LES GÉNÉRAUX
4E Qu'est-ce que la guillotine ? > demande Camille Desmoulins dans le Vieux Cordelier^ et il répond : 4E Sinon un coup de sabre et le plus glorieux de tous ! > Ce coup de sabre, beaucoup de généraux des armées révolutionnaires allaient le recevoir. Après la trahison de Dumouriez, une énorme suspicion enveloppa les chefs des armées. Valenciennes et Mayence portaient le comble à Texaspération de la terreur, et le désir, la volonté de frapper le mal dans la plaie, l'arbre dans la racine, furent à ce point poussés, que Robespierre, dédaignant momentanément les émigrés et les conspirateurs, demanda à ce que le Tribunal Révolutionnaire commençât par juger les généraux traîtres à la patrie (i). Cette suspicion ne diminua guère pendant
(i) Voir A. AuLARD, La Société des Jacobins^ tome V.
la Révolution. Il fallut les heureux succès de Bonaparte, sous le Directoire, pour l'amoindrir. La trahison semblait être partout. Chaque chef de corps devenait suspect, et la chose se comprend aisément, quand on considère qu'un grand nombre de généraux étaient des aristocrates, serviteurs de l'ancien régime, dont beaucoup étaient restés aux armées par habitude du métier. Le général de division Wimpffen avait un fils au service du prince de Hesse ; Falck, maréchal de camp, avait le sien et son frère dans les armées palatines. Le décret de la Convention, éloignant les nobles de l'armée, fut un des moyens employés pour arrêter la terreur panique. Pourtant, s'il faut en croire Lavalette, « la composition des généraux était bonne : la plus grande partie d'entre eux appartenait à cette partie de la noblesse qui avait donné des preuves de fidélité à la patrie en la défendant contre les étrangers : ils en furent cruellement punis (i) ». Un des autres moyens mis en usage fut l'envoi aux soldats de journaux, tels le Père Dtichêne, le Journal des hommes libres et le Journal Universel, où leurs chefs étaient violemment pris à partie. « Le but, écrit Bouchotte, le ministre de la guerre, était d'empêcher les soldats de s'engouer de leurs généraux (2) >. De cette besogne se chargent d'ailleurs les représentants du peuple aux armées. Saint-Just frappe l'armée de Mayence avec une rigueur extrême, et cette rigueur donne la victoire à ceux que Ségur appelle « les Spartiates du Rhin (3) >. Berlier, Hentz, Trullard et Duquesnoy, arrivant aux armées, proclament : « Il est plus que temps de purger de tous ces hommes à masque nos armées trahies depuis si longtemps ». Le 28 mars 1793, une députation des quarante-huit
(i) Mémoires et Souvenirs du comte Lavallette, p. 78. r*'(2) Lettre de Bouchotte à Robespierre, 5 prairial an II. ~ (3) Le général Philippe db Ségur, Mémoires d'un aide de camp de F Empereur Napoléon l**: 1894-1895. in- 12.
sections est admise à la barre de la Convention et cette députation déclare que « quelques-uns de nos généraux sont suspects d'ambition ou d'incivisme... Nous appelons l'attention de la Convention sur la conduite des ministres et des généraux (i) ». Cédant aux multiples pressions qui l'accablent, la Convention décrète enfin que «tout général condamné par le Tribunal Révolutionnaire sera exécuté à la tête de l'armée qu'il aura commandée (2) ».
Décret platonique d'ailleurs, et qui ne fut jamais appliqué, mais il donne la mesure de la répression.
Les généraux ont pour mot d'ordre celui que quelques-uns font graver sur leur sabre : « Vivre libre ou mourire !» (sic) (3) L'un, comme le père d'Alexandre Dumas, s'intitule VHoratius Codés du Tyrol :
1 ' autre, tel Etienne Charlet, se plaint du peu de publicité donné à ses succès (4) ; Carteaux, général sansculotte^ réclame ses effets houzardés qui ne lui laissent que «son sabre et son courage (5) ».
Tous ont soif d'une gloire qu'ils sentent facile en ces temps, et par cela même deviennent suspects. Suspect, le ci-devant Desaix (6), que Bouchotte sus-
VivRB Libre ou Mou RIR.
