LA OUILLOTINB BH 1793 IQI
des morts : « Jugex-moi, Seigneur, ei soutenez ma cause contre une nation impitoyable, délivrez-moi de ces hommes pleins de tromperie et d'injustice,.. ^
^Aa ^J^y^ ^U-U^y^ ..rn^^^y^ ^4^.,^^
Testament de Louis XVI.
Dans le silence matinal la voiture se met en marche.
C'est d'abord le sourd roulement des canons traînés à la tête du cortège que forment 14.000 hommes armés. Brusquement les tambours et les trompettes éclatent, scandent leur marche héroïque au devant de la voiture. Dans un grand espace libre, elle roule doucement, menée au pas par les chevaux. La buée couvre les vitres. On ne voit aucun des visages immobiles de ceux qu'elle transporte.
Depuis sept heures du matin, en une double haie
192 LA OUILLOTINB EN 1793
de fusils et de piques, les hommes sont rangés au long du boulevard. Dans leurs sections, les comités sont en permanence ; la Commune siège à l'Hôtel de Ville ; les barrières sont fermées (i).
Dans ce muet cercueil qui roule, quelles peuvent être les pensées du pauvre homme à son heure dernière ? Se remémore-t-il les janviers passés, celui de 1786 où à i>areille date, le samedi, 21, il a écrit sur son journal intime, ces deux mots laconiques : « Rien. Dégel. » èonge-t-il à celui de 1792 où, en faveur de Mme Elisabeth, il a signé un ordre de paiement de 36.000 livres, « savoir, 6.000 pour ses étrennes ; 6.000 à cause de la foire Saint-Germain, et 24.000 pour menus plaisirs peridant les six premiers mois 1792, à raison de 4.000 livres par mois (2) »? On ne sait. C'est autour de cette voiture, dans cette voiture, le mystère de la mort. Les oreilles sont fermées aux bruits de la ville et, arrivé à la Porte Saint-Denis, Louis XVI ne saura même pas que deux honmies se font tuer en cet instant pour lui. Le baron de Batz, son ami Devaux et deux autres royalistes, le sabre à la main, ont tenté de franchir la haie armée en criant : « A nous. Français ! Sauvons le Roi ! » C'est un moment de stupeur et une courte 1 agarrc. Deux des conspirateurs sont tués sur le seuil du n® 8 de la rue de Cléry. De Batz et Devaux s'échappent. La voiture est passée. Les tambours battent toujours, les trompettes gonflent l'orage de leurs cuivres. A la hauteur de la Madeleine, dix heures sonnent. La voiture tourne. Encore quelques minutes et le roi dira :
— Nous sommes arrivés, je crois (3) ?
(i ) Arrêté du département de Paris, envoyé par la Commune aux sections, 20 janvier 1793.
(2) Collection de feu M Paul Dublin .
(3) «Â dix heures dix minutes, la voiture arriva sur la place de la Révolution ».Magin, Histoifo de France, tome II» p. 348.
TU
La .voiture s'arrête. C'est ici. j
Au milieu d'un grand espace bordé de canons gardés par des hommes au poing desquels fume la mèche, s'élève la guillotine. Face à elle, à la place d'honneur, s'alignent les bataillons des « braves Marseillois >.
Un dernier échange de paroles a lieu dans la voiture :
— Messieurs, dit le Roi, je vous recommande Monsieur l'abbé.
Le maréchal de logis est penché à la portière.
— Messieurs, continue le Roi, veillez à ce qu'il ne lui arrive pas de mal après ma mort.
— C'est bon, c'est bon, grogne le lieutenant de p;endarmerie.
On descend. Dans le brouillard, moutonne au loin l'énorme foule. Les élèves du Collège des Quatre- Nalions regardent, debout sur les balustrades, en avant des fossés. Au bas des marches, Sanson attend. Il s'agit d'enlever les vêtements du condamné. Il résiste. L'abbé intervient et il se résigne. On lui veut lier les mains. Il proteste de toute sa majesté royale offensée. Les paroles de l'abbé le calment. Il offre les mains. Sanson les lie avec un mouchoir. Un coup de ciseau, qui ride sa nuque d'un frisson de froid, fait tomber les cheveux. Appuyé du coude sur le bras de l'abbé, le roi met le pied sur la première marche. Il est dix heures vingt-deux minutes (i).
