ouest dans une des chambres de l'Hôtel-de-Ville, situé dans une ancienne grande maison, à l'ouest de la tour. Les portes, au-dessus des courtines, sont à linteau droit. En outre, une espèce de porte-fenêtre, à linteau sur console, donne dans le vide du côté de la rue; on y arrivait au moyen d'une échelle. L'intérieur de cette tour a 4'"60 de long sur 1"72 de large, et se compose de trois étages séparés par des planchers portés sur des consoles en pierre. Les portes et les fenêtres sont toutes à linteau droit; quelques-uns de ces linteaux sont supportés par des consoles. Une horloge a été établie au troisième étage. A la hauteur du sol de cet étage, s'avance, sur toute la façade de la tour, un moucharabys porté par dix consoles à trois assises.

A partir de la porte de l'Hôtel-de-Ville jusqu'à l'angle C de la première enceinte, il ne reste plus que quelques pans de murs insignifiants. On ne voit rien des deux tours qui s'y trouvaient, ni des poternes protégées par ces tours. On rencontre cependant, à l'extrémité de la rue de La Nau, une vieille maison dont les ouvertures apparentes présentent une portion d'arc bombé, suivi d'un arc ogival; puis, entre le bout de la rue de La Nau et la porte de Y Hôpital qui est à l'angle C, au milieu du clos dit de La Nau, une grande maison (G) avec portes, fenêtres et cheminées du commencement du XIV' siècle ou de la fin du XIII" ; on l'appelle maison noble de La Nau; on y remarque, dans le mur, une armoire ogivale divisée par deux meneaux qui se coupent en croix et qui servaient à assujétir les fermetures.

Nous avons eu l'occasion de signaler plusieurs membres de la famille de La Nau dans la notice sur la ville. Cette maison appartenait en 1688 à Raymond Dureband. En 1406, un Guillaume de La Nau était notaire à Saint-Macaire. En 1771, M. Pierre-François-Joseph de Spens de Lancre, président à mortier, était seigneur de La Nau. La porte de l'Hôpital est si bien détruite qu'on ne peut se rendre compte de son plan; cependant, on voit encore, dans une maison voisine, une meurtrière dans le caractère de celles du XIV' siècle, et chargée de surveiller les fossés qui précèdent les murs du sud. Il devait donc y avoir à l'angle une tour saillante; la porte ne pouvant passer sous cette tour, s'ouvrait à côté dans la courtine, comme à Rauzan, ou entre deux tours saillantes, comme cela se pratiquait assez souvent.

De l'angle C à la Porte-Neuve (H), entièrement détruite, on trouve une courtine bâtie en ligne à peu près droite et protégée dans son milieu par une tour saillante dont on ne voit plus que les arrachements. Cette courtine est bien conservée; le sommet est crénelé et les merlons fort larges sont percés de meurtrières en double croix. La porte est entièrement détruite. Cette courtine ne paraît pas aussi ancienne que le reste des remparts. Elle a dû être faite à la fin du XIV" siècle. Je trouve en effet, dans le Catalogue des Rôles gascons, qu'en 1382-83, et le 16 juin, Richard II, roi d'Angleterre, accorde un secours à Bernard Mountet, chevalier, pour réparer les murs de Saint-Macaire. Cette ville avait beaucoup souffert lors du siège de 1377. Cette courtine, étant près

du château, fut vigoureusement attaquée, et dut être plus maltraitée que le reste des remparts. Cependant ceci n'est qu'une simple conjecture basée sur les caractères architectoniques et l'épitliète de Neuve, qui est restée à la porte.

Après cette porte, le mur s'avance encore de quelques mètres jusqu'à la rencontre du château D, dont on ne voit plus que le soubassement des murs du côté occidental ; ces murs sont fort larges et construits en petit appareil, lié par un mortier aussi dur que la pierre. Ce mode de construction, qui a été dans notre pays employé, surtout dans les constructions religieuses, jusqu'à la fin du XP siècle, rappelle le petit appareil romain, abstraction faite des rangs de briques (•). Le donjon (voir supra, page 121), par son plan carré ou barlong, ses contre-forts plats et son mode de construction, me rappelle ceux qu'on fait remonter au XI' siècle. Le château ne se composait pas du donjon seulement : « Partie du vieux prieuré, dit M. Jouannet (*), et le jardin où l'on a découvert les mosaïques, » étaient une dépendance de ce vieux château. » On trouve en effet, dans l'angle sud-est, un arrachement de mur contemporain du donjon, et qui se dirigeait vers l'est dans le jardin du prieuré : c'était évidemment une courtine qui se reliait au donjon, et dont on voit encore une petite portion, devant laquelle on a construit au XIV' siècle un mur à contre-forts carrés (Planche LXXXIV). Si cette citadelle avait la proportion d'un château ordinaire, elle devait occuper au moins tout l'emplacement renfermé entre la place de l'église et la rue qui, de cette place, se dirige vers la Porte-Neuve. Il devait même y avoir une barbacane de ce côté jusqu'à l'entrée de la rue d'Aulède; car si l'on en croit une charte octroyée par un Guillaume, duc d'Aquitaine, à un membre de la famille d'Aulède, le château et même la ville de Saint-Macaire s'appelaient alors Aulède ('). D'après la même charte, datée de <027, le duc Guillaume adopte Frédérik d'Aulède, fils d'Alexandre d'Aulède, qui avait été tué en combattant pour lui, et veut que le château d'Aulède, qui avait été ravagé et ruiné par les Normands , soit réparé à ses frais. Cette charte , qui ne paraît pas avoir tous les caractères d'une parfaite authenticité, donne cependant à la reconstruction du château une date qui s'accorde avec ses caractères architectoniques. Les soubassements paraissent antérieurs au XI' siècle et le donjon doit être de cette époque. La rue qui porte le nom d'Aulède est en face de la Porte-Neuve et près du château. Ce pan de mur ruiné dont j'ai parlé tout à l'heure devait recouvrir une poterne, qui s'ouvrait par conséquent à côté du donjon ; de là, un escalier en zigzag (voir la vue du château et le plan général de la ville) descendait sur le bord de l'eau; il devait aboutir à une tour carrée, crénelée, démolie depuis peu d'années, et qui s'avançait dans le fleuve au pied du château. Cette tour, appelée la Trompe, devait être une barbacane dans le genre de celle qui se voyait autrefois sous le château de Carcassonne. Outre la protection qu'elle accordait au château de ce côté, les gardes qui y étaient postés voyaient de loin les embarcations qui remontaient ou descendaient le fleuve. Plus tard, on a ajouté au donjon quelques bâtisses sur la déclivité du coteau.

