‹ La guillotine en 1793: d'après des documents inédits des Archives nationalesChapitre 14 sur 40 · AVEC UN FRONT DE MARBRE · texte numérisé non relu

AVEC UN FRONT DE MARBRE

Malgré l'avertissement fameux qui retentit à travers les siècles, la Convention nationale, le 14 thermidor, toucha à la hache.

Un décret d'accusation frappa Fouquier.

Ce n'est pas son procès que nous entreprenons de recommencer ici, mais au dernier acte de la tragédie, ce grand et sombre acteur mérite mieux que quelques lignes.

Quelques jours avant le décret, Fréron, « le sauveur du Midi », Fréron qui, à Marseille, avait « mis la Terreur à l'ordre du jour, » Fréron, enfin, aux mains ruisselantes du sang de sa mission avec Barras, ce même Fréron avait, de la tribune de la Convention, tonné contre l'accusateur public.

— Je demande, s'écriait-il avec cette audace qui soulève les peureux quand ils ont leur tête à sauver, je demande que Fouquier-Tin ville aille cuver dans les enfers le sang qu'il a versé !

A cette voix le décret répondit.

La nouvelle en parvint à Fouquier à la buvette du tribunal. On le vit, sans'^mot dire, prendre sa course vers la Convention. Le malheur ne l'écrasa pas. Il leva le front sous le coup qui le frappait, et c'est volontairement qu'il descendit à la Conciergerie pour gagner la cellule où la mort devait, huit mois plus tard, venir le prendre pour le mener en place de Grève.

Il s'enferma dans le silence, mit sur son- visage sombre et rude le masque de l'impassibilité.

Et le procès de floréal commença.

On a pu le comparer à merveille à un « champ de bataille où tous les dantonistes accoururent pour venger la mort de leur chef (i) ». Mais ce n'étaient pas seulement les dantonistes, mais bien encore tous ceux qui, depuis 1793, avaient vécu sous la menace du rasoir national. Ce fut un champ de bataille, mais ce fut aussi une curée. Fouquier-Tinville, impétueusement, tint tête à la meute. Il jeta son fameux mot de la hache, et ramena la question au point exact. Ne comprenait-il pas que ce n'était pointson procès qui se jugeait ici, mais celui de la Terreur ? Pied à pied il lutta. Le 12 floréal (i«'mai)il parla deux heures. Le . lendemain, Use dressa àsonbanc et parla quatre heures. Sa défense était rude, vigoureuse, serrée. Etait-ce lui qui faisait les lois ? Non. Etait-ce lui qui choisissait les juges et les jurés? Non. Etait-ce lui qui arrêtait ? Non. Etait-ce lui qui condamnait ? Non. Il enfermait les juges dans l'étroite logique de ce raisonnement, sans espoir d'ailleurs. Il était coupable, oui, d'avoir obéi aux ordres donnés. On lui avait dit : « Juge ou meurs ! (2) » Avait-il jugé ? Non. Il avait motivé son opinion d'accusateur.

Les maîtres étaient tombés la veille. Le serviteur ne pouvait manquer de les suivre. Il se résigna et, pen-

(1) Louis Blanc, ouvr. cit., tome XI, livre XI, chap. l. Le Régime de la Terreur, note de la page 373.

(2) J. MiCHELET, ouvr, cU.^ tome VI, LaT erreur, P.J324.

dant le réquisitoire, lui qui n'avait dormi que quatre ou cinq heures par nuit dans le temps de son terrible ministère, fatigué cette fois, il s'endormit, laissant autour de son paisible sommeil couler le flot grondant de l'éloquence haineuse réclamant une proie, une vengeance.

