‹ La guillotine en 1793: d'après des documents inédits des Archives nationalesChapitre 15 sur 40 · TITRE PREMIER · texte numérisé non relu

TITRE PREMIER

De la compojiuon & de Corganifation et un Triiunal criminel extraordinaire. 4

Article psemier.

Il fera établi à Paris un tribunal criminel extraordinaire , qui connoltra de toute entreprife contre-révolutionnaire , de tous attentats con&e la liberté, Tégalité , lunité , Tindivifibilité de M République, la sûreté intérieure & extérieure de l'eut» 8r de tous les cbmplots tendant à rétablir la royauté , ou k ^établir toute autre autorité attentatoire à la liberté , à

Décret de la Convention instituant le Tribunal Révolu tiomiaire.

lOO LA GUILLOTINE EN 1793

lutionnaire, de tous attentats (i) contre la liberté, l'égalité, l'unité, l'indivisibilité de la République, la sûreté intérieure et extérieure de l'Etat, et de tous les complots tendant à rétablir la royauté ou à établir toute autre autorité attentatoire à la liberté, à l'égalité, et à la souveraineté du peuple, soit que les accusés soient fonctionnaires civils ou militaires ou simples citoyens ».

Et le lendemain de ce décret en intervient un autre qui accorde à ce tribunal la juridiction des crimes dont l'instruction est commencée ailleurs (2). Le même mois, à la date du 28 : «La Convention nationale décrète que le Tribunal extraordinaire entrera en activité aujourd'hui et à cet effet l'autorise à juger au nombre de dix jurés (3) ». Dès lors l'instrument est forgé. Jusqu'à la réaction thermidorienne il va frapper aveuglément, indistinctement. Le 27 mars 1793, les aristocrates sont mis hors la loi ; le 13 avril, Robespierre monte à la tribune, de grand matin, et appuyé par Danton propose à la Convention de décréter la peine de mort contre quiconque tentera de « négocier

(i) 4 Remarquez, en passant, que la Convention avait rayé de la langue judiciaire le mot crime. Elle n'admettait que des délits contre la loi, délits comportant des amendes, l'emprisonnement, des peines infamantes ou afflictives. La mort était une peine afflictive. Néanmoins, la peine afflictive de la mort devait être supprimée à la paix et remplacée par vingt -quatre années de travaux forcés. Ainsi la Convention estimait que vingt-quatre années de travaux forcés égalaient la peine de mort. Que dire du Code pénal qui inflige les travaux forcés à perpétuité ? » H. de Balzac, Une ténébreuse affaire,

(2) Et notamment devant le tribunal, dit du 10 août, chargé par un décret du 17 août 1792 de la Législative de juger sur les crimes de la fameuse journée. Le 18 août, le tribunal s'installa dans la salle de Saint-Louis au Palais de Justice, et condamna à mort CoUenot d'Angremont, lequel fut exécuté le 21, à dix heures du soir.

(3) Séance de la Convention du 28 mars 1793. Moniteur du 30 mars 1793, n® 89.

LA GUILLOTINE EN I793 lOI

OU de traiter avec les puissances ennemies qui n'au-? raient pas au préalable reconnu solennellement l'indépendance de la nation française, sa souveraineté et l'unité de la République fondée sur la liberté et l'égalité ». Un décret du 26 août disperse les communautés et chasse de France les prêtres dévoués à Rome, et dont la loi du 17 avril punit les complices de la peine de mort. Le 17 septembre, Merlin de Thionville donne le coup de hache de la loi contre les suspects

Signature de David (de Lille), député suppléant à la Convention Nationale, juge au Tribunal Révolutionnaire.

et, le 7 brumaire an II, le tribunal criminel extraordinaire prend ce titre de révolutionnaire, avec lequel, dans une ombre tragique, il comparaît devant l'histoire. Et comme des couperets les décrets tombent, se succèdent avec une effroyable promptitude. Le 10 octobre, sur la proposition de Saint- Just, la Convention a reconnu « que les lois révolutionnaires doivent être exécutées rapidement » (article IV). Et cette hâte frappe les émigrés (i), les conventionnels euxmêmes et les mène à la loi du 22 prairial, cette « grande pourvoyeuse de la guillotine (2) ».

(i) L'article 7 de la loi du 25 brumaire an III, condamne à mort tout émigré rentrant sur le territoire français et pris dans un rassemblement, les armes à la main.

i)^W h Dbvmbs-DumA, Les doctrines politiques de Robespierre, ctt. p. 61.

Ces vingt-deux articles demeurent vingt-deux sentences de mort qui atteignent le coupable et frappent l'innocent avec une aveugle inflexibilité. Cette justice devenue draconienne décide des vies humaines avec une vigueur toute romaine. Aussi bien est-ce là la résultante de cette éducation classique qui porta si souventes fois Maximilien de Robespierre à invoquer les mânes de Théroïque Brutus et à en api)eler aux poignards des séides de la tyrannie.

L'heure venue où cette loi les frappe à leur tour, les conventionnels s'inclineront devant l'inéluctable.

Ils accepteront le coup presque sans protester, serviteurs

" J^^^l^f^ t^^éf^/ '^ ^® ^^ ^^^ jusque sur y^**^' ^^t:^ le tréteau de l'écha-

e. , ,,rj X -^ . j faud. Ces avocats de

Signature d Herman. président du . ,

Tribunal Révolutionnaire. provmce, obscurs,

ignorés, ces légistes de département, ces procureurs de l'ancien régime devenus les législateurs du nouveau gouvernement, auront jusqu'à leur heure dernière le respect fanatique, aveugle de la loi sous laquelle ils tombent. Dura

lex^ sed lex.