La ville était protégée, au nord et à l'ouest, par de larges fossés dont on peut en certains endroits

mesurer encore la largeur, mais non la profondeur; ils sont occupés par des jardins, des maisons

ou des promenades. J'ai tout lieu de croire que les portes étaient précédées de barrières et de

barbacanes. Il est diflicile de voir si des fossés protégeaient également le côté oriental, où d'ailleurs

^^la pente du coteau était assez rapide; c'est cependant assez probable.

(') M. Ferbos, maire de Saint-Macaire, m'a assuré y avoir vu des portions bâties en appareil disposé en feuilles de fougères. — (') Statistique de ta Gironde, t. IJ, l" partie, p. 72. — (') Archives de M. Trapaud de Colombe.

pittoresque. Les murs ont été bâtis sur le sommet des rochers, dont ils ont suivi les sinuosités, tout en conservant des sections à peu près droites; ils sont garnis de contre-forts, les uns plats dans les portions les plus anciennes, les autres à peu près carrés dans les endroits qui ont été réparés au XIV' siècle. Lorsque le rocher présentait des anfractuosités trop profondes ou des grottes qui pouvaient compromettre la solidité des remparts, on les remplissait par des massifs de maçonneries.

Les murs du château, à partir du donjon, ne suivaient pas, je crois, exactement la direction des murs actuels, qui me paraissent avoir été construits quelques mètres en avant. Ces murs, bâtis au XIV siècle, étaient percés, dans le haut, de fenêtres très étroites éclairant des salles basses, et d'une espèce de poterne en plein-cintre où l'on ne pouvait atteindre qu'au moyen d'une échelle. Les contre -forts étaient surmontés d'échauguettes qui faisaient l'office de tours; là, toutes les défenses étaient portées au sommet des murs, où l'on aperçoit des corbeaux qui servaient à établir des hourds. D'autres contre-forts sont d'une date encore plus moderne. Derrière eux s'étend actuellement le jardin de l'ancien couvent des Jésuites (IJ), qui occupe, comme nous l'avons dit plus haut, l'emplacement de la cour du château ; l'autre côté est clos par les granges et les celliers, grand bâtiment sans ornement, dont les portes en plein-cintre ont sur la clef de leur archivolte les monogrammes de la sainte Vierge et de Jésus-Christ.

L'extrémité orientale de ce jardin est occupée par la cure ; là, le mur tourne brusquement à angle droit et fait une saillie d'environ 6 mètres vers le sud, puis reprend en ligne presque droite la direction de l'est. A 60 mètres environ de cet angle, le mur forme un autre angle droit et recule de nouveau de 6 mètres vers le nord. Des contre-forts assez saillants, de J en K, moins saillants, de K en L, soutiennent cette portion de murailles, qui sont les plus intéressantes de toute l'enceinte et méritent une étude particulière.

Les murs formant l'angle saillant de l'ouest (Planches LXXXIII, n" 6, et LXXXVI) sont contre-boutés par deux contre-forts, dont l'un, celui qui s'avance vers le sud, était surmonté d'une guérite hexagone servant en même temps d'échauguette et de latrines. Une des faces de l'hexagone est formée par la façade du contre-fort ; les deux autres s'appuient sur des arcs ogivaux bandés : l'un, de la façade du contre-fort à la courtine du côté de l'est, et l'autre, de la même façade à celle (!u contre-fort tourné vers l'ouest. Rien n'indique que ces murs aient été plus élevés qu'ils ne le sont aujourd'hui; cependant, ils ont eu très probablement des créneaux, mais pas de mâchicoulis : des hourds supportés par deux rangs de corbeaux en tenaient lieu. Derrière ces murs, on trouve les remparts primitifs de la ville.

Je reviendrai sur cette portion des fortifications en parlant du prieuré dont elles font partie.

En continuant vers l'est, le mur est renforcé de distance en dislance par des contre-forts plats, jusqu'à la rencontre d'un angle saillant, à l'extrémité duquel s'avance une échauguette appelée la guérite (Z), dans laquelle on arrivait par un long et étroit corridor entre deux murs très élevés. Elle protégeait le passage extérieur d'une poterne ouverte au-dessous du château de Tarde (M), dont les soubassements paraissent romans. Le couloir, qui, du bas du rocher et probablement du bord de l'eau, montait à cette poterne, était très rapide, coudé en plusieurs angles droits, passait sous des portes fortifiées, et longeait, supporté par de grandes arcades, les murs qui, dans cette partie, ont les caractères de ceux élevés au XII^ siècle ou au commencement du XlIP. Tout cela est maintenant bien dégradé ; mais cependant on peut encore suivre à peu près les anciennes dispositions.

Ce château de Tarde a été presque entièrement rebâti : d'abord, au commencement du XVI* siècle, époque où l'on a fait la tour de l'escalier, qui ne diffère en rien de ceux de ce temps; puis, à la fin du même siècle, où l'on a bâti une portion des logements et refait la porte d'entrée, dont cependant l'archivolte supérieure en plein-cintre paraît être du XIII' siècle. Le soubassement de la tour qui est à côté de la porte doit être roman. Les ferrures de cette porte sont ornées de charmantes gravures.

Directement au-dessous du château, on descend sur une terrasse où se trouvent des chambres basses voûtées, espèces de casemates que je ne crois pas très anciennes. Cette terrasse et le mur d'enceinte, sans caractère, se continuent jusqu'à la rencontre de l'angle sud-est. En face de cet angle, on trouve encore une autre poterne qui n'a aucun caractère d'ancienneté.

La cité primitive occupait donc le point culminant de cette rive de la Garonne. C'était un plateau de rochers de 382 mètres de long, qu'on avait réduit à 1 90 mètres de large en creusant un fossé qui protégeait la ville du côté opposé à la rivière. Cette enceinte ne suffisant pas, il fallut l'agrandir plus tard à droite et à gauche.