Péniblement il monte, soufflant. Des voix crièrentelles : « Grâce ! Grâce ! » derrière « les tas de pierres et de pavés qui se trouvaient non loin de l'échafaud et du i)iédestal veuf de la statue de Louis XV (2)t ? Peu importe. Il monte toujours. Espère-t-il la délivrance, le suprême effort qui soulèvera le peuple de France à sa « voix terrible (3) » ? Est-ce de là que lui
(i) Procès-verbal de Vexécution.
(2) «L'incident des voix qui crièrent : Grâce I est fort douteux.» Louis Combes, Episodes et curiosités révolutionnaires, p. 104.
(3) Thomas Carlyle, vol, cit.
vient sa fermeté ? (i) Le voilà debout sut le tréteau, le regard vers les tambours qui battent. Il crie •
— Tambours, taisez- vous !
Le roulement cesse. Aux doigts soudain paralysés les baguettes s'immobilisent. Un vaste étonnement
L'aide du bourreau coupant les cheveux du roi, d'après
un croquis du tableau de Benezech dont la gravure parut
à Londres en 1795.
plane dans le silence et dans ce silence la voix proclame : — Français, je meurs innocent de tous- Un sabre se lève, une stature chamarrée se hausse au-
(i) « La fermeté du tyran à ses derniers moments ne venait que de l'espoir qu'il avait d'être délivré par le peuple. » Lettre, attribuée à Talleyrand, au ministre Lebrun, Ix>ndres, 24 janvier 1793. Citée dans Monsieur de Talleyrand, tome II, p. 110. Cet ouvrage, sans nom d'auteur, parut en 1835, en quatre tomes, à la librairie de Lecointe et Pougin. quai des Augustins, no 49. Paris. Il portait en épigraphe : Ni pamphlet, ni panégyrique.
ig6 LA OUILLOTINB BN 1793
dessus de la crinière d'un cheval, une voix hurle» étranglée :
— Tambours !... Force à la loi !...
D'autres voix se croisent :
— Exécuteurs, faites votre devoir!... La Ici!... Force à la loi !...
Dans ce moment de trouble, le visage du Roi se décompose (i). Il recule d'un pas. Les cinq aides du bourreau se précipitent sur lui. Il leur résiste, se cabre sous les mains qui l'empoignent. Il se livre « une espèce de combat (2) ». Le voici renversé, bouclé, sanglé» lié. La bascule s'abat. Le jet de sang chaud jaillit. Il est dix heures vingt-quatre minutes (3).
A genoux sur les marches, l'abbé hoqueté quelque chose — prière ? encouragement ?
La tête au col déchiqueté, à la mâchoire mutilée (4) est promenée aux quatre coins de l'échafaud. Elle éclabousse les planches de son sang. C'est d'abord un instant de silence, de stupeur triomphante, puis de toutes ces poitrines jaillit le cri multiplié : « Vive la République ! (5) » Le cabriolet de Philippe-Egalité s'éloigne au galop (6). Sur le tréteau ruisselant grimpe un honune, qui trempe son bras dans la mare gluante et en asperge la foule hurlante.
— Républicains, le sang d'un roi porte bonheur (7) ! C'est tout. Les bataillons s'en vont, marquant le
pas au rythme des tambours, à la chanson héroïque des trompettes. La vie de Paris recommence. Le soir, la Comédie-Française joue V Enfant Prodigue de
(i) Thermomètre du four, 13 février 1793.
(2) Sébastien Mercier. Nouveau Paris,
(3) ^« Républicain, 22 janvier 1793.
(4) Louis Combes, vol, ciL p. 105.
(5) Mémoires de M, l'abbé Ed^eworth de.Firmont, lo) Thomas Carlyle. vol. cit,
(7) Prudhomme. Les Révolutions de Paris, no 185, (du 19 au 26 janvier 1793).
jgS LA GUILLOTINE EN I793
Voltaire (8). La République s'est délivrée de l'otage monarchique. « Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas (i) ». Un an plus tard, à cette même place, un citoyen se souviendra de cet anniversaire pour déclarer avec la franchise d'un sans-culotte :
-*• Il y a aujourd'hui un an que le gros cochon est mort I (2).
Il nous faut nécessairement terminer ce chapitre par les deux points d'interrogation que se pose l'histoire : le 21 janvier 1793, qui a commandé le roulement de tambours, qui mit le bâillon aux lèvres du Roi P*^
Généralement l'honneur, si nous osons dire, en est recueilli par Santerre, le «moteur des insurrections
(i) Casimir Stryienski, vol, cit. p. 8.