Vignette de papier officiel (1793)-
(i) Moniteur du 30 mars 1793, n^ 89.
(2) Moniteur du 3 janvier 1794 (séance du i» janvier).
(3) Un de ces sabres faisait partie de la collection Dablin.
(4) Lettre au ministre de la guerre ; Fuycerda, i s ventôse an II {Collection Paul Dablin, no 258).
(5) Lettre au ministre de la guerre ; Paris, 10 brumaire an III {Collection Paul Dablin, n^ 246).
(6) « Desaix qui se faisait appeler sous Louis XVI, M. de Veygoux... était gentilhomme >. L. de Lanzac de Laboric, Le Maréchal Davout d'après un livre de son arrière -petit-fils ; Le Correspondant, 10 avril 1898.
pend le 13 novembre ; suspect, Marceau, que les rapports au ministre signalent comme « un petit intrigant enfoncé dans la clique » ; suspect, Kléber, que Prieur de la Marne veut faire juger en décembre 1793 par un tribunal révolutionnaire (i); suspect, Lecourbe, que deux gendarmes mènent à Paris (2) ; suspect. Hoche, malgré qu'il déclare : « Le gouvernement militaire est celui des esclaves, il ne peut convenir i des hommes libres ; nous l'abhorrons >. C'est pour avoir été cru suspect, que le général d'artillerie Mérenvu se suicide, en octobre 1793 ; c'est pour le même motif et accusé en outre d'avoir perdu 10.000 hommes dans l'affaire de Laval, que Léchelle s'empoisonne le 21 brumaire (11 novembre 1793) à Nantes, après avoir été arrêté par Merlin de Thionville (3).
Suspect l C'est ce mot qui mènera place de la Révolution la fournée des généraux, où tous sauront mourir comme ils ont combattu, bravement (4).
Ce sont d'abord les compagnons de Dumouriez qui expient la faute du chef. Le 17 mai, c'est le polonais Miaczinski, arrêté à Lille, qui est exécuté devant une
(1) < Il serait difficile de rencontrer un homme plus vain, plus quinteux que le général Kléber >. Lettre de Beumonville au ministre de la guerre, 10 janvier 1797.
(2) < Il fut amené à Paris entre deux gendarmes ; ils lui demandèrent chacun 200 livres en espèces, leur nourriture, leur logement et le prix de l'aller et retour en diligence >. Jules Poirier, Portraits militaires du /«' Empire : Lecourbe (1759-1815), chap. I, p. 15.
(3) < Le général Léchelle, qui commandait en chef l'armée de l'Ouest contre les brigands, et qui est cause de la déroute de Laval, s'est empoisonné hier soir ; il est mort deux heures après >. Moniteur, 21 brumaire an II.
(4) < L'intrépidité avec laquelle les contre-révolutionnaires que la loi condamne vont à la mort, est vraiment incroyable et prouve que le crime a ses héros comme la vertu >. Thermopiètre du jour, 7 mai 1793.