Deuxième enceinte. — A partir du point A, et en se dirigeant vers l'angle sud-est du faubourg du Turon, on rencontre une fontaine et un lavoir en N, et près de là, une poterne à laquelle il est difficile d'assigner une date; j'en crois cependant l'origine ancienne, à cause de la fontaine, qu'on devait nécessairement utiliser, et la présence de deux lignes de murs, dont le plus éloigné de la ville prend du niveau de l'ancien lit de la rivière, disposition qui a été observée devant les autres poternes. Ce mur est surmonté d'une terrasse supportée par des arcs de décharge ogivaux. Ces sortes de lices rendaient l'abord très difficile pour un assaillant du côté de la rivière. Les maisons 0 et P paraissent avoir été des tours, bien défigurées maintenant. A côté de la tour P a existé une poterne. En Q est une autre tour, dans le mur de laquelle on voit des meurtrières cruciformes usitées au commencement du XIV' siècle. Cette tour fait partie d'une grande maison qui protégeait la porte du Turon (R). Une autre grande maison, du commencement du XIV siècle aussi, est située au nord de cette porte, contre laquelle elle s'appuyait.

La porte du Turon (Planche LXXXV), dont tous les caractères appartiennent à la fin du Xlir siècle ou au commencement du XIV% s'ouvre à l'extrémité orientale de la rue du même nom, entre deux maisons dont les murs, aussi anciens que la porte elle-même, sont percés d'ouvertures de toutes les époques. Elle est formée de deux arcs ogivaux, l'un s'ouvrant à l'intérieur, et l'autre à l'extérieur de la ville; le premier, sous lequel roulaient les vantaux, est bien plus élevé que le second. Il n'y a pas de herse, et les vantaux étaient assujétis au moyen d'une barre qui entrait dans les murs.

Cette porte était protégée par une barbacane, munie elle-même de deux portes : une donne sur la campagne, et l'autre se trouvait en S, quelque peu en avant de la porte du Turon. M. Virac nous a assuré l'avoir vue autrefois; il n'en reste que quelques arrachements au nord. De là, un mur du XIV siècle, percé de meurtrières actuellement murées, se dirige vers le nord. Entre lui et la maison que touche la porte, est un couloir dont le haut a été couvert par un plancher, au-dessiis duquel un reste de cheminée indique une habitation.

A 20 mètres environ en avant, s'ouvre la porte de la barbacane. Toute cette barbacane paraît

► avoir été rebâtie au XVI* siècle sur des fondations du XIV*. La porte est surmontée d'un chemin de

ronde crénelé, au bout duquel existait une échauguette sur consoles; son linteau bombé, appareillé

en brique, me paraît encore plus moderne, ainsi que la niche de la meurtrière qui est à côté.

dont j'ai figuré la forme extérieure (Planche LXXXIII, n° 4). Les meurtrières qui battaient le côté de la rivière sont semblables à celle-ci. Pour aller de la porte extérieure à la porte S, on était obligé de passer entre deux murs; l'un d'eux, celui du sud, est entièrement détruit; l'autre a été refait, vers la fin du XVI' siècle, lorsqu'on a construit Yhôtel Savignac, qu'on appelait le Palais. Les meurtrières pour armes à feu qui garnissent ce mur sont de très courtes fentes verticales terminées par un orifice circulaire et percées dans une seule pierre (Planche LXXXII, n° 5); leur ébrasement est carré à l'intérieur.

La tour carrée avec base en talus (Planche LXXXVII), qui est au nord de la porte, se compose de deux salles superposées, surmontées d'une terrasse crénelée en partie en brique; les merlons sont percés d'embrasures pour armes à feu. La première salle, à partir du sol, est au niveau du fond des fossés. Sa construction remonte au commencement du XIV' siècle, comme l'indiquent les meurtrières cruciformes. On ne peut plus y pénétrer, parce qu'au XVP siècle on a établi, derrière le mur d'enceinte, une terrasse pour établir de l'artillerie au niveau du premier étage. A cette époque, on a transformé le premier étage (Planche LXXXIII, n" 3) de cette tour, ainsi que les meurtrières, pour le môme usage. On leur a donné la forme de celle que j'ai dessinée (même Planche, n" 4). La porte est précédée d'un pont, qui maintenant n'a plus qu'une petite arche en plein- cintre; mais autrefois ce pont, qui devait avoir un tablier en bois, était divisé en deux par une pile en pierre qui s'élevait au milieu du fossé. Des rainures sur les pieds-droits de la porte prouvent qu'une partie de ce tablier formait pont-levis (voir la Planche LXXXVII, qui donne en même temps la vue de la tour, de la porte et du pont). A partir de cette tour jusqu'à l'angle nord-est (V), le mur a été refait au XVI' siècle (•) ; il est percé de petites meurtrières pour armes à feu. A l'angle Z7 s'élève une tour carrée, percée des mômes meurtrières, et qui était la chapelle de l'hôtel Savignac. Elle est éclairée au nord par une fenêtre flamboyante. La porte occidentale est surmontée d'un fronton brisé, accompagné de trois niches en coquille.

En avant de cette portion orientale des murs est un fossé peu large, mais assez profond, et près de la porte, la fontaine et h lavoir du Turon. On trouve encore des portions des remparts qui, de là, allaient se relier au mur de la première enceinte. Au bout de la rue Portette (U) s'ouvrait une porte ogivale à côté d'une tour ronde; il n'y a pas bien longtemps qu'elle a été démolie.

Troisième enceinte. — Cette enceinte, qui est, je crois, contemporaine de celle du faubourg du Turon, enveloppe, à l'ouest de la première enceinte, le faubourg de Rendesse, dont la forme est à peu près triangulaire.

A partir de la porte de l'Hôpital C, le mur suit une ligne à peu près droite, en se dirigeant vers le sud-ouest. Dans ce parcours, on rencontre une meurtrière cruciforme, à branches pattées. La pointe du triangle est coupée brusquement par un mur qui se dirige vers le sud, sur une longueur de 45 mètres environ. C'est au milieu de ce mur, et en face de la rue de Rendesse, que s'ouvre une porte (V), qui, suivant M. Virac, devait autrefois s'appeler de Rendesse, et qui maintenant a pris le nom de Dumas, son propriétaire. Elle s'ouvre, comme la porte du Turon, sous une tour carrée resserrée entre deux maisons anciennes, mais retouchées à diverses époques (Planche LXXXV). Du côté de la campagne, son ouverture ogivale s'appuie sur des pieds-droits surmontés d'une corniche composée d'un abaque et d'une cymaise. Il n'y a pas de herse ; mais à l'intrados de l'arc, on aperçoit un trou carré, qui a sans doute servi d'assommoir. Aucune autre ouverture ne paraît

(') Vers le milieu du XVI» siècle, les habitants de Saint-Macaire dépensèrent plus de 3,000 livres tournois pour fermer une brèche, réparer les boulevards et faire faire des ponts et des poteaux neufs.