(2) Barrèrb, Rapport sur les crimes de V Angleterre envers le peuple français et sur ses attentats contre la liberté des nations ; 7 prairial an II.
(3) «Dans un cabaret, porte Saint-Honoré, on s'est entretenu de la fête. Des femmes disoient : « On ne pou voit mieux faire plaisir anx Sans-culottes que de guillotiner un jour comme aujourd'hui ; car si la guillotine n'eût pas marché, la fête n'eût pas été si belle. > On a ensuite parlé de la mort du tyran. Les uns disoient : « Il y a aujourd'hui un an que le gros cochon est mort. — Avez-vous bien pris garde, a répondu une femme d'un certain âge, que ce jour-là il faisoit presque le même tems d'aujourd'huy ; et bien 1 moi j'ai dans la tête qu'on se bat à présent à Londres. On lui a dit ; cela se pourroit bien ; et si ce n'est pas aujourd'huy avant peu il n'y aura pas de rois en Angleterre. (L'esprit étoit révolutionnaire). > Rapport de poliçe'J^e l'observateur A. Baccon ; 2 pluviôse, an II ; Archives nationales. Série W, carton 191.
ouvrières (i)i>.La bibliothèque municipale de Nantes(2) possède son état des services dressé par lui-même. Il n'y fait aucune mention de son rôle lors de l'exécution de Louis XVI. Peut-être n'a-t-il pas voulu, à cette époque, raviver ces souvenirs de 93, et force nous est donc de chercher en d'autres documents des indications sur l'attitude qu'on lui prête.
La première pièce à consulter est naturellement le rapport des commissaires de la Commune, en l'espèce :
Jacques Roux et Jean-Claude Bernard, délégués pour assis- ^^ ter à l'exécution. Or ceux-ci déclarent, brièvement mais
nettement : « Il a voulu parler au peuple, Santerre s'y est opposé ». Le Moniteur, à la date du 23 janvier, est non moins bref et affirmatif : « Il paraissait vouloir conunander encore : le commandant général
SANTERRE irtaprôs le crO(iiiis de Bcnezcch (1795).
(i) Albert Vandal, L'avènement de Bonaparte, tome L (2) Collection Labouclière, vol. 661, pièce 154.
ordonne à l'exécuteur de faire son devoir. » Un de ses biographes note son aveu : «Je fis taire les tambours qui battaient la marche... (i) > Taire ? Ce n'est donc pas l'ordre de battre qu'il donna ? Fut-ce pour dire une phrase, qu'en 1798 on lui attribua : « Santerre l'interrompit et lui dit : « Je vous ai amené ici non pour haranguer, mais pour mourir ? (2) t
C'est la réponse de Jacques Roux à Louis XVI, au Temple, quelque peu travestie. Mercier, dans son Nouveau Paris (3), met Santerre hors de cause : « On prétend que ce fut le comédien Dugazon qui prévint le commandement de Santerre et ordonna le roulement de tambours. > Voilà le peu héroïque Santerre qui «n'eut de Mars que la bière» privé de son seul titre de gloire devant la postérité. Mais ce qu'en dit Mercier n'est, sans doute, qu'un bruit qui courut à l'époque. Lui-même n'ose s'en porter garant. On peut donc, sans craindre de travestir la vérité, assurer que ce fut bien Santerre qui donna aux vingt tambours de l'armée de ligne — et non de la garde nationale — l'ordre de battre le ban devant la tête qui tombait.
Il est plus difficile de répondre affirmativement au second de ces points d'interrogation, celui qui met en cause l'abbé Edgeworth et son apostrophe à Louis XVI sur la bascule. Voyons d'abord quelques-uns de ceux qui lui accordent la paternité du mot célèbre. C'est Prudhomme qui déclare, moins d'un mois après l'exécution : « Le prêtre Edgeworth, qui a dit à Louis XVI en le conduisant à la mort : Allez^ fils de Saint Louis.'^le ciel vous attend^ est à Londres, actuelle-
(i) A. Carro, Santerre, général de la République française, Sa vie politique et privée, écrite d'après des documents originaux laissés par lui et les notes d'Augustin Santerre, son fils atné ; Meaux, 1869, in-8o.
(2) Procès des Bourbons, Hambourg, 1798.