LA OUILLOTINB BN 1793 laQ
foule énorme (i), âgé de quarante-deux ans.Le 14 août, c'est Lescuyer, autre complice de Dumouriez. A Bruxelles, en novembre 1792, il s'est signalé par une proclamation étrange, où il a menacé les perturbateurs de les coiffer d'un bonnet d'âne et de les promener par la ville au bout de la queue dé son cheval. Lescuyer a cinquante-neuf ans. Barras a arrêté au campdeSaorgio, en l'accusant de connivence avec l'Angleterre, Jean- Baptiste Brunet, général en chef de l'armée d'Italie. Le 24 brumaire an II (14 novembre 1793), il sort de l'Abbaye pour aller à la guillotine. Autre complice de Dumouriez : A. A. Collier de La Marlière d'Avaine, dénoncé par le gouverneur de Lille. Sa tête tombe un matin de frimaire (26 novembre 1793). Le corse Camille de Rossy est accusé de ♦ perfidie ». Devant le Tribunal Révolutionnaire il claque des dents et tremble, mais c'est de froid (2). Sous la neige il meurt le 8 pluviôse (27 janvier 1794); sept mois plus tard, le 7 juillet, son frère Hyacinthe, commandant du 4* régiment de chasseurs à cheval, compris dans la conspiration de Saint-Lazare, subira la même peine. Après
(i) < L'exécuteur a montré sa tête au peuple; elle était aussi vermeiUe qu'avant sa mort ; ses yeux ouverts semblaient promener leurs regards sur la multitude innombrable qui remplissait la place de la Révolution >. Bulletin du tribunal criminel Révolutionnaire,
(2) < Au grand tribunal étoit à passer au scrutin épuratoire Camille de Rossy ci -devant noble, général divisionnaire dans nos armées ; avec une figure longue très brune ; bien botté une houplande neuve ; tenoit la moitié de son menton dans sa main et laissoit parler son deffenceur, qui faisoit l'orateur; chaquen ce disoit il ne se fatigue pas la poitrine à répondre» il sait bien ce qui lui revient ; oui dit un autre il passera peutêtre la petite fenêtre nationale demain. Il en vient de partir deux tout de suite il tremble de froid ; et bien dit quelqu'un le général a gardé ces bottes et avec sa houplande il se couvrira la poitrine ; un modéré dit par derière Les condamné meurt 2 fois ayant la tête nue et la poitrine découverte par un temps comme cela. » Rapport de police de l'observateur Letassey, 8 pluviôse, an IL Archives nationales, série W, carton 191.
Camille de Rossy, le lendemain, 9 pluviôse, comparait le général de Marcé, accusé d'avoir favorisé les Vendéens. Il mène sa défense comme une bataille, fougueusement (I). Battu en mars et en avril 1793, on Ta destitué, envoyé devant la cour martiale de La Rochelle et renvoyé à Paris. Ici le coup de sabre dont parle Camille Desmoulins l'attend. Le 28 pluviôse, on exécute Antoine-Auguste Des Herbiers Letanduère, général de brigade à l'armée d'Italie ; le 2 mars 1794, le vicomte de la Roque, général de brigade, autre complice de Dumouriez ; le lendemain, Jean-Nestor de Chancel, général de division ; le 6 mars, l'irlandais Joseph O'Moran, général de division, accusé àHneptie par son collègue Ferrières qui l'arrête le 16 août 1793 et l'envoie enchaîné à Paris ; le 16 mars, Pierre Quétineau, commandant la division de Bressuire et qui a accumulé les désastres; le 13 avril, le comte Arthur de Dillon, ci-devant député de la Martinique aux Etats Généraux, et qui meurt en hurlant : ♦ Vive le Roi ! > ; le dimanche 13 avril, J. Michel Beysser, général en chef de l'armée des Côtes de la Rochelle, arrêté par un ordre du Comité du Salut public du 19 septembre 1793, signé Prieur, Collot d'Herbois et Carnot ; le même jour, l'adjudant général Duret, hébertiste condamné comme complice de Chaumette; dans la même charretée : Claude Souchon, ci-devant général de brigade à l'armée des Pyrénées-Orientales où il a été destitué après quelques jours de commandement, accusé de fédéralisme ; le 5 avril, dans la fournée des Dantonistes, Westermann 4 accusé par Robespierre
(i) < Au 2* tribunal étoit le général Mérasé {de Marcé) qui ce deffendoit avec beaucoup d'énergie mais un air hypocrite ; chacun ce disoit Celui {ci) doit sûrement passer à la petite fenêtre nationalle car on dit qu'il nous a trahit dans nos armées il Ta bien mérité. > — Rapport de police de l'observateur Letassey, 9 pluviôse, an II. Archives nationales, série W, carton 191.