à l'extérieur; ce qui prouve que, comme celle du Turon, elle est massive jusqu'au sommet. Derrière cette arcade extérieure, on trouve le couloir sous lequel roulaient les vantaux; il est très haut et voûté en berceau ogival, dont les sommiers s'appuient sur un bandeau semblable à celui qui reçoit la retombée de l'arcade extérieure. Sous cette voûte, dans le tympan de l'arc extérieur, s'avance une console qui a dû porter une statuette.

A partir de l'angle sud-ouest, au-dessous de cette porte, le mur se dirige vers l'est pour rejoindre, après avoir fait plusieurs zigzags, l'angle du château en D. Dans ce parcours, on rencontre plusieurs gros contre-forts qui ne paraissent pas anciens. Là, s'ouvraient deux portes ; l'une, au bout de la rue des Clotes (D'J, est tout à fait ruinée. Au lieu de s'ouvrir perpendiculairement au mur d'enceinte, son ouverture, suivie d'un couloir, lui est parallèle et dirigée vers l'est. De sorte qu'elle était protégée, au sud, par une maison du XVI' siècle, occupant d'anciennes lices, et au nord, par les remparts. La rue qui aboutit à cette poterne est tortueuse, étroite, très raide et interrompue par des marches.

Une autre rue étroite, raide, mais droite, est la rue des Cornes (V), qui du port conduit au milieu de la rue de Rendesse. Elle était interrompue par trois portes : deux existent encore. Celle qui s'ouvrait dans le mur d'enceinte, près de la rivière, a disparu avec ce mur; elle devait être bien entourée, car il n'était pas dans les habitudes des ingénieurs du moyen âge de laisser une ouverture dans une muraille sans la bien fortifier. La seconde porte interrompait le milieu de la rue par un arceau en plein-cintre. La troisième, ogivale, bordait la rue de Rendesse. Nous avons vu plus haut, page 119, que, durant la Fronde, les ennemis furent introduits dans la ville par la porte de la Rivière. On ne connaît plus de porte de ce nom à Sainl-Macaire, mais je crois que c'est celle qui était située au bout de la rue des Cornes qui portait ce nom.

Maison Messidan (Planche LXXXVIII). — Entre les deux portes encore debout de la rue des Cornes, s'élève une magnifique maison (X) qui doit dater de la fin du XI1I° siècle ou du commencement du XI V; elle a été tellement défigurée par les divers locataires qui s'y sont succédé, qu'il est impossible de voir ce qu'elle était à l'intérieur. Les portes et les fenêtres ogivales ou d'autres formes ont été murées, démurées et remurées, défigurées au point que ce n'est qu'avec beaucoup d'attention qu'on les retrouve sous des couches de mortier ou de badigeon. Du côté sud, la maison a été démolie, et laisse voir deux étages de grandes arcades ogivales qui, accompagnées des ruines et des vieilles baraques qui les avoisinent, font un effet remarquablement pittoresque.

Ce que cette maison renferme maintenant de plus curieux et d'admirablement conservé, c'est une salle souterraine qui a dû servir de cave; en voici le plan. (La vue perspective est dessinée

Planche LXXXIX. ) Elle se compose, comme on le voit sur le plan, de deux nefs de trois travées chacune, séparées, au centre, par des piliers octogones, et, dans les côtés, par des pilastres engagés recevant la retombée des arêtes des voûtes. Ces voûtes ogivales, parfaitement construites en moellons carrés piqués, comme le reste de la maison, n'ont ni nervures ni arcs doubleaux. Les piliers ont de hauteur, y compris la base et le chapiteau, \"'la; le chapiteau et le tailloir, 0'"3%; la base, sans le socle qui est enfoui dans le sol, 0"'13. Le diamètre des piliers est de 0™25. La hauteur des voûtes jusfju'au sol actuel est de S^SS. La longueur de la salle au milieu est de 13 mètres, et sa largeur de B^OO. Au sud est une petite porte ogivale dont le seuil est plus élevé que l'intérieur de la cave, dans laquelle on descend par quelques marches. La porte extérieure s'ouvre sous deux

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arcs bombés, celui de l'extérieur plus bas que celui de l'intérieur, sous lequel roulaient les vantaux de la porte. Une fenêtre éclaire la travée du milieu, et une autre celle du fond. Toutes deux s'ouvrent du même coté que la porte. L'ouverture est à sections droites, et plus large que haute à l'extérieur; l'intérieur très évasé est recouvert d'un cintre bombé.

Le Mercadiou ou place du Marché. — Le marché de Saint-Macaire rappelle ces places carrées que l'on établissait au milieu des bastides construites dans le cours des XIII^ et XIV^ siècles ('). Seulement celle-ci, prise dans une ville déjà ancienne alors, n'a pu recevoir la forme parfaite de celle des bastides; mais elle remplissait exactement le même rôle. Presque toutes les maisons de cette place, une des plus pittoresques que je connaisse (Planche LXXXX) et qui l'était encore davantage il y a quelques années, ont un caractère d'ancienneté. Il y en a de la fin du XVI" siècle, de la Renaissance, du XV° et du XIV' siècle. Trois de cette dernière époque se trouvent sur le côté méridional de la place; elles sont reconnaissables à leurs fenêtres sublrilobées et aux moulures de leurs cordons et corniches; elles s'élèvent sur des arcades ogivales, les plus anciennes du marché. Une autre de même époque se trouve à l'extrémité orientale; elle a été remaniée plusieurs fois. Les fenêtres, dont les bandeaux au-dessous des allèges sont sculptés, et une porte en accolade, sont du XV" siècle. Plusieurs autres restaurations sont encore plus récentes. Les arcades de la place ont également subi bien des modifications, et plusieurs ont été détruites.