Dans ce long procès, cent quatre-vingt-seize témoins à charge et deux cent vingt-trois témoins à décharge avaient comparu. Il lutta avec eux. Mais le couteau était levé déjà pour lui. On évoqua les sanglants et ÎTinombrables fantômes des hécatombes de la barrière du Trône-Renversé et de la place de la Révolution. On lui jeta les noms de ces morts à la face. Mais étaient-ils tous les innocents qu'on affirmait ? Devait-il sauver les coupables pour s'immoler à leur place ? N'est-ce point l'instant de dire que « dans le cas de celui qui tue pour sauver ses jours, il y a lieu de se demander quelle est la différence de valeur des existences en jeu, au point de vue de l'appréciation du fait ? (i) »

Mais des innocents étaient parmi ces coupables, des femmes étaient là...

Et c'est ici que se pose la redoutable question qui, de son horreur, masque depuis un siècle la figure obscure de Fouquier-Tinville.

On a dit que, dans le besoin, la soif qu'il avait des grandes fournées, il n'hésitait pas à compléter celles-ci par des femmes qui se déclaraient enceintes ; que « le sexe fait pour dompter la férocité des plus farouches ne trouvait point de grâce devant lui (2) » et « qu'il aimait le spectacle des guillotinades surtout lorsque c'était le tour de belles et jeunes femmes (3)>.

(i) Gaston Danville, D'une théorie du crime considéré au point de vue psycho-physique, son application à la détermination de la pénalité. — Communication faite au troisième congrès d'anthropologie criminelle tenu à Bruxelles (1892).

(2) Joseph Paris dk i/Epinard, VHumanité méconnue, dans les Mémoires sur les prisons.

(3)DocteursCADANàsetNASS.LaN^vro5« révo hiui i.e,Ui,i.)0^

n y a aux Archives (i) un dossier qui mentionne les noms d'Olympe de Gouges» de la baronne d'Hinnisdal, de Mme Joly de Fleury, de Mme de Meursin, de la princesse Alexandre Lubomirska, et qui semble à cet égard accablant pour Fouquier-Tinville. De toutes parts surgissent les témoignages. C'est M. Lenôtre qui rapporte : « On assure que Fouquier fit conseiller à Emilie {de Sainte- Amaranihc) de se déclarer enceinte» et qu'il la sauverait : soit que la pauvre femme ne voulût pas survivre à tous les siens, soit qu'elle présageât le prix que Fouquier exigerait de sa clémence, elle refusa dédaigneusement (2) ». Et encore : « C'était une âpre volupté pour l'homme rouge que de voir tomber dans le panier ces têtes charmantes et leur sang vermeil ruisseler sous le hideux couperet (3) >. La part d'exagération comptée, l'accusation reste entière, mais eût-elle été cent fois réduite à néant, Fouquier-Tinville n'en devait pas moins porter tout le poids et tout l'odieux. Où trouverons-nous la vérité historique parmi tant de témoignages, contradictoires dans leurs détails, formels dans leur ensemble ? C'est souillé de ce sang que l'accusateur public du Tribunal révolutionnaire a paru devant la postérité. Il ne s'est pas trouvé une main pour essuyer de cette face cette tache éternelle. On admet aveuglément que Fouquier- Tinville est ce monstre, et le consentement unanime des historiens charge, dans sa fosse inconnue, le cadavre de cet homme de toutes ces lourdes pierres qui l'ont écrasé à jamais.

(i) Archives Nationales, série W, carton 431, pièce 9.

(2) G. LsNOTRE« Un conspirateur royaliste sous la Terreur : le baron de BaU (i 792-1 795) p. 323. Voir sur cette question des fenunes enceintes : Mes souvenirs (i 806-1933), par madame d'AcouLT, Paris, 1877, in-8.

(3) Docteurs Cabanes et Nass, vol. cit.

Son heure de mourir était arrivée.