(3) Sébastien Mercier, Le Nouveau Paris, chap. LXXXII.
ment (i)... > Ce témoignage, sous la plume du rédacteur des Révolutions de Paris, a son importance. On y peut joindre celui de Mercier : «... les paroles du confesseur furent sublimes : AlUx, fils de Saint Louis, montez au ciel ! (2) >
Par contre, lord Holland déclare : ♦ Ce mot est une complète fiction. L'abbé Edgeworth a avoué
L'abbé EDGEWORTH d'après le croquis de Benezech (1795).
franchement et honnêtement qu'il ne se^ rappelle pas l'avoir dit (3) ♦.
L'abbé a-t-il vraiment fait cet aveu ? Un témoignage apporté en 1835 l'explique en ces termes (4) : « Le
(i) Prudhommb, Les Rivoluiions de Paris, no 188 (9 lévrier
(2) Sébastien Mbrcibr» ouvr. ctl.
(3) Lord IIoLLAND, Souvenirs diplomatiques,
(4) D... Lettre au directeur de la Revue Rétrospective, sur l'authenticité des mots historiques, La Revue RHrospe^ tive, 1835. 2« série, tome IV, p. 458.
cardinal de Baussct racontait souvent qu'il demanda un jour à l'abbé s'il était vrai qu'il eût adressé ces paroles au royal patient. L'abbé lui répondit : « Je ne me le rappelle pas » ; c'était le seul biais qu'avaient pu trouver son amour-propre et sa conscience pour continuer à lui laisser attribuer, sans trop se rendre complice d'une contre-vérité, un mot auquel son nom devait toute sa célébrité (i). ♦ C'est, en effet, une explication vraisemblable. Il paraît difficile d'admettre que l'abbé EdgeWorth ait pu oublier les circonstances du drame du 21 janvier et son rôle dans l'acte du régicide. Cette excuse d'oubli c'est celle-là même dont, plus tard, les lys revenus, Cambronne se servira pour répondre aux questions qu'on lui posera sur le mot ou la phrase de Waterloo. « Il ne m'a jamais dit avoir prononcé ces sublimes paroles (2) », dit le comte d'Allonville. Qui croire au milieu de toutes ces contradictions ? Le mot est-il véritablement apocryphe ? Pour notre part, nous osons le penser. Presque tous ceux retenus par l'histoire le sont, tant il est rare, au milieu des grands événements de la vie humaine, qu'une intelligence médiocre ou simplement moyenne soit touchée de l'éclair du génie. L'àpropos est le fait des hommes d'esprit, et ces hommes le perdent aisément dans les drames auxquels le hasard le mêle, et l'abbé Edgeworth n'était simplement qu'un brave honmie.
Après la mort du Roi, il passa en Angleterre. En 1796, le 19 septembre, Louis XVIII, en exil à Blankenbourg, l'appela auprès de lui, et dans sa cour lui donna le titre d'aumônier à'côté de Louis-Joseph
(i) «Un article du Cabinet de Lecture du 14 septembre 183 1 auquel notre correspondant anonyme parait avoir fait quelques emprunts, attribue l'invention de ce mot à M. Charles His, journaliste de cette époque, qui l'imprima le jour même du supplice de Louis XVI. > {Note de V éditeur),
(2) Comte d'ALLONViLLE, ouv. cit, tome III, p. 159.
LA OUILLOTINB BN 1793 203
de Montmorency-Laval, baron-cardinal. Le 23 mai 1807, l'abbé Edgeworth mourut à Mittau, des fièvres putrides apportées par les blessés d'Iéna. Une épitaphe latine, œuvre de Louis XVIII, orna la daJle mortuaire et proclama, dans un humble cimetière en terre étrangère, qu'il « arma de force Louis XVI pour le dernier combat où il périt par le crime de sujets impies et rebelles, et montra à cet intrépide martyr les cieux ouverts ».
\e 29 juillet de la mcme année, l'abbé de Bouvens prononçait dans la chapelle française de King-Street, à Londres, son oraison funèbre.
ou ÉCHOUA LA GUILLOTINE DE LOUIS XVI ?
Il nous faut le reconnaître ici, le sujet que nous abordons tient de la légende, et c'est uniquement parce que nous tenons à compléter autant que possible ce musée secret de la guillotine, que nous nous y arrêtons.