Maisons anciennes. — Il existe encore dans Saint-Macaire plusieurs autres maisons dignes d'intérêt : une d'elles, placée dans la rue de Lourdeduy (*) (F du plan d'ensemble), se composait d'un rez-de-chaussée surmonté d'un ou deux étages; le premier seul existe actuellement. Son plan est un carré long dont un des petits côtés donne sur la rue et forme la façade, et l'autre donne maintenant dans un jardin. Cette maison était séparée de ses voisines par une andronne. Au rez-de-chaussée (Planche LXXXIX), il existe trois ouvertures sur la rue. Ce sont d'abord deux grandes portes ogivales (une d'elles a été dénaturée) qui devaient servir d'entrée à une boutique, un magasin ; la troisième est une petite porte, également ogivale : c'était l'entrée de la maison. Un bandeau, formé de moulures élégantes, sépare le rez-de-chaussée du premier, et sert d'appui aux trois fenêtres ogivales de cet étage; celle du milieu recouvre deux baies subtrilobées surmontées d'un oculus trilobé; les deux autres n'ont qu'une ouverture trilobée. Les embrasures des portes et des fenêtres sont voiîtées en cintre bombé.

Cette maison n'a jamais été autre chose qu'une maison, et non une très ancienne église, comme on me l'a assuré à Saint-Macaire. Construite dans le commencement du XIV' siècle, elle renferme tout ce qui constitue une maison : premier étage séparé du rez-de-chaussée par un plancher porté sur des corbeaux en pierre, cheminées et éviers à chaque étage; l'évier a certains rapports avec celui du moulin de Labarthe (vol. I, p. 35). Du côté du jardin, la maison n'offre rien d'intéressant, et là n'a qu'une porte et une fenêtre. Des corbeaux en pierre s'avancent sur la façade de la rue : les uns bien au-dessus des portes et un peu au-dessous du bandeau, les autres au niveau de la clef des petites fenêtres du premier. Ils devaient servir à établir des auvents et des rideaux pour garantir de la pluie et du soleil. Chaque étage paraît avoir été divisé en deux appartements par une cloison dont on voit encore les arrachements.

Dans la rue des Bans, en W, existe une autre maison, également du XIV» siècle, dont l'intérieur n'offre plus d'intérêt; mais sa façade sur la rue est percée au rez-de-chaussée de grandes ouvertures

(') Voir le plan de Sauveterre, vol. I, page 49. — (') Trompé autrefois par de faux renseignements, j'avais appelé cette rue : rue des Bans.

ogivales, au premier de fenêtres qui ont été dénaturées, et au second d'une galerie de mâchicoulis sur trois assises de consoles ; c'était une maison-forte dans l'intérieur de la ville.

Sur la place, où débouchent les rues Daulède et de La Nau, entre ces deux rues et en face de la Porte-Neuve (H), existe une grande maison dont les fenêtres sont subtrilobées. On trouve encore dans toute la ville une certaine quantité d'autres maisons qui offrent de l'intérêt, moins cependant, je crois, que celles dont je viens de parler. Toutes ces maisons donnent une idée de ce qu'étaient les habitations de Saint-Macaire pendant les XIIl' et XIV siècles, époque la plus brillante de l'existence de cette petite ville.

Le prieuré (Planche LXXXVI). — Avant de parler de la magnifique église de Saint-Macaire, il est bon de décrire le couvent dont elle fait partie, parce que ses murs, garnis de contre-forts, faisaient au sud partie des fortifications de la ville. Primitivement, ce couvent ne devait s'étendre que depuis la guérite Z (plan d'ensemble) jusqu'au château, vers le point J; c'est probablement lors de la démolition de ce château, en 1626, que le couvent s'étendit jusqu'au point /. Depuis peu de temps il était passé du monastère de Sainte-Croix dans les mains des Jésuites de Bordeaux ('). C'est à ces derniers qu'on doit le grand bâtiment longeant la rue qui de l'église aboutit à la Porte-Neuve (H). Les bâtiments du couvent primitif n'ont dû occuper que l'emplacement compris entre les points J et Z. Il ne reste plus de ce couvent, habité maintenant par un tonnelier, que la galerie méridionale du cloître (A'B) (Planche LXXXIII, plan de détail ; les lignes ponctuées indiquent les portions complètement détruites), avec les colonnettes et les arcades qui la séparaient du préau, et l'ancien réfectoire (CD'). La sacristie et la salle capitulaire devaient se trouver en E. La porte F servait à passer de la sacristie dans l'église; en G était la cuisine; en H les bâtiments oii l'on recevait les étrangers. L'église bordait la galerie septentrionale. Les dispositions générales de ce couvent étaient les mômes que celles des autres monastères du moyen âge, lorsque les accidents du terrain ne forçaient pas à en prendre de différentes. Ici, l'emplacement se trouvant fort étroit, on a été obligé de donner au cloître un plan barlong au lieu de le faire carré, comme c'était l'habitude; et, de plus, on a bâti, en avant du mur d'enceinte roman de la ville, une muraille épaisse garnie de gros contre-forts. C'est entre ces deux murs que se trouvent les bâtiments du sud et les caves. Les galeries étaient séparées du préau par neuf arcs en plein-cintre, retombant sur des colonnettes disposées par deux ou par quatre. Aux angles, elles sont au nombre de neuf sur trois rangs; ceci pour les grands côtés. Il n'y avait très probablement que six arcs sur les petits côtés. Il existe encore vers le milieu du préau un puits très profond.

Une galerie en bois, des hourds probablement, couverte par un appentis, et qui se voyait encore il n'y a pas longtemps, s'appuyait sur les contre-forts extérieurs et servait de défense et de promenoir en môme temps; on y arrivait par deux portes (K Qi L). Dans le môme mur s'ouvrent des fenêtres munies de bancs dans les embrasures, et un évier. La plupart de ces fenêtres ont été restaurées au XV' siècle. A l'est est une cheminée dont le contre-cœur est semi-circulaire. A côté s'ouvre une porte ogivale datant du XIV* siècle; elle donnait communication dans une chambre (R) actuellement ruinée, qui, elle-même, avait une porte dans le cloître. La porte qui du cloître donnait entrée dans le réfectoire est en M; elle est en cintre bombé. Une autre porte de môme forme s'ouvre du côté de la cuisine, en N. Une porte en plein-cintre s'ouvrait à l'extrémité occidentale de la galerie (A'B').

(') Gallia Chriiliania, tom. II, p 866.

Je crois le cloître contemporain de l'église, c'est-à-dire du XII* siècle. Les chapiteaux des colonnettes, formés d'une suite de tores, sont fort barbares. J'en ai rencontré de semblables dans plusieurs églises du département de la Gironde. Au XII» siècle, le mur extérieur de la galerie méridionale servait de rempart à la ville; à la fin du XIII* siècle ou au commencement du XIV*, le couvent ayant paru trop petit, on l'a agrandi en y ajoutant toute la portion des murs qui fait saillie au sud sur les anciens remparts.