« Pour porter un jugement équitable sur les événements contemporains, a dit Voltaire, il faut pouvoir se vieillir d'un demi-siècle et les contempler à cinquante ans d'intervalle >. Ce recul du temps permet de regarder dans sa pleine lumière la statue de Fouquer-Tinville dressée sur le tréteau où séchait à peine le sang des condamnés entrevus dans cette funèbre et morne salle de l'ancien Parlement. Il meurt pauvre. Il a vécu 4t à l'Hôtel de la Frugalité (i) » et c'est avec fierté qu'il peut écrire ce testament : « J'avais cinquante mille livres de patrimoine avant la Révolution : aujourd'hui j'ai pour tout patrimoine une femme et cinq enfants (2) 1^. Il importe peu qu'on dise que ce patrimoine fut dilapidé avant la Révolution ; un fait est là: c'est la misère profonde où végéta sa femme après son arrestation et sa mort, et c'est là chicaner sur peu de chose. Considérons l'homme à son heure dernière.

L'adieu à sa femme est lamentable et déchirant, mais c'est là l'époux, le père, qui pleure. L'accusateur n'a rien cédé de la morgue et de la violence dans lesquelles il se drapait, accusé, devant ses juges. Ecoutons ce cri d'un mort qui sait que son échafaud est dressé :

« ...Je mourrai donc pour avoir servi mon pays avec trop de zèle et d'activité et m'être conformé aux vœux du gouvernement, les mains et le cœur nets. Mais, ma bonne amie, que vas-tu devenir, toy et mes pauvres enfants ? Vous allez être livrés aux horreurs de la plus affreuse misère. Voilà les sinistres idées qui m'accablent

(1 ) Mémoires de la Société historique du Cher, 1888.

(2) Réponse d' Antoine-Quentin Fouquier, ex-accusateur public près le tribunal révolutionnaire de Paris, aux différents chefs d'accusation portés en l'acte à lui notifié le 26 frimaire, à la défense générale de Billaud-V arenne, Collot d'Herbois^ Barère et Vadier, anciens membres des Comités du gouvernement^ et encore aux faits avancés Par quelques-uns d'eux dans les séances de la Convention des 12 et 13 fructidor; Paris, chez Marchant, in-8, 1795.

et me tourmentent le jour et la nuit. J'étais donc né pour le malheur ! Quelle affreuse idée ! Je te recommande bien pour ne pas t'abandonner au chagrin et de ménager ta santé pour toi et nos pauvres enfants. Oublie les petits différends que nous pouvons avoir eus ; ils ont été l'effet de ma vivacité ; mon cœur n'y est pour rien et il n'a jamais cessé de t'être attaché...

Les larmes aux yeux et le cœur serré, je te dis adieu pour la dernière fois, à ta tante et à nos pauvres enfants. Je vous embrasse tous, je t'embrasse mille fois. Hélas ! quelle douce satisfaction n'éprouverais-je pas de pouvoir te revoir et te presser dans mes bras ! Mais, ma bonne amie, c'en est fait, il n'y faut plus penser.

€ Adieu, mille fois adieu, et au peu d'amis qui nous sont restés... Embrasse bien nos enfants et ta tante pour moi ; sers de mère à mes enfants (i) que j'exhorte à la sagesse et à t 'écouter. Adieu, adieu, ton fidèle mari jusqu'au dernier soupir (2) ».

^'f ^OfuS^

Cest tout.

Ce cri d'angoisse poussé, il s'apprête à affronter ce peuple qui lui a dû le spectacle des fournées de prairial. Il lève haut cette Ûie qu'il va poser dans la lunette gluante « pour avoir fait périr innocemment une foule innombrable de Français de tout âge et de tout sexe ». C'est une belle matinée, toute dorée, claire, u . .i.M J

( I ) Les enfants du premier lit. ,^j . J

\ (2) On peut consulter à la Bibliothèque ^e la Ville de Paris les autographes des lettres de Fouquier-Tinville jointes à celles de sa femme et de sa tille. Le recueil comporte quatorze pièces. La lettre que nous venons de citer a été publiée pour la première fois par M. Auguste Dide, en 1887, dans Hérétiques et Révolutionnaires» p. 283 et suiv. et reproduite par M. Lenotrb dans Vieilles maisons, vieux papiers (Madame Fouquier-Tinville), 2» série.