« La guillotine^ voilà la grande raison de tout ; c'est aujourd'hui le grand ressort du gouvernement français. Ce peuple est républicain à coup de guillotine (I) ». Et le temps où Buzot définit ainsi 1793, voit paraître les Fables pastorales de Florian (2). Il semble que rien ne soit changé à Paris. « Le peuple vit desang-froidl'érection d'un tribunal révolutionnaire, et continua paisiblement d'aller à l'Opéra. Le rideau

(i) F. N. L. Buzot, Aux Amis de la Vérité,

(2) Ualmanach des Muses pour Van premier de la liberté.

se levait exactement â la même heure, soit que Ton coupât soixante têtes, soit que l'on n'en coupât que trente (i) ». La vie de Paris, sous ce régime de mesures violentes et extraordinaires, est véritablement une des choses les plus curieuses du monde. Jamais on ne vit tant de théâtres, de prostituées, d'élégantes. Il n'y avait à Paris rien de changé, sinon qu'une guillotine affirmait, dans le champ désert de la ci-devant place Louis XV, l'hégémonie du gouvernement révolutionnaire.

( I ) Sébastien Mercier. Le nouveau Paris.

Vignette sur les affiches de vente de biens nationaux.

Les conventionnels

Le lundi 24 janvier 1791, Cazalès écrivait dans FAmi du Roi : « Le peuple, quand il gouverne, aime à voir tomber les têtes des chefs de parti ». Deux ans plus tard, les premières de ces têtes devaient tomber. Si la noblesse de France a son martyrologe de la Terreur, la Convention elle aussi peut revendiquer sa part de gloire dans ce que Bazire appelait « une boucherie de députés ». Louis Blanc l'a dit éloquemment : « Jamais la liberté ne fit expier plus cruellement aux siens la gloire d'avoir embrassé son culte (i) ». Ils n'avaient pas hésité à poser eux-mêmes leur tête sous le couteau du décret qu'il votèrent le i*' avril 1793 :

4 La Convention nationale, considérant que le salut du peuple est la suprême loi, décrète que, sans avoir égard à l'inviolabilité d'un représentant de la nation française, elle décrétera d'accusation celui ou ceux de

(I) Louis Blanc, ouvr, cit,, tome XI, p. 142.

ses membres contre lesquels il y aura de fortes présomptions de complicité avec les ennemis de la liberté, de l'égalité et du gouvernement républicain, résultant des dénonciations ou des preuves écrites déposées au Comité de défense générale, chargé des rapports relatifs aux décrets d'accusation à lancer par la Convention» (i).

C'est en vertu de ce principe d'égalité que, dans la sciure sanglante du même sac de peau, se sont tour à tour étouffés rélégance girondine de Vergniaud, le tonnerre de Danton et la dernière voix de l'éloquence française et jacobine représentée par Maximilien de Robespierre. Enveloppfe des huées populaires, Us savent mourir ^ à la grande façon des Romains (2) » dont les exemples de stoïque héroïsme animèrent de leurs images rudes leur pensive jeunesse. Ces « scélérats grandioses », comme les appellera M. de Montalembert, meurent théâtralement, ainsi qu'ils ont vécu. Ils jouent glorieusement le dernier acte de la tragédie révolutionnaire et ce n'est pas chez eux qu'on verra l'humanité désespérée, en larmes, que, d'autres jours, les pesantes charrettes mènent au lieu de l'exécution. Ils meurent terrassés par la force, avec l'Ulusion d'emporter dans leur tombeau les lambeaux du Droit outragé et blasphémé (3),

Parmi tant de funèbres cortèges, ceux des conventionnels traînés à la guillotine sont particulièrement sinistres. C'est qu'avec eux c'est chaque fois un peu de la République qui s'en va, et quand la tête de l'avocat d'Arras sera tombée, la France sera prête à toutes les crapuleries du Directoire. En attendant, Barère peut dire avec assurance à ceux qui le plaignent de

(i) Moniteur du jeudi 4 avril 1793, n^ 94.

(2) < ... Let us die in the high roman fashion >. Shakespeare, Antoine et Cléopdtre, acte IV, se. XIII.

(3) 4 En Révolution chacun se vante de posséder le droit ; ce n'est pas le droit qu'il faut avoir, c'est la force ». Frédéric Masson, L* affaire Maubreuil, p. 186.

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l'excès de ses travaux : « La guillotine fait tout, c'est elle qui gouverne (i) ».

Regardons passer quelques-unes de ces charrettes. Dans Tune c'est, le 7 octobre 1793, Gorsas, député de Seine-et-Oise, qui meurt dans la saison où les rouges vins de France ruissellent dans les pressoirs de vendémiaire. Il crie, il hurle son innocence (2). Le 4 novembre, c'est le dé])uté extraordinaire de Mayence, Adam Lux, l'extatique adorateur de Charlotte Corday qui suit le même chemin. Le 4 décembre, c'est Kersaint ; le 5, Isnard-Valady et Rabaud Saint-Etienne. Au printemps de 94, le 4 germinal, Anacharsis Clootz, ci-devant baron westphalien et « ennemi personnel de Jésus-Christ (3) » à qui l'Assemblée législative a, dans sa séance du 26 août 1792, décerné le titre de citoyen français (4), boit la « cigûe avec volupté comme Socrate ». Le tour vient de Chabot et de Bazire le 5 avril, Bazire et Chabot que Beaumarchais larda des traits de ses épigrammes acérées :

Connaissez-vous rien ae plus sot Que Merlin, Bazire et Chabot ?

Non, je ne connais rien de pire Que Merlin, Chabot et Bazire ; Et personne n'est plus coquin Que Chabot, Bazire et Merlin.

(i) ViLATB. Les mystères de la mère de Dieu dévoilés, chap. X.