Au-dessous du réfectoire fC'D') est une cave profonde, non voûtée, ayant en longueur et en largeur les mômes proportions que la salle qui la recouvre. On y descendait par une escalier situé dans l'angle nord-ouest. Cette cave ne paraît avoir été éclairée que par une longue fenêtre, étroite comme une meurtrière, biseautée extérieurement et très ébrasée à l'intérieur, située à l'est du contrefort P, et une porte en plein-cintre s'ouvrant à l'est du contre-fort Q. Cette porte, dont le seuil est à 6 ou 7 mètres au-dessus de la base des rochers, a dû servir à faire entrer des provisions, et de poterne à l'occasion. De cette cave, une porte donnait accès dans celle qui est au-dessous de la chambre R. Il y avait sans doute une autre issue du côté occidental pour entrer dans les caves situées de ce côté, et qui sont maintenant presque entièrement comblées de terre. Une seule existe encore ; sa voûte ne me paraît pas ancienne ; les autres devaient lui ressembler ; tout du moins le fait présumer. Les voûtes en berceau retombent sur des murs de refend fort épais, et percés, près de la muraille de l'enceinte romane, de portes à linteau surmonté d'un arc de décharge triangulaire en briques. Ces portes mettaient en communication les caves entr'elles. Ces voûtes ne datent pas de la construction de la muraille extérieure; il n'y a plus maintenant, en effet, qu'un étage de caves; il paraît y en avoir eu deux, dans cette partie du moins, et elles n'étaient pas voûtées, mais séparées par des planchers appuyés sur des corbeaux en pierre. Chaque étage était éclairé par de longues et étroites fenêtres à sections carrées. Il ne devait y avoir qu'une salle à chaque étage. Pour l'étage supérieur, une fenêtre s'ouvrait entre chaque contre-fort. Il n'y a sur la façade qu'une fenêtre pour l'étage inférieur; elle s'ouvre dans la travée occidentale.

Entre le troisième et le quatrième contre-fort, et presqu'à toucher ce dernier, existe une poterne (F) qui s'ouvre au niveau du sol du rez-de-chaussée ; elle est à linteau droit sur consoles, basse et étroite (Planche LXXXVI). On y arrivait extérieurement par un corridor brisé en plusieurs angles droits; il existait encore, bien plus bas que la poterne, à l'extrémité inférieure de ce corridor, une porte dont il ne reste plus que les premières assises; elle se relie à un mur bâti sur le bord de l'ancien lit de la rivère et enveloppant des lices qui précédaient cette poterne.

Je ne dirai que quelques mots de l'église, dont j'ai fait une description détaillée dans le 26' vol. du Bulletin monumental, p. 747. Cette église, placée sous le vocable du saint Sauveur, est une des plus belles et des plus intéressantes du département de la Gironde ; elle en est aussi une des plus grandes. Le plan (Planche LXXXIII ) est fort simple : c'est une croix latine, dont les trois branches supérieures forment chacune un polygone composé de onze faces, à l'intérieur comme à l'extérieur. La nef se compose de quatre travées à peu près carrées, mais cependant de dimensions inégales. Contre le flanc nord de la dernière travée orientale s'élève un clocher hexagone; enfin, contre le flanc sud de cette nef s'appuyait le couvent, qu'on a presque démoli en 1842; il n'en reste que ce que j'ai décrit plus haut. Je ne partage pas l'opinion de ceux qui pensent que la démolition de ce couvent a été un bien et un embellissement. Ce monastère était un monument historique qu'on pouvait conserver en lui faisant subir quelques légères réparations. Si l'on ne pouvait pas les faire alors, il fallait attendre des temps meilleurs, et employer en travaux.

de conservation l'argent employé à le démolir. Il nous resterait ainsi un cloître roman, ruiné en partie peut-être; mais ces Sortes de monuments sont assez rares pour qu'on les respecte et qu'on les conserve. Je ne crois pas, en outre, que l'église ait été embellie par la suppression des bâtiments qui couvraient son flanc méridional. Ce flanc, maintenant tout nu, n'est pas d'une grande beauté, et un couvent roman, même en ruine, serait plus agréable à voir que ce grand mur dépouillé d'ornements. La municipalité de Saint-Macaire, en agissant ainsi, a détruit un monument historique et brisé un fleuron de sa couronne. Si, ce que certes nous n'avons plus à craindre maintenant, elle rasait ses fortifications, comblait entièrement ses fossés, démolissait ses portes, elle cesserait d'être ville et passerait dans la catégorie des grands villages. Saint-Macaire ne l'emporte sur bien de ses rivales que par ses monuments. Son port est abandonné, son commerce est presque nul ; si elle ne peut avoir la richesse, qu'elle conserve au moins ce qui fait sa gloire. Il n'est pas un touriste qui ne visite son église et ses fortifications ; personne ne se détournera de ses affaires ou de ses plaisirs pour voir ses maisons neuves et ses promenades.

Toute l'église a été fondée d'un seul jet et n'a jamais eu la forme d'une croix à branches égales. Ce qui a trompé les observateurs, c'est la dernière travée orientale de la nef, qui est complètement romane, tandis que les autres ont été reconstruites en partie. Ils n'ont pas fait attention que le bas des murs de toute la nef, toutes les bases des contre-forts et des colonnes, presque tout l'angle nord-ouest de la façade occidentale, sont romans; qu'en outre, une porte romane, actuellement murée, existait au nord de la travée occidentale. C'était la porte par où entraient dans l'église les habitants de la ville. La porte des religieux était probablement la porte ogivale murée au sud.

L'église actuelle n'est pas celle de 1039, date qu'on lit dans une inscription gravée sur deux lignes concentriques encadrant un chrisme accompagné de l'A et l'O. Cette inscription appartient à un édifice plus ancien : aucun des caractères architectoniques de l'église actuelle n'indique une époque aussi reculée.

Voici cette inscription, qui a déjà été publiée avec quelques légères erreurs par Jouannet, dans les planches de sa Statistique du département de la Gironde :

f ANNIS. AB. INCARNA... E. DNI. MILLE. XXX. VIIII. SUBACTIS. EPACTA INdFcIO. VIII CONCURRË H.

t PRIMO M XXIIIl. DIE. LUN^. VI. HEC. AULA. DEDICATA.; iT. IN. ONORE. DMNI. n1.