qui fleure dans la poussière le printemps de Paris, que celle du 17 floréal an III. Aux arbres du 'quai de l'Horloge frissonnent les jeunes feuilles vertes, et tout un peuple d'oiseaux jacasseurs accompagne, de ses pépiements, le murmure de la Seine qui roule ses eaux indolentes. Les charrettes se mettent en marche avec leur chargement. Et la fureur des cris vengeurs les accueille. On dédaigne volontiers les quinze complices de l'homme rouge pour lui réserver à lui, le condamné expiatoire, toutes les injures, toutes les insultes, tous les blasphèmes. Cette foule qui bat le sinistre cortège, qui s'accroche aux ridelles des charrettes, c'est ausi la foule des fantômes d'hier et d'autrefois. Les spectres du 10 brumaire, du 16 germinal, du 9 thermidor sont là.

L'heure de la vaste vengeance du sang a sonné.

En place de Grève, à l'endroit choisi pour l'expiation, le cortège s'arrête. Lejsilence de^Fouquier est celui d'une statue foudroyée. " "^ I . Le couteau se lève sur le bleu serein du calme ciel de iloréal. La tête de Herman tombe; la tcte de Leroy de Montflabert, dit Dix-Août, tombe ; la tête de Prieur tombe ; la tête de Vilate tombe ; onze autres têtes tombent, mêlées dans la gluante et rouge sciure du panier.

C'est au tour de Fouquier-Tinville.

Ses lèvres sont restées closes.

Il monte et meurt avec un front de marbre (i).

Avec lui la hache tomba, brisée.

( I ) Sébastien Mercier, Le Nouveau Paris : t Avec un front d'airain, » écrit Louis Blanc.

Il y a quelques années M. Napias, directeur de l'Assistance publique, découvrit dans les greniers de l'avenue Victoria une table en acajou et en palissandre, ornée de motifs en cuivre. C'était le bureau de Fouquier-Tinville. C'est aujourd'hui le pupitre de M. Mesureur.

pendue sur toutes les têtes ». Robespierre dira, le i8 pluviôse : « La Terreur n'est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible : elle est donc une émanation de la vertu (i) ».

Cette justice politique que tout excuse (2), à laquelle ces terribles circonstances de l'heure présente obligent, mettent en marche un effroyable mécanisme de lois auxquelles bien peu échappent. Chacun, s'il n'est pur, est visé. Les prêtres et les nobles sont frappés, oui, mais il y a « deux ouvriers sur trois victimes :► (3). Les lois révolutionnaires de salut public

jettent leur vaste réseau

I sur la France entière :

1/tl fi4 J/tyn / y ^^ République est une

liU/nAÀA/IU^ et indivisible. La vertu

^^ doit être à l'ordre du

jour partout.

Signature de Montané. président j^^^^g ^^^ j^j ^^^^ du Tribunal Révolutionnaire qui jxt 1.

jugea Charlotte Corday.J ^es décrets, rayonnent

autour de la décision de la Convention au 10 mars 1793. C'est alors qu'elle institue «un tribunal extraordinaire (4)» établi à Paris, qui connaîtra de toute entreprise contre-révo-

(i) Robespierre. Rapport sur Us principes de morale politique qui doivent guider la Convention dans l'administration de la République.

(2) Pétion n'avait-il pas excusé les massacres de septembre, en déclarant que «ces crimes odieux en morale, étaient utiles en politique ? » Moniteur, 10 novembre 1792 ; Discours du citoyen Pétion sur l'accusation dirigée contre Robespierre aîné. Et cette phrase ne la dirait-on pas inspirée de celle du Dialogue de Sylla et d'Eucrate : < Vous appelez des crimes, me dit-il, ce qui a fait le salut de la République ? >

(3) M. Marchal. Fin de la République, Bruxelles. 185 1. p. 64.

(4) «L'institution du Tribunal Révolutionnaire, a été le crime et l'erreur de la Révolution ». H. Wallon, Histoire du Tribunal Révolutionnaire de Paris avec le journal de ses actes, tome I, Préface.

LA GUILLOTINE EN 1793 9g

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