(2) < Ce scélérat a eu Timpudeur de crier au peuple : 4 Je meurs innocent, ma mémoire sera vengée / » Il n'inspira que l'indignation et le mépris ». Le Glaive vengeur de la République Française, p. 114.

(3) Honoré Riouffb. Mémoires d'un détenu pour servir à l'histoire de la tyrannie de Robespierre,

(4) Dans cette même séance, seize autres étrangers et Thomas Paine reçurent le même titre. Sur Thomas Paine on consultera utilement l'ouvrage de M. Moncure Daniel Conway, Thomas Paine (1737-1809) et la Révolution dans les deux mondes.

LA GUILLOTINE EN 1793 lO?

Chabot a déjà offert sa tête à la Convention, mais c'est dans le feu de l'inspiration (i). Le moine gourmand d'autrefois (2) meurt bravement. N'est-il pas de la grande fournée des dantonistes ? Le 19 juin c'est à Bordeaux une double exécution ; Guadet et Salles, député de la Meurthe, meurent sur l'échafaud montagnard, où, le 25 juin, Barbaroux, qui a tenté en vain de se suicider à Saint-Emilion d'un coup de pistolet dans l'oreille droite, vient s'étendre sur la bascule chaude encore des cadavres de la veille. Et le lendemain choit la tête d'Asselin.

« A chaque période de la révolution marquée par le triomphe d'un parti sur un autre parti (3)», la funèbre liste s'allonge, s'augmente de suicides et de morts violentes. Chaque page est marquée d'un drame; c'est Pierre Bayle qui, en septembre 93, se poignarde au fort Lamalgue, à Toulon; Buzot qui se suicide aux environs de Saint-EmiUon, le 18 juin 1794 ; Antoine Chambon, tué en novembre 93, à Lubersac, par ceux qui viennent l'arrêter ; Condorcet s'empoisonnant le 27 mars 1794, avec du stramonium combiné avec l'opium ; Dufriche- Valazé se poigardant, le 30 octobre, sur son banc, au Tribunal révolutionnaire; Duquesnoy se tailladant à coups de couteau et de ciseaux au sortir de l'audience du 17 juin 1795 ; Le Bas, se tirant un

(i) «La mort ne saurait m'effrayer ; si ma tête est utile au salut de la République, qu'elle tombe I » Discours de Chabot, député du Loir-et-Cher, à la Convention nationale. Moniteur du 26 brumaire an IL

(2) «Chabot, joli garçon, aimable et eftronté, moine gourmand et luxurieux, est bien le type de l'homme d'Eglise épicurien tel que l'a chanté la raillerie française depuis les fabliaux ». F. A. Aulard, Figures oubliées de la Révolution : Fahre d'Eglantine ; La Nouvelle Revue, tome XXXV, !«' juillet 1885.

(3) Anonyme (F. C. Galart de Montjoye) Histoire de la Conjuration de Maximilien de Robespierre ; nouvelle édition, Paris, an IV, 1796 ; p. 77.

coup] de [pistolet dans la nuit du 9 au 10 thermidor; Lidon, se faisant éclater la tête à la Géronie, district de Brives, le 3 novembre 1793 ; Marat poignardé par une « étonnante virago (i) »; Maure,usant d'un pistolet pour se donner le coup mortel, le 4 juin 1795 ; Pétion trouvé à moitié dévoré des chiens, le 30 prairial ; Rebecquy, se jetant dans le bassin du port de Marseille, le 3 mai 1794 ; Romme qui, le même jour que Duquesnoy,use des ciseaux pour se mutiler atrocement ; Ruhl, qui se poignarde, le 17 juin 1795 ; Clavières, qui se frappe dans la cour de la Conciergerie ; ce sont Aubry, Tellier, Ferrant, Desacy, Audrein, Fabre, CoUot d'Herbois, Brunel, Baudin, Bonnier d'Arco, Brun, qui ajoutent leurs noms dans ce sanglant appel de fantômes. Un tragique vent de mort semble souf&er sur cette grande Convention nationale, où il semble, suivant la saisissante expression de M. Paul Hervieu, « qu'on n'est pas digne de siéger si on n'est point mort » (2).

La première grande fournée de conventionnels fut celle du 31 octobre, qui mena les Girondins vaincus vers la guillotine, sous les huées montagnardes et les acclamations triomphantes des Jacobins (3). Elle comprenait Brissot, Vergniaud, Gensonné, Ducos, Boyer- Fonfrède, Lacaze, Duperret, Carra (4), Gardien, Duprat,

(i) Louis CoMBBS, Episodes et curiosités révolutionnaires: {Une lettre posthume de Marat) p. 221.

(2) Paul Hervieu, Théroigue de Méricourt.

{$) 4 C'est la première fois qu'on a massacré en masse tant d'hommes extraordinaires ». Honoré Riouffe, vol. cit.* ^.j

(4) Jean-Baptiste Carra, député de Saône-et -Loire, avait demandé par une lettre du 4 août, au président de la Convention, à rendre compte de l'origine de sa fortune, uniquement due à son travail. {Catalogue de la collection d'autographes de feu M. Paul Dablin),

Brulard-Sillery, Fauchet Lasource, Lesterpt-Beauvais» Duchastel, Main veille, Lehardy (du Morbihan),Boilleau, Antiboul, Vigée, et le cadavre de Dufriche-Valazé. Au lendemain de la funèbre veillée, devenue un lieu-commun de feuilleton populaire historique, où Vergniaud se préoccupa surtout de la débâcle morale où sombrait son parti et de la note de sa blanchisseuse (i), à midi précis, les trois charrettes (2) de Sanson s'arrêtèrent devant la cour basse de la Conciergerie. C'est de cette espèce de fosse, à côté du grand escalier du Palais, dans la cour de Mai, que, gravissant les quatre marches, sont sortis tous les con-

danmés du Tribunal Révolutionnaire. Chacune des charrettes de Sanson prend sept girondins (3). On approche une quatrième ; c'est 'sur^ la paille boueuse de celle-là qu'on jette le cadavre de Valazé. Et on se met en route.