Aucun document authentique, des Archives nationales ou municipales, ne nous apporte des renseignements sur le sort qui fut réservé à la guillotine de Louis XVI. Il est certain, cependant, que les mêmes bois servirent aux exécutions jusqu'à la fin de la Terteur et que seul le couteau fut remplacé, lorsqu'il fut hors d'usage. Les Mémoires de Sanson, que nous savons apocryphes, rapportent l'anecdote d'après laquelle le premier condamné à mort du Tribunal Révolutionnaire, Guyot des Maulans, guillotiné le 6 avril 1793, aurait demandé à Sanson si le couteau qui allait le décapiter était celui qui avait servi au supplice du Roi. Sanson lui fit une réponse négative, affirmant que le couteau avait été changé. La chose est possible, quoique nous n'ayons aucun moyen de la contrôler.
Une légende veut que la guillotine, ayant été tirée au sort, soit échue à la ville d'Âuch. C'est là que M. le comte de Reiset place une aventure romanesque, trop romanesque pour pouvoir être admise. M. le
comte O'Mahony, se rendant chez Mme de Marignan, fut surpris aux portes d' Auch par un violent orage qui le contraignit à chercher un abri sous une espèce de hangar. Là, fatigué, attendant la fin de Forage, il s'assit sur des pièces de bois éparses.En arrivant chez Mme de Marignan, il apprenait que son abri était la maison du bourreau et les pièces de bois celles de la guillotine de Louis XVI.
Cette anecdote a la couleur de celles dont se régalaient, vers 1816, les royalistes échappés à la Terreur.
Ce macabre sujet a été celui d'un article de M. Hugues Le Roux (i), que M. Lenôtre a reproduit (2). S'il faut l'en croire, la guillotine de Louis XVI serait celle qui fonctionne aujourd'hui à la Guyane, dans l'archipel du Salut. Enfin, d'après un autre article (3), le couteau ayant tranché la tête du Roi serait aujourd'hui entré, par voie d'héritage, dans la famille du bourreau Roch.
C'est à titre de curiosité que nous rappelons ces détails, sans qu'on puisse nous croire susceptible d'y ajouter foi. On peut penser que la guillotine de Louis XVI, comme nous le disions plus haut, resta simplement à Paris et qu'elle continua sa tragique permanence jusqu'au jour où on la relégua dans un abri définitif. Là, ces bois de la Terreur, pourrirent sans doute, oubliés, dédaignés, et la lunette qui emboîta le cou du monarque et celui de Robespierre, tomba en poussière, laquelle, un jour de nettoyage, fut poussée à l'égout par le balai d'un aide du bourreau.
L'antithèse ne joue pas fatalement un rôle dans tous les derniers actes des tragédies humaines.
Si le sort du tragique instrument nous est inconnu, il n'en est pas de même de celui des juges de Louis
{i) Le Figaro, 20 juillet 1891.
(2) G. Lbnotrb, vol. cit. p. 254.
(3) La Paix, 13 janvier 1892.
Capet. Nous n'entreprendrons pas de résumer la vie des conventionnels échappés au « rasoir national » quand la tourmente fut passée. Trois cent soixantedeux représentants laissèrent tomber sur le cou de Louis XVI l'arrêt fatal.. Parmi eux, cinquante-six devaient le suivre sur le même échafaud ; vingt-sept devaient connaître les amertumes de l'exil et apprendre, comme l'avait dit Danton, qu'on « n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers ». Parmi ces derniers quelques-uns allaient mourir, assassinés ou suicidés; quelques autres finirent fous. Enfin quatrevingt-treize, — 93 ! chiffre fatidique ! — allaient devenir fonctionnaires et grands dignitaires de l'Empire. Comme Fouché, ils envelopperaient la « corde de la lanterne dans le cordon de la Légion d'Honneur». La Restauration employa les uns, gracia les autres ou chassa de France ceux qui avaient juré de « purger le sol de la patrie de la race infâme des tyrans». Dans l'exil, ils attendirent le retour de la République. Quelques-uns la virent ; d'autres moururent à l'aurore où les aigles du second Empire se levèrent sur la France.
Achevons ce bref chapitre par un détail curieux donné par M. Henri Lavedan, et qui ne manque pas de pittoresque (i). La mort de Louis XVI fut mise en musique « en un morceau pour le piano-forte ou la harpe et violon d'accompagnement ad libitum ». Cela s'intitulait : La mort de Louis Seize arrangée et composée par F. D, Mouchy