Les 0 sont carrés, certaines lettres sont plus petites que les autres; il en est de celles-ci qui sont renfermées dans les grandes ; d'autres sont mêlées de manière qu'un jambage sert à plusieurs lettres; les abréviations sont nombreuses. Cette inscription a d'ailleurs été changée de place; elle n'est à celle qu'elle occupe maintenant que depuis quinze ou vingt ans.

Les absides, comme je l'ai dit plus haut, se composent chacune de onze faces ou pans coupés à l'intérieur comme à l'extérieur, et non à l'extérieur seulement, comme cela a été plusieurs fois écrit. Elles sont toutes maintenues par deux contre-forts plats, fort irrégulièrement espacés, et servant de lit à une colonne engagée. Le bas de l'abside est d'une époque et le sommet d'une autre : celui-là est du commencement du XII" siècle et celui-ci peut être de la fin. La pierre, l'appareil, la construction et la sculpture ne sont pas .semblables dans les deux parties. Pour juger de la sculpture, il faut comparer les chapiteaux de l'arcature intérieure avec ceux qui supportent la corniche des absides. En outre, les contre-forts s'arrêtent brusquement à une certaine hauteur uniforme, ju.ste à la ligne de démarcation des deux natures de matériaux; et là, ils sont surmontés

de petites colonnettes monolithes couronnées de vigoureux chapiteaux qui aident les corbeaux a

porter la corniche.

Il me paraît évident que, dans les diverses travées de la nef, le travail a été interrompu à l'époque romane, ou que ces travées ont été démolies en partie peu après leur construction (*). En regardant avec attention, on y voit très bien les diverses reprises. La seconde et la troisième, à partir de l'est, ont été terminées ou restaurées dans la première moitié du XIII' siècle. La dernière travée, première en commençant par l'ouest, doit être de la seconde moitié du même siècle, ainsi que la charmante façade occidentale dont j'ai donné autrefois une gravure (^). Les voûtes des absides sont en cul-de-four, et celles de l'intersection et des travées sont à nervures dont les moulures varient de forme suivant les diverses époques où elles ont été construites.

Je laisse de côté l'étude des détails, qu'on trouve dans le Bulletin monumental; mais je ne peux passer sous silence celle des vantaux de la porte occidentale, contemporains des sculptures qui les encadrent, c'est-à-dire de la fin du XIII" siècle. Ils sont formés de fortes planches de chêne (Planche XCI) reliées à l'intérieur par de forts madriers et de puissantes ferrures, et à l'extérieur par de légères pentures qui ne paraissent là que comme un ornement. Extérieurement, des listels verticaux sont cloués sur les joints des planches ; ils sont divisés en trois étages par deux autres listels horizontaux. Une petite arcade en plein-cintre, prise dans le listel horizontal entre chaque listel vertical, forme une délicate arcature à deux étages. Elle ne règne pas au troisième, où elle est remplacée par une lame de fer qui suit le contour de l'arcade trilobée de la porte. Cette lame est ornée d'un feston en dents-de-loup. Les listels verticaux, larges de 3 à 4 centimètres, sont au nombre de dix-huit, et de vingt, en y comprenant deux autres qui sont larges de 8 centimètres. Les premiers n'ont pour ornements que de simples filets, tandis que les seconds sont ornés d'arcatures ogivales subtrilobées, de quatre-feuilles renfermées dans des carrés, ou de feuilles placées diagonalement; un rang de quatre-feuilles orne les listels horizontaux. Le bas de la porte est fort dégradé, presque tous les listels y manquent, et quelques réparations sans goût y ont été faites.

Les pentures sont ornées de rainures gravées en zigzag. De la tige principale, large de 55 millimètres, partent des tiges secondaires clouées à la première et formant un demi-cercle au-dessus et au-dessous de cette tige. Leur extrémité est recroquevillée. Le bout de la grosse tige est en forme de lance. La tête des clous est généralement ronde, quelquefois irrégulière, rarement pyramidale. La serrurerie et les accessoires ne sont pas anciens.

Un guichet ménagé dans un des vantaux, permet de les laisser fermés les jours ordinaires. Il existe contre ce même vantail une plaque de fer mince et circulaire dont les bords sont découpés en zigzag ; c'est peut-être une représentation du soleil : la plaque qui représenterait la lune n'existe plus.

Ces vantaux sont précieux au triple point de vue de leur beauté, de leur ancienneté et de leur rareté.

Je termine ce que j'ai à dire de l'église de Saint -Macaire par la description succincte des peintures de la fin du XlIP siècle qui couvrent la voûte en cul-de-four de l'abside , celle de l'intersection des transsepts et les quatre grands arcs qui supportent cette voûte. Elles ont été étudiées avec soin par M. Charles Des Moulins, dans le 26° volume du Bulletin monumental.

Le sujet principal, celui que l'on aperçoit en entrant dans l'édifice et qui occupe tout le centre

(') Cet abandon des travaux et leur reprise concordent parfaitement avec répoque des querelles des moines de Saint-Macaire avec ceux de Sainte-Croix de Bordeaux. — {,') Choix des types les plus remarquables de l'architecture au mogen âge dans la Gironde.

du cul-de-four de l'abside, est, dans uae auréole élyptique (vesica piscis], un grand Christ apocalyptique assis sur un riche trône sans dossier; il serre entre ses lèvres un glaive placé horizontalement. Il tient deux clefs dans la main gauche, et la boule du Monde dans la droite. Les sept chandeliers sont figurés à son côté sur le fond du tableau ('). Un crucifix d'assez grande dimension, et dont le mouvement seul pourrait indiquer la date des peintures, est suspendu par une bande d'étoffe au cou du Christ comme une immense croix pectorale.

Les quatre attributs des Évangélistes : l'homme, l'aigle, le lion et le bœuf, accompagnent, à leur place respective, la figure du Fils de l'Homme. Chacun d'eux est accompagné d'un ange aux ailes éployées. L'ange qui accompagne saint Matthieu joue du violon , celui de saint Jean est debout sur le dos de l'aigle, celui de saint Marc porte un livre, et celui de saint Luc tient dans ses mains un disque brillant qui peut représenter le soleil.

De chaque côté du compartiment principal sont deux autres grands compartiments ayant la même forme que celui qui encadre la grande figure. Dans celui de droite (droite de l'église), un ange, assis sur un trône, présente à l'Agneau le livre aux sept sceaux; un autre ange sort des nuages et s'approche de lui, tandis qu'un troisième lui parle à l'oreille au moyen d'une longue trompette. Des flammes brillent devant le trône de l'ange et l'autel, sur lequel est monté l'Agneau (^). Dans le compartiment de gauche, au sud, on voit un Jugement dernier, mais d'une exposition fort singulière.