(i) «Dans leur fanèbre et dernière nuit dn 30 octobre 93, ce qui troublait le plas les Girondins condamnés, ce n'était pas la mort qu'ils devaient subir le lendemain, mais la profonde misère oà ils laissaient leurs familles. Ce qui reste des lettres inédites'de Vergniaud témoigne de l'inquiétude slncultère du grand orateur : c'était la difficulté de payer sa tiUnchiftease »• J. MicHELET, aupr, cU, tome VI, la Terreur, liv, X, chap. X, p. 6.

(2) lyALLowviLLE, Mémoirei tirés dei papiers d'un homnu £Eiai sur Us causes secrètes qui ont déterminé la politique des cabinets dans Us guerres de la Révolution ; Paris, iSjl, tome III, p, 275

(3) Idem,

no LA GUILLOTINE EN 1793

Le triste ciel de ce dernier jour d'octobre se raye d'une pluie glaciale, ténue, fine, qui chasse les spectateurs sous les auvents, les rejette dans les corridors sombres. Jamais plus lugubre cortège ne passera dans ces rues presque vides où l'eau, dans les ruisseaux, cascade doucement conmie un sanglot presque humain.

Vergniaud est debout dans la première voiture, tête nue, ses cheveux crépus, comme ceux de Mirabeau, collés à ses joués marquées de la petite vérole. Ce qu'il laisse derrière lui, c'est peu de chose. Quelques livres et des hardes dans un pauvre logis partagé avec Ducos et Boyer-Fonfrède, au n® 337 de la rue de Clichy (i). Mais son bel héritage, triomphant des hommes et des choses, ce n'est pas l'éclat de son nom, c'est le regret amoureux qu'il s'imagine laisser au cœur de Julie Candeille, la comédienne qu'il serra dans ses bras en des jours, heureux. C'est le dernier regret de Vergniaud debout sur la charrette mais, une vingtaine d'années plus tard, Julie Candeille l'oubliera et jurera à un autre, à Girodet-Trioson, qu'elle n'a jamais aimé que lui (2).

Cette grande mémoire sera trahie par une femme qui en effacera, en son cœur, le souvenir. C'est avec ces illusions que meurt le Girondin. Croit-il la Patrie sauvée par son trépas, comme au jour où il écrivait : « N'hésitez pas entre quelques hommes et la chose publique! Jetez-nous dans le gouffre et que la Patrie soit sauvée! » Hélas! ce langage sera celui de Danton; Robespierre le tiendra à son tour. Fier et mélancolique adieu !

(i) 11 avait habité précédemment rue d'Orléans, à l'hôtel d'Aligre. et au n^ 5 de la place Vendôme.

(2) A la vente Léon Gauchez (décembre 1907) nous avons tenu cette lettre en mains. C'était une mince feuille jaunie, trois pages in-40, couvertes d'une haute écriture et signées : J. C. Elle était datée de Brighton (Angleterre). 31 janvier, et débutait en ces termes : < Je sens pour vous ce soir un redoublement de souvenirs; j'y céderai toujours avec plaisir ; ce sera désormais le seul plaisir féel que me permette la raison >.

LA GUILLOTINE EN 1793 lll

Les charrettes cahotent sur le pavé gluant. Fauchet, en silence, prie sans doute. A son heure dernière, il a cherché dans la religion le viatique consolateur. Avec Gardien, Viger, Le Hardy, Lesterpt-Beauvais, Lauze- Duperret et un septième (i), il s'est confessé. Le 4e brigand (2) P reconnaît ses erreurs. 4e Tout pouvoir vient du peuple (3) p a-t-il dit, et c'est ce pouvoir qui l'envoie à la guillotine. Seuls, avec Vergniaud, Brissot (4), Lacaze, Antiboul, Gensonné, Boilleau (5), n'ont pas adbiqué. Le silence des rues vides, la stupeur du peuple proteste pour eux. La hache est levée sur eux. Ils attendent. Sanson lui-mcinc semble avoir hâte d'en finir. En trente-huit (6) minutes, sous la pluie battante, il dépêche la fournée. La tête de Viger tombe la dernière (7). Et la pluie lave le couteau.

La Gironde morte, les foudres de la Montagne se retourneront contre elle-même, tandis que par les rues

(i) f Je ne me souviens pas du nom du septième... » Lettre de Lothringer, Le Républicain Français, 6 fructidor an V.

(2) Petit Dictionnaire des grands hommes et des grandes choses de la Révolution, dédié aux Etats-Généraux, par une société d'aristocrates. Paris, 1790, in-8<>.

(3) Chronique de Paris, novembre 1789.

(4) Les Mémoires de Brissot ont été publiés avec introduction, notices et notes par M. de Lescure. Paris, 1877, in-i2.

(5) Durant sa détention Boilleau avait publié deux brochures justificatives : Surtout, lisez-moi avant de me juger, justification de tous les bons et vrais républicains, de Jacques Boilleau, député, détenu et prévenu de complicité avec les députés accusés d'être les chefs d'une conspiration contre la République française, une et indivisible ; 6 octobre 1793, Paris, imprimerie du Cercle Social, 1793, in-8®; 33 pp.; et: Jacques Boillean, député, traduit au Tribunal Révolutionnaire, à tous les vrais sans-culottes \ Paris, imprimerie du Cercle Social, in-80 : 1 2 pp.