LA OUILLOTINB BN 1793 13 1
d'être venu à Paris pour cabaler contre le gouvernement (i) » ; le 2 juillet, le marquis Eustache d'Aoust, général en chef de l'armée des Pyrénées-Orientales, fils du marquis J. M. d'Aoust, député aux Etats Généraux du bailliage de Douai et député du département du Nord à la Convention ; le 22 juillet, ...^^S^^^^ Charles de Fiers, comman- j^ÊS^^i^^^< dant de Breda dans les y^^^"^Tfojm[^^ Hollandes en février 1793 /^^Bte^Wfl
honneurs de la guerre, la ^^^S** Jj^^^^^H place le 2 mars suivant ; le ^^^H^^^n^^^f / 23 juillet, l'irlandais Tho- \N 8 Bi| k^J H|W mas Ward, ci-devant gé- ^^^Êj^B^^^^ néral de brigade à l'armée ^^f^B^P'*'^^ du Nord ; d'autres en- ^ —
core, car on peut choisir
au hasard dans les fournées, on y trouvera plus de vingt -cinq victimes (2). Parmi tous ces noms, quatre peuvent nous arrêter un instant : ce sont ceux de Custine, de Houchard, de Biron et de Beauharnais. La hache frappa là quatre nobles têtes, innocentes comme beaucoup d'autres, mais qui se résignèrent. A. Hugo a beau écrire de Custine qu'il est «malheureux pour l'honneur de sa mémoire que son nom conunence la liste des chefs dont l'ambition effrénée et les scandaleuses dilapidations font un si grand contraste avec le patriotisme généreux et désintéressé des soldats (3) »,
(i) Rapport de Courtois, p. 44.
(2) « Un membre à droite. — La Convention a guillotiné vingt-cinq généraux 1 » Assemblée législative, séance du 17 juillet 1851.
(3) La France militaire, histoire des armées de terre et de mer, de 1792 à 1833 / ouvrage rédigé par une société de militaires et de gens de lettres, d'après les bulletins des armées, le Moniteur, les documents officiels de V empereur Napoléon, des maréchaux, amiraux, généraux et officiers sup.éri$urs de son entourage é
132 LA OUILLOTINB BN 1793
la postérité a déchargé la mémoire du « bouillant et insensé (i) » général des principaux chefs d'accusation retenus contre lui par le Tribunal Révolutionnaire. Quoique comte, aristocrate, son attitude passée plaidait pour lui. Âvait-on donc déjà oublié sa vigoureuse et virulente apostrophe du 23 septembre 1792 à Francfort-sur-le-Mein, où le land-grave de Hesse- Cassel était appelé « un caporal, un monstre, un tigre > et^où il annonçait que « le jour du jugement était
arrivé pour les princes de l'Allemagne ? > En juillet 1793, il est arrêté, enfermé à l'Abbaye. Le 30Juillet,Fouquier-Tinville donne l'ordre au gardien de l'Abbaye de remettre Custine à l'huissier du Tribunal Révolutionnaire (2), qui en prend livraison et se voit accompagner, sur l'ordre donné par Pache au commandant de la garde nationale, d'une forte escorte, car 4t il importe qu'une tête prévenue d'un aussi grand crime n'échappe pas au glaive de la loi (3) >. Dans la salle de la Liberté, le procès commence le 15 août. Nous n'avons pas à le raconter ici. Le 28, il monte sur la charrette et un prêtre l'accompagne dans ce dernier voyage. « Ah! le lâche!» crie la foule (4). Ce n'est pas pour lui l'heure de s'en inquiéter et le dernier courage
Revu et publié par A. Hugo, Paris, Delloye, 1 833-1 838, 5 vol. gr. in-8 ; tome I, p. 17.
(i) F. C. Galart de Montjoye, Vol, cit., p. 5.
(2) Lettre de Fouquier-Tin ville, signée aussi par Roussillon, vice-président du Tribunal Révolutionnaire {Collection Paul Dahlin).
(3) Collection Paul Dahlin, no 276.
(4) L$ Glaive vengeur de la République Française, p* loa.
LA OUILLOTINB EN 1793 133
qu'il montre, c'est de mépriser les huées (i). Son oraison funèbre tient en une ligne éloquente : ♦ Il a battu les ennemis de son pays : pour le récompenser, on lui a coupé la tête sur un échafaud (2) » . Sa mort entraîna celle de son fils qui fut exécuté le 3 janvier 1794 (3).