« Quatre cercles jaunes sont intersectés de manière que leur galbe d'ensemble est quadrilobé. » Les lignes d'intersection forment entre elles treize compartiments qui sont triangulaires ou

» quadrangulaires à côtés courbes. Le compartiment central renferme l'image de Jésus-Christ

» Les quatre petits compartiments qui avoisinent immédiatement la figure centrale renferment

» quatre petits personnages en buste non nimbés et sans caractère distinctif Les quatre

» compartiments, de grandeur moyenne, qui entourent les précédents, nous montrent les quatre » Évangélistes accompagnés de leurs attributs, et écrivant. » Les trois grands compartiments qui entourent les précédents et complètent la figure totale sont occupés par un ange ; le quatrième, et le bas des compartiments de l'extrémité de l'ovale, sont couverts par la Résurrection des Morts. A côté de ce grand quadrilobé, et dans les deux extrémités du grand compartiment ovale, les scènes du Jugement sont compétées par deux grands anges debout : l'un tient dans ses mains le soleil, et l'autre un plylactère.

Sur l'arc doubleau en plate-bande qui sépare le sanctuaire de l'intersection, l'artiste a représenté les vierges sages et les vierges folles.

La voûte de l'intersection est divisée en huit compartiments ou sujets principaux. Six sont consacrés à la légende de saint Jean l'Évangéliste. Le premier des trois autres représente l'Annonciation et l'Assomption. Quant au second, qui représente évidemment un sujet légendaire, il est resté inexpliqué. Voici un extrait de la description qu'en donne M. Charles Des Moulins : « Une reine, portant sous son bras gauche un sceptre, est vue à mi-corps dans une espèce de base » de colonne ornée de moulures; un jeune homme, ayant un bâton à la main, se tient en face » d'elle. Vis-à-vis de la reine est une prison, sur les créneaux de laquelle se dresse en buste un » personnage jeune, à cheveux blonds, qui bénit à la latine, et tient de la main gauche, par une ;> chaîne, un énorme diable de toutes couleurs, à ailes de chauve-souris, et dont toutes les

(*) Apocalypne, cliap. I, vers. 13, 14, 16, 18. — C) Idem, chap. IV, vers. 1, 2, 6 et 7. — Idem, chap. V.

» articulations et autres parties du corps sont formées par des têtes hideuses (sur le ventre, aux » mamelles); ses mains même se terminent par des tètes qui vomissent des flammes. Ce diable est » tout à fait en l'air, mais le bout de la griffe d'un de ses pieds paraît partir du bout du doigt de » la reine assise dans la colonne. Au fond du tableau, on voit plusieurs soldats qui font entrer dans » la prison un petit personnage qui semble vêtu en clerc. »

Dans le premier compartiment, qui a rapport à la légende de saint Jean, on voit Notre-Seigneur bénissant, assis entre saint Pierre et saint Paul. Saint Jean est à genoux au pied du Sauveur, appuyé et endormi sur ses genoux. Dans le second, on trouve toutes les scènes qui ont précédé la conversion d'Aristodème, évêque des idoles. Aristodème fait sur deux prisonniers l'épreuve d'un breuvage empoisonné. Saint Jean bénit la coupe qui renferme le poison, et qu'il va boire lui-même. Saint Jean ressuscite les deux prisonniers qui viennent de mourir, et Aristodème se convertit. Dans le troisième, Aristodème est baptisé, et plus loin, saint Jean ressuscite Drusienne, à la porte de la ville d'Éphèse, au moment où ses parents l'accompagnaient au cimetière. Dans le quatrième, Domitien ordonne le supplice de saint Jean, vu à mi-corps dans une chaudière, sous laquelle deux hommes attisent un feu ardent. La main de Dieu bénit le martyr. Dans le cinquième, saint Jean ordonne les Évoques d'Asie. Dans le sixième, on assiste à la mort du saint (*). Dans les angles inférieurs des remplissages de la voûte de l'intersection, on voit quatre têtes de saints.

Sous l'arc doubleau méridional, on trouve la légende de sainte Catherine. La sainte, en prison, est visitée par l'impératrice, femme de Maximien. L'empereur, furieux de la conversion de son épouse, la fait garrotter par un bourreau (*). Dans l'arc doubleau septentrional, l'artiste a représenté la légende de saint Jacques le Majeur, apôtre (^) : « Hermogène, pharisien et magicien, a lié par » ses sortilèges son disciple Philetus qui voulait se faire chrétien. Saint Jacques le délivre en lui » envoyant son manteau parle messager qu'il a reçu de lui

» Deux diables viennent trouver saint Jacques, auprès duquel se tient Philetus. L'un des diables » porte à califourchon sur son dos Hermogène, qui implore le secours de l'apôtre contre la vengeance » de Philetus. L'apôtre dit à celui-ci : « Jésus-Christ nous a donné le précepte de rendre le bien » pour le mal : Hermogène t'a attaché, délivre-le. » Mais Hermogène n'osa pas user de sa liberté » sans être muni de quelque chose qui appartînt à saint Jacques et le protégeât contre la fureur » des démons : saint Jacques lui donna son bâton. — Un peu plus loin, en effet, Hermogène s'en va, » un bâton à la main. » — Saint Jacques convertit le scribe Josias et le baptise. Josias est décapité. A l'extrémité inférieure de chacun de ces deux derniers arcs doubleaux, on voit les quatre Évangélistes, mais peints et dessinés de façon à faire supposer qu'ils ont été ajoutés par un restaurateur. Je laisse de côté tous les feuillages, toutes les moulures, tous les ornements qui encadrent chacun des tableaux; ils sont d'une richesse et d'une variété à rendre impossible toute description. Les inscriptions qu'on y voit me font l'effet d'être modernes.

Tel est l'ensemble de cet immense poëme, auquel il manque les deux culs-de-four des transsepts qui autrefois étaient également couverts de peintures. Peut-être les retrouverait-on encore sous le badigeon dont ils ont été recouverts en 1825 par le barbouilleur qui a été chargé de restaurer tous ces tableaux.

(') Jacques de Voragine; Légende dorée, traduct. de M. G. B., 1843, 1" série, t. I, p. 50 à 56. — (») Idem, t. 11, 2= série, p. 207. — (') Idem, t. I, l'» série, p. 172.

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