(6) Bulletin du Tribunal criminel Révolutionnaire, nO 64.

(7) Bulletin du Tribunal criminel Révolutionnaire, n« 64.

tiiiart xfmBSAm igél.ti

Lettre de < consolation > adressée à la veuve du girondin Boyer-Fonfrède, après la chute de Robespierre.

Hébert fera crier son n® 305 : La grande joie du pire Duchesne après avoir vu défiler la procession des Girondins et des Rolandins pour aller jouer à la main chaude à la place de la Révolution (i).

Quand viendra le tour dé Philippe-Egalité, on lui fera les honneurs de la charrette solitaire, comme à Louis XVI . Celui-ci eut les coussins du carrosse de Clavière pour se reposer; Philippe ser^debout au long des rugueuses ridelles. Neuf mois se sont écoulés depuis l'attaque de Louvet(2), et Taube du 16 brumaire est la dernière du prince du sang. Grand-maître du Grand Orient de France qu'il a répudié dans une lettre retentissante (3) et qui a solennellement brisé son épée symbolique, il porte sous le couperet une tête indigne de la fraternelle accolade (4). Lui aussi se confesse, et à ce même

(i) Indiquons ici quelques ouvrages auxquels on pourra se reporter pour la vie privée et publique des Girondins : G. Tonchard-Lafosse : Histoire parlementaire et vie intime de Vergniaud, Paris. 1847, in- 12 ; Mémoires inédits de Charles Barbaroux, déf>uU à la Convention nationale, avec une notice sur sa vie par M. Ogé Barbaroux, son fils ; Paris, 1822. in-8<>; J. GUADET : Les Girondins, leur vie privée, leur vie publique, leur proscription et leur mort, Paris, 1861, 2 v. in'i2 ; Levasseur de la Sarthe. ex-conventionnel« Mémoires, Bruxelles, 1850, 4 voL in-8. etc. etc.

(2) J. B. Louvrr, député du Loiret : A la Convention nationale rt à mes commettans sur la Conspiration du 10 mars 1793 et la faction d^ Orléans. Sans indication de lieu et de date, (Paris. 1793), «n-i2. 55 pp.

I3) Journal de Paris, lundi, 22 février 1793.

(4) Le* lettre» de Philippe-Egalité sont rares. Pour notre part nous n'en avons vu passer que deux dans des ventes paUiques. Cependant un Catalogue de livres manuscrits et imprimés sur la Franc- Maçonnerie et les Sociétés SecréUs, protfenant du cabinet de feu M. Lerouge, dont la vente commencera le 7 janvier 183$, et pat)tsé par le Ubnâre Leblaiic, 6 me des Beaux- Arts, à cette époque, meatiomie, sous le n» 4» 7. ««« lettre dont nous détachons ce fragment curieux : « Voies mon

Lothringer qui reçut le repentir de Fauchet et des six autres Girondins (i). Grand seigneur jusqu'au bout, il entend bien déjeuner et se fait servir du Champagne. Tl est profondément dégoûté des hommes, dit La vallée (2).

Sur la charrette il est indifférent aux huées, aux marques d'indignation et de mépris dont le peuple Ta couvert d'une voix unanime (3). On lui crie : « Tu vas te faire raccourcir par égalité! » Il jette un long regard (4) en arrivant à la rue Saint-Honoré, sur le

histoire maçonnique : dans un temps, où, assurément personne ne prévoyait notre Révolution, je m'étais attaché à la Franche- Maçonnerie, qui offrait une sorte d'image de l'Egalité, comme je m'étais attaché aux Parlements qui offraient une sorte d'image de la Liberté; j'ai depuis quitté le fantôme pour la réalité.Comme je ne connais pas la manière dont le G. * . O. * . est composé, et que d'ailleurs je pense qu'il ne doit y avoir aucun mystère ni aucune assemblée secrète dans une République surtout au commencement de son établissement, je ne veux plus me mêler de rien du G. •. O. • . ni des assemblées de F. • . M. • . ». La lettre datée de Paris, le 22 février 1793, est adressée au citoyen Milscent et signée L. P. J. Egalité.

(i) < A l'égard de M. le duc d'Orléans, vous pouvez assurer Mme la duchesse, son épouse très respectable, vraiment pieuse et vraiment digne d'un autre époux, que j'ai reçu une permission de Fouquier-Tinville, accusateur de l'infâme tribunal révolutionnaire, pour aller donner les derniers secours de notre religion à M. le duc d'Orléans... Après sa coniession, il me demanda avec un repentir vraiment surnaturel, si je croyais que Dieu pouvait le recevoir au nombre de ses élus ?... % Lettre de Lothringer, prêtre catholique, au citoyen Sicard, ministre du culte catholique, et directeur des sourdsmuets, rue Saint- Jacques, à Paris.

(2) Théophile La vallée. Histoire des Français, 1847, tome IV, p. 146.

(3) Les trois Décades ou le mois républicain, n^ 17, septidi 17 brumaire, an II (jeudi 7 novembre 1793) p. 68. Les trois Décades paraissaient sur quatre pages du format du Bulletin du Tribunal criminel Révolutionnaire. L'abonnement était de 42 livres pour l'année. 22 livres pour six mois et 12 livres pour trois mois. Les bureaux étaient situés rue Helvétius (actuellement rue Sainte-Anne), près le Café Helvétius.

(4) Les Trois Décades.,,

palais où régna son élégance robuste (i). Il n'offre aucune résistance à Sanson, on admire au contraire sa bonne grâce particulière en cet instant (2). La tête choit, et on signale ce fait singulier: un nègre inconnu pleure dans la foule (3).

Les créanciers du prince demeurent en face d'un déficit de 74.000.000 de livres (4).