C'est une autre figure que celle de Houchard, géant alsacien de six pieds de haut, à la démarche sauvage, au regard terrible, et dont la poitrine est coupée et tailladée d'affreuses cicatrices (4). Le 7 septembre, il a battu les Anglais à Hondschoote ; le 24, il est arrêté, et le même jour, à la tribune de la Convention, Boucliotte, ministre de la guerre, annonce, parmi de frénétiques applaudissements, qu'il a destitué le général commandant de l'armée du Nord pour n'avoir su profiter de sa victoire. De là à la trahison, il n'y a qu'un pas. Ce pas est fait. Houchard, écrouéàl' Abbaye, dans une lettre adressée le 2 octobre à sa femme, examine les griefs portés contre lui et particulièrement cette accusation d'avoir vendu Dunkerque au duc d'York. Peut-être touche-t-il du doigt la vérité en imputant sa détention à une basse et ignoble jalousie. Il analyse sa conduite, constate qu'on ne peut retenir contre lui ses relations avec le duc de Nassau, étant donné que les représentants du peuple les connurent.
(i) « Les secours de la religion adoucirent l'horreur de ses derniers momens, et telle était Tespéce de fanatisme de ce tems, qu'un honune qui s'était toujours niontré intrépide dans les dangers, fut accusé de pusillannimité, parce qu'en allant au supplice il était accompagné d'un ecclésiastique >. Mémoires et souvenirs du comte Lavalette, p. 79.
(2) Lettre du baron Isidore Taylor, au chcik Abou Ouas, à El Quarié, entre Jaflfa et Jérusalem ; Paris, 16 avril 1835. Il lui recommande le marquis de Custine, petit-fils de général qui se rend à Jérusalem. — {Catalogue E. Charavay, die. 1887, no 193).
(3) « Il est allé au supplice avec fermeté et tranquillité ». Le Glaive vengeur de la République Française,
(4) Mémoires du comte Beugnot, tome I, p. 191.
134 ^A QUILLOTINB EN 1793
« Il falloît donner et trouver des torts, » écrit-il, 4 à quelqu'un qu'on destitue et falloitfaire voir aux soldats que c'est une trahison pour m'ôter sa confiance affin qu'il ne soit pas fatigués de ses continuel destitution, nous sommes ici 22 généraux en prison ». Et il signe : « Au citoyen Houchard, au prison de l'Abbeys » (i). Le 27 brumaire, il porte sur l'échafaud une tête laurée du chêne de la victoire.
Dans Armand-Louis de Gontaut, duc de Biron, ce n'est pas seulement le général suspect et l'aristocrate qu'on frappe, c'est encore le favori de la Reine, « ce mignon de couchette qui se vante de l'adultère où l'aurait entraîné Marie-Antoinette p (2). Dumouriez n'a-t-il pas dit de lui : « Je voudrais avoir un Biron à mettre partout. J'en voudrais surtout un dans mon cabinet, et encore mieux à ma place. > Don-Juan- Armoiries de Biron, ministre de la guerre!
Biron-Lauzun. Dumouriez aimait le paradoxe.
N'a-t-il pas été félicité par Mirabeau qui, lui écrivant au sujet d'affaires militaires, conclut galamment : « Mais je parle de guerre devant Annibal! > Ce n'est pas qu'aux femmes que le brillant duc faisait tourner la tête !
Mais aujourd'hui Dumouriez est traître à la patrie et Mirabeau, lui-même, le Mirabeau-Tonnant, est devenu suspect. Ces certificats de jadis se retournent contre Biron. On le promène d'armée en armée, de celle du Nord à celle du Rhin, de Strasbourg aux Alpes, de Nice en Vendée. Le voici écroué à Sainte-Pélagiç et, pour charmer les ennuis de la captivité, il fait ce dont il
(1) Collection de feu M. Paul Dablin.
(2) Jean Bbi^nard, vol cit.» p. y 6»
LA OUILLOTINB EN 1793 135
est véritablement capable : la cour aux dames. Cest un brillant salon que Sainte-Pélagie avec Biron- Lauzun, d'autant plus qu'il y prodigue les grâces de son esprit léger et le charme de ses mots vifs, devant les dames parmi lesquelles resplendit la beauté fragile de Mme Montané. Ceci ne peut manquer d'exciter la jalousie des maris et Montané, le ci-devant président du Tribunal Révolutionnaire (i), détenu à la Force, « faisoit demander avec inquiétude à sa femme, prisonnière à Sainte-Pélagie, s'il étoit vrai que le général Biron allât dans le quartier des dames» (2). Point n'est besoin de connaître la réponse de Mme Montané. D'avance nous la devinons.