Avec Robespierre et Fouquier-Tinville, Philippe- Egalité demeure un des hommes de la Révolution sur lesquels s'exerça le plus la rage des pamphlets et l'ironie sanglante des libelles. Il en inspira, certes, pour réiwndrc aux attaques, notamment ce Furet Parisien, paru en 1789 (5) où Bailly, Lafayette et la Reine étaient violemment pris à parti. Mais c'est là de la galanterie en regard, par exemple, de la Vie privée ou Apologie de très sérénissime prince Monseigneur le duc de Chartres aujourd'hui duc d'Orléans (6), rédigée par

(i) « II était assez bien de sa personne ; grand, robuste... > Comte de Montrey : Les d'Orléans devant Vhistoire, 1887, p. 10.

(2) Les Trois Décades..,

(3) «C'était probablement sur le sort de quelqu'autfe des condamnés... > Les Trois Décades...

(4) < Par un concordat du 6 janvier 1792, il avait abandonné ses biens à ses créanciers ; ils furent mis aux enchères. L*£tat les racheta en partie, et paya les dettes jusqt'à concurrence de 37 millions. 740 mille frs. Dans une première liquidation qui eut lieu le i« mai 1793, Cambacérês et Mathieu furent nommés commissaires par la ConventionTelle-même. L'Etat en resta donc légalement propriétaire jusqu'en 1814. > Alexandre de I^ssalle et Louis de la Roque : Documents authentiques st4r les biens de la famille d'Orléans, Paris, 1852.

(5) A l'Hôtel de Ville, chez de la Hay, imprimeur de la Commune... avec l'approbation du marquis de Lafayette, in-8. — Il en parut neuf numéros, portant comme épigraphe : Je dévoilerai vos intrigues : tremblez !

(6) La première édition parut à Londres en 1784, avec la mention : Imprimé à cent lieues de la Bastille. L'ouvrage était en in-8. et comprenait 134 pages. Il reparut en 1790 en deux éditions différentes. L'une comportait 98 pages, l'autre 44, toutes deux in-8. Ce libellé a été attribué à Ch. Théveneau de Morande.

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une société d'Amis du prince. L'année suivante, c'est Ce que vous ne voyez pas (i) où il est traîné aux gémonies avec Mirabeau, les Lameth et le prince de Condé. En 1796 paraît V Histoire de la Conjuration de Louis- Philippe Joseph d'Orléans (2) où la chronique scandaleuse est reprise, augmentée, corrigée, et on devine dans quel sens. Avec la gravure de 1790, où il est figuré ^en roi de pique (3) avec la légende Philippe- Pique, nous pensons avoir donné une idée de la violence de la bagarre où le prince régicide s'engagea. Il convient de n'en retenir que la haine royaliste qui traqua l'ombre fatale du régicide et déversa sur sa fosse — la fosse commune de la Terreur — l'injure et l'obscénité.

Rien n'est plus sinistrement monotone que ce toujours même récit des exécutions. C'est toujours le même décor, les personnages seuls changent. Le sang

(i) In -8. 8 pages.

(2) Paris, 1796, 3 voL m-8. — En 1832 parut à la librairie Dentu. une brochure in-8 devenue aujourd'hui introuvable: Conjuration de Louis-Philippe- Joseph d* Orléans surnommé Egalité, d* après V histoire qu'en a publiée Montjoye en 1796,

(3) C'est un placard in-12, très rare dont nous devons la communication à l'aimable et savant marchand d'autographes, M. Dumont, dont l'obligeance sut nous découvrir des pièces révolutionnaires uniques et du plus haut intérêt.

des Girondins trempe encore le^plancher'de Téchafaud, que déjà Danton met le pied sur la première marche. tTrois voitures i^f dit Tordre de Fouquier- Tin ville à Sanson, le i6 germinal. Et sur ces trois voitures s'entassent à côté de l'homme de Septembre : CamiUc Desmoulins ; Lacroix ;]^Philippeaux ; Basire ; Chabotj Fabre d'Eglantine ; lei |bel Hérault de Séchelles {i); Delaunay; l'abbé d'Espagnac, fournisseur des armées de la République; Tespa- .^^^î^> gnol Gusman ; Deis- ^^ — derichen, avocat à la

cour du roi de Dane- ^'K^^^'"" maçonnique

, , , de Fabre d Eglantine.

mark; les beaux

frères de Chabot : Julius et Emmanuel Frey, banquiers

autrichiens, et le général Westermann. De ces derniers,

rien à dire. En cet instant tragique où son courage fait

de l'échafaud un théâtre (2), Danton domine de sa taille

géante les compagnons de sa fournée. De son gros

soulier clouté il frappe le plancher de la charrette (3),

et comme il Ta prévu, le peuple le salue d'une clameur

qu'il croit vengeresse : « Vive la République l (4) »

Bâillonné, expulsé de la salle de l'Egalité, il redevient

lui-même ici, devant ce peuple de Paris qu'il a jadis

(i) f lime paraissait fabuleusement beau >, avoua Mme de Cavaignac dans les Mémoires d'une inconnue, publiés d'après le manuscrit original (1780- 18 16), Paris, in-80, 1894, p. 161,

(2) Antoine-Vincent Arnault, Souvenirs d*un sexagénaire^

(3) Nous avons eu l'occasion de voir un de ces souliers portés par Danton, le 16 germinal, chez M. de Max, le grand tragédien. Il avait appartenu au prince d'Orléans, qui, par une idée pour le moins étrange, l'avait fait... ressemeler. C'est un soulier de cuir épais, large, mais remarquablement étroit au cou -de-pied.

(4) « Les foutues bêtes 1 ils crieront : < Vive la République! > en n>e voyant passer t > Cité par Riouffb, Mémoires d'un détenu.

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convoqué à voir tomber les têtes de ses ennemis (i), Paris dans ce tragique et charmant mois de germinal, lui apparaît, comme autrefois, le « centre des lumières (2) ». Un nuage passe aujourd'hui, demain le soleil triomphant chassera les ombres et la Patrie sera sauvée. C'est le mot des Girondins qu'il se répète. Il rugit, invective Robespierre qu'il accuse de sa chute, et suivant sa noble parole, il demeure Français jusque dans ses haines et franc jusque dans ses passions (3). Un afflux de sang lui empourprait la face. « Il était

Signature de Danton.

rouge comme un homard (4 ) », a dit de lui un conventionnel qui le vit passer. Puis il^ se calme, et plaisante : «Nous allons faire ce que tu as fait toute ta vie», dit-il à Fabre d'Eglantine. Le poète lève la tête : « Quoi donc ?» Le large rire de Danton résonne : « Des vers l (5) » On regarde avec stupeur passer cette char-

(i) Séance de la Convention du 4 septembre 1793 ; Moniteur du 6 septembre.

(2) Séance de la Convention du 2 avril 1793 ; Moniteur du jeudi 4 avril ; n^ 94.

(3) Séance de la Convention, du samedi 30 mars 1793, Moniteur du i«' avril ; n^ 91.

(4) Le mot nous fut rapporté par M. le baron de Mauny qui l'entendit, enfant, de la bouche du personnage.

(5) Mémoires (apocryphes) authentiques de Maximilien de Robespierre, Bruxelles, H. Tarlier, libraire-éditeur, rue de la Montagne, 1830 ; tome I, introd. p. 4.

rette où le géant ricane jet plaisante. Fabre d'Eglantine... nom charmant, joli pseudonyme si funèbre au souvenir I II est là Tancien comédien miséreux obligé de vendre son manteau pour manger (i), le poète en qui ses maîtresses

mirateur d'Hébert

à qui il dépêcha,

en hommage, des CLgiuUt ^tju^o»L^<^'^y

lettres d'obscéni-

tésr(4). Et Surtout,Deux signatures de Camille Desmoulins.

parmi ces statures

frappées de la foudre, parmi ces hommes qui savent

que les destins sont révolus, il y a un lamentable

jeune homme, pleurant sur une mèche de cheveux,

riant d'un rire convulsif où sonne la folie (5). Sur son

\\) Dans une lettre adressée à sa femme, de Arnay-le Duc, 8 octobre 1786, il écrit : < J'ai vendu (à Désilles) mon manteau et pour cause, je suis bien inquiet pour toi, mon cher amour ; je ne pense qu'à cela. O ma bonne petite, puisque je souffre tant, souffre moins toi-même et prends courage ; bientôt nous en sortirons >. (Collection de feu M. Paul Dablin.)

(2) «Les femmes le trouvaient laid. Une de ses maltresses, celle qu'il aima le plus, lui écrivait sans détour : < Je me suis donnée à toi : ta belle âme est le seul charme qui m'ait séduite ». F. A. Au lard. Figures oubliées de la Révolution : Fabre d'Eglantine ; La Nouvelle Revue, tome XXXV, i« juillet 1885.

(3) « Fabre, le premier après Molière, s'il n'avait voulu être le premier après Danton ». Mémoires de Fleury, de la Comédie-Française, p. 44.

(4) Lettre du 30 avril 1792, i p. in-8, signée. [Collection de feu M. Paul Dablin.) — Catalogue d* autographes N, Charavay, juin 1906.

(5) Le Cousin Jacques (Beffroy de Reigny), Dictionnaire néO' logique des hommes et des choses, Paris, an VIII, tome II, p. 480.

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visage laid et luisant (i) se crispe le rictus de la démence et de la fureur. Lui aussi maudit Robespierre, dont il se dit la dupe (2), et le peuple qui ne l'arrache pas de cette charrette où les cheveux de Lucile lui disent tout ce qu'il laisse derrière lui qui fut sa vie heureuse et amoureuse. Il a beau, en 1790, avoir écrit : « Je mourrais avec honneur, assassiné par Sanson », et «Je me sens la force de mourir sur un échafaud avec un sentiment de plaisir»; il sent bien que ce ne furent là que des bravades, et que ce ne fut que de la littérature son cri dédaigneux : « Qu'est-ce donc que Téchafaud pour«un patriote, sinon le piédestal de Sidney et de Jean de Witt ? (3) »

Aujourd'hui qu'il s'agit de mourir suivant cette formule, il se sent lâche et il faut la rude et fraternelle voix de Danton pour le ranimer, le secouer, le redresser devant cette foule hurlante qui guette les défaillances et les hue. Et pourtant, c'est cette même foule qui reçut, avec les feuilles vertes de juillet, la promesse de liberté de ses mains tremblantes d'enthousiasme, cette même foule qui acclama les paroles balbutiantes du bègue (4) et s'arracha, humides encore de l'encre grasse, les Révolutions de France et de Brabant (5). Il faut mourir. Doux et charmant mois de germinal,

(i) Mémoires authentiques de Maximilien de Robespierre, tome I, p. 118.

(2) Honoré Riouffb, vol. cit.

(3) Le Vieux Cordelier, 1794. Il ne parut que 7 numéros de ce dernier journal de Camille Desmoulins. Le n<> 7 contient la belle et déchirante lettre écrite par le conventionnel, de la prison du Luxembourg, à sa femme.

(4) < Ce n'était point, il est vrai, le bégayement ordinaire. Tinfirmité désagréable ; c'était plutôt le balbutiement de l'homme troublé qui cherche à se remettre de son émotion... » Jules Claretib, Camille Desmoulins, Paris, 1875, chap. 1.