Quand Biron descendit du tribunal dans la cour de la Conciergerie, Nougaret, qui le vit, conte qu'il salua les prisonniers « avec cette dignité chevaleresque qui n'appartenait qu'à l'ancienne cour des rois de France» (3).
— Ma foi, mes amis, leur dit-il, c'est iini,je m'en vais.
Cette résignation enjouée, d'autres l'ont signalée (4), et on peut l'accepter comme véridique. Cet homme
(i) 4 II descendra du siôge de Président pour aller en prison : par négligence ou par malice il avait failli faire acquitter Charlotte Corday. » Edmond Sbligman, Mme de Kolly, une conspiration politique et financière, chap. XX, p. 242. — La détention de Montané dura plus de treize mois. En compensation la Convention le nonima vice-président du tribunal civil du 3* arrondissement.
(2) Lettre inédite de Mme Roland à Sainte-Pélagie, 11 septenxbre 1793, publiée par Mme Clarisse Bader, le Cotrespondant, 10 juillet 1892. p. 153, Madame Roland diaprés des lettres et des manuscrits inédits.
(3) P. J. B. Nougaret, Histoire des Prisons de Paris et des départements contenant des mémoires rares et précieux, le tout pour servir à V histoire de la Révolution Française, notamment à la tyrannie de Robespierre et de ses agents et complices, Paris, an IV.
(4) Vicomte de Castbllanb, Une évasion sous la Temur jt La Revue Hebdomadaire, 8 octobre 18984
LA OUILLOTINB EN 1793
dont l'amour fut la passion et la g[alanterie le grand souci, sut mourir dignement» se repentant d'avoir i trahi son Dieu, son roi et son ordre » (i). Il n'était resté fidèle qu'à Erôs. Sa tête chut le ii nivôse an II, à la veille de Tan neuf.
Le manteau impérial de Joséphine masque aujourd'hui à peu près complètement le fantôme du vicomte
Alexandre de Beauharnâis. Cette figure, haute et pure, mériterait d'être tirée de cette pénombre où la relègue la Créole. En mai 1793, il est à l'armée du Rhin comme général en chef. C'est là que vient le trouver la proposition des Comités lui offrant le ministère de la, guerre. En cet instant, il semble vouloir s'effacer et s'efface définitivement quand, après le décret qui éloigne les nobles de l'armée, il écrit au consul général de la Commune de Paris : ♦ Soldat de ma patrie, je combattrai pour elle jusqu'à la mort et quand la philosophie vous commande de ne plus voir dans les hommes que leurs vertus ou leurs vices personnels, accordez votre confiance à celui qui vous la demande pour récompense de son dévouement » (2). Dans le Loir-et-Cher, à la Ferté-Imbaut, il espère, — Régulus qui s'immole à son orgueil guerrier pour mener dans ses champs la charrue de Cincinnatus, — se faire oublier, attendre l'heure où la Patrie en danger le convoquera à sa défense. Cette heure ne sonnera pas pour lui, et c'est l'accusation d'avoir laissé son armée dans une inaction
(3) Biographie moderne ou galerie historique, civile, militaire, politique, littéraire et judiciaire, Paris, 18 16, tome I. (I) Collection Paul Dablin, «<> 210.
de quinze jours (i), cause de la perte de Mayence» qui viendra l'arracher au calme de sa retraite agreste (2). Tandis qu'à la prison des Carmes il attend le moment d'aller prendre place sur les tragiques gradins, face à Hermann et à Fouquier, sa femme, cette langoureuse Joséphine qu'on n'imaginait pas capable d'un effort, court les comités, adresse des pétitions, écrit au Comité de sûreté-générale, à Vadier qu'elle appelle « estimable citoyen » et à qui elle avoue : « Mon ménage est un ménage républicain. Avant la Révolution, mes enfants n'étaient pas distingués des sansculottes... Je t'écris avec franchise, en sans-culotte montagnarde » (3)... Cette lettre,la sans-culotte montagnarde s'en souviendra-t-elle le jour où, dans Notre- Dame pavoisée, le Corse heureux de Brumaire lui mettra au front le diadème de l'Empire ? En ce mois de nivôse, comment pourrait-elle prévoir les destins qui vont la sacrer un jour ? Dans le triste appartement du 43 de la rue Saint-Dominique, elle attend la réponse de sa supplique à Vadier. Nivôse passé, les saisons se succéderont, longues, pleines d'angoisses ; ce sera germinal, ce sera messidor, ce sera thermidor enfin, et la jourtiée du 5. La veille, elle a reçu ce billet d'Alexandre : « Dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour pulvériser ses fers doit s'environner d'une juste méfiance et plus craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent. > Ainsi il accepte ses destins et marchera à l'échafaud,
(2) Lalanne, Dictionnaire historique de la France,
(3) Cette conduite, à laquelle on ne peut certes reprocher de manquer de noblesse, a été singulièrement jugée quelquefois. Par exemple : « Il avait bien graissé la guillotine (?) ; quand elle joue pour ce noble jacobin nul n*est tenté de le plaindre ». — E. M. de Vogiié, iPour Joséphine^ 1904. — La phrase ne fait guère honneur à son auteur.
(4) La Pagerie-Beauharnais à Vadier. représentant du peuple; Paris, 28 nivôse an II. —Cité par Alexandre Sorel, Histoire de la prison dsê Oarmes sous la Terreur,
dans le temps que des incantations magiques évoque* ront son supplice dans le vase de cristal de Cagliostro.
C'est la marquise de Créquy qui conte l'anecdote (i), à laquelle il est peut-être permis de n'ajouter pas grande croyance, mais qui mérite d'être signalée comme significative. « Une pupille, une colombe, ditelle, c'est-à-dire une jeune fille en élat d'innocence, était placée devant un vase de cristal rempli d'eau pure,et par l'imposition des mains du grand Ci)phte(2), elle acquérait la faculté de communiquer avec les génies de la région moyenne, et voyait dans l'eau tout ce qui pouvait intéressser la personne au profit de laquelle on fomentait la révélation. J'ai vu, bien malgré moi, pratiquer cette opération divinatoire à la prison des Carmes, à propos du vicomte de Beauharnais, dont un enfant de sept ans, la fille du geôlier, voyait ainsi dans une carafe e1 décrivait exactement tous les détails de son supplice ».
Dans le lit de la jCréole, le vainqueur de Marengo allait bientôt venir prendre la place du guillotiné.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés,..
Quel vers s'appliqua jamais mieux que celui du fabuliste à l'époque où vingt-deux généraux étaient
(i) Souvenirs de la marquise de Créquy, Paris, 1834, tome IV, p. 116.
(2) Cagliostro avait pris ce titre en fondant la Mère-Loge 4^ adoption de la Haute Maçonnerie Egyptienne»
LA OUILLOTINB BN 1793
détenus à TAbbaye ? Ce serait une longue liste à dresser que celle de tous ceux qui furent arrêtés, relâchés et repris encore. Tous étaient frappés ; la guillotine en épargna quelques-uns, et parmi eux Kellermann, le vainqueur de Valmy, que le Tribunal Révolutionnaire acquitta le 18 brumaire an II (8 novembre 1794). En mai 93, d'autres acquittements étaient intervenus en faveur du général Joseph de la Noue, du général de cavalerie Stengel, du général de division François de Miranda, que Brissot méditait de faire porter la torche révolutionnaire dans les Amériques espagnoles (i).
Mais pour ces quelques noms biffés de la rouge liste, que de têtes tombées sous le couperet avec leurs lauriers ?
(i) Nous avons eu communication d'une curieuse lettre de Brissot. de 1792, où parlant de ce projet de révolution en Amérique, qui devait faire de Miranda le gouverneur de Saint- Domingue, il ajoute : « Avec son courage, son génie, son nom, il peut aisément faire tomber les chaînes données par les Pizarre et les Cortez ». On sait que Miranda était originaire du Pérou. Déporté au 18 fructidor, il médita de doter Caracas d'un gouvernement consulaire, réussit à moitié, échoua enfin, et mourut en i8i6dansles prisons de Cadix où depuis quatre ans il était détenu.
^^<^im0^