(5) Révolutions de France et de Brabant, et des royaumes qui, demandant une assemblée nationale et arborant la cocarde, mériteront une place dans les fastes de la liberté, in-8. — Le premier numéro parut le 28 novembre 1789.

LÀ ÔUILLÔTINÊ EN l793

c'est en vain que tu pares les Tufleries devenues les champs du peuple, de ta neuve verdure; c'est en vain que l'air est plus léger, plus subtil, cet air de Paris comparable à nul autre, qui grise et qui, jadis, dans le Luxembourg printanier, gonfla d'amour, à en mourir, le cœur du jeune avocat de Guise à qui Lucile souriait. Beauté inutile et superflue que la tienne.

Germinal bruissant et doré, plein de parfums, de rires et de fleurs. Germinal de 94 qui semblés, depuis cette heure de désastre, retentir à travers les siècles du ricanement de Danton et du sanglot de Canûllel II faut mourir, mourir aujourd'hui sous la clémence souriante de ce ciel délicat, mourir tandis que, dans les arbres des Champs- Elysées, proche la guillotine, chantent les oiseaux de Paris. Qu'importe tout cela : sachons mourir. Danton est arrivé sur le tréteau. Une légère pâleur envahit sa face pourpre. Il ferme les yeux et quels souvenirs s'évoquent à lui ? C'est que, là-bas, parmi la foule populaire, un homme levant son chapeau vient d'être aperçu par lui. Cet homme, c'est l'abbé de Kéravenan, le vicaire de Saint-Sulpice qui, en 1793, a béni son mariage avec Louise Gely. Venu à ce rendezvous de la mort, il absolvait le condanmé qui, depuis la nuit du 10 germinal (i) comprenait, sur sa couche

(1) Danton fut arrêté, en même temps que Camille Desmoulins, dans la nuit du 10 au 11 germinal. M. Georges Gain, dans son volume Coins de Paris, p. 136, place l'arrestation

Signature de Robespierre.

solitaire de prisonnier, de quel amour il adorait la femme perdue pour jamais.

Danton, à cet instant, a-t-il dit les mots qui s'étouffèrent avec le bruit du couperet dans le sac^de cuir trempé de sang ? « Tu montreras ma tête au peuple. Elle en vaut bien la peine! >

Certes, cette tête méritait le dernier salut populaire — et ce fut une huée qui la cravacha (i).

Le 10 thermidor voit la dernière des grandes fournées de la Terreur. C'en est fini, ce jour-là, de la République, et les crapules thermidoriennes peuvent saluer de leurs appels de fauves la curée où s'étrangle la dernière grande voix de l'éloquence française et jacobine. Ils peuvent désormais respirer en paix et crever, les mains pleines de sanglantes rapines, sur l'or de leurs exactions, ceux-là que le cri de Legendre a terrifiés, le jour où Saint-Just a demandé la tête des Dantonistes : « Nous allons donc tous être égorgés succes-

de Camille au 20 mars 1794. et plus loin, p. 147, il assure que Danton fut arrêté avec Camille le 31 mars. L'erreur est tellement évidente qu'il est à peine besoin de la signaler pour la voir disparaître dans une prochaine édition de cet excellent travail, documenté avec soin.

(i) Parmi les souvenirs qui restent de Camille, citons son écharpe qui appartient à M. Etienne Charavay. Elle figura à l'Exposition historique et militaire de la Révolution et de l'Empire, en 1895, ^^^^ ^^ '^^ 739*

(2) Sur la fin des Dantonistes nous nous proposons de publier un manuscrit inédit et anonyme que nous possédons, daté de Brumaire 94. et épigraphié par l'auteur (détenu lu 31 mai 1793) 4Ah l Homère datait du moins son ^ Iliade^ d'un siècle de gloire / » Le cadre de ce livre ne nous a pas permis de faire entrer ici des détails véritablement nouveaux que contient ce manuscrit sur Desmoulins et Danton. — A consulter sur le même sujet : Les sabbats Jacobites» 1791 ; F. A. AuLARD, Notes sur r éloquence de Danton, Paris. 1882, in-8 ; Crimes envers le roi et envers la nation, ou confession patriotique, Paris. 1792. in-8. etc. etc.

sivement ? :> Et ce même Saint-Just meurt avec un cri héroïque, grand de toute la splendeur du stoïcisme

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Lettre du président du Tribunal Révolutionnaire à Fouquier-

TinvUle, annonçant la mise hors la loi de Robespierre.

{Archives nationales)

romain : 4e Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle; on pourra la persécuter et la faire mourir cette poussière, mais je défie qu'on m'arrache

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cette vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les cieux ». Dans la lourde chaleur de la journée finissante, tandis qu'on arrache aux murs les affiches bleues, violettes, jaunes, rouges, vertes ou grises (i) qui masquent celle d'Epicharis et Niron, la tragédie que jouait la veille Talma au théâtre de la République, le cortège gagne la guillotine, revenue de la Barrière du Trône Renversé à la place où elle affirma le règne de la loi par les grandes fournées. Et comme dans les vergers de thermidor, mûrs et lourds, tombent les fruits, tombent les vingt-deux têtes coupées offertes au salut de la Patrie (2).

(i) Sébastien Mercier, Le nouveau Paris, tome II» p. 284.

(2) D'après des documents nouveaux et des pièces inédites nous raconterons le mystère de Thermidor dans V Apologie de Maximilien de Robespierre, 2 vol. in-8, où un chapitre sera consacré à l'hécatombe qui sacrifia les derniers Montagnards et prépara Paris et la France, par les avocats du Directoire, à Bonaparte.

Vignette d'un recueil de chansons patriotiques an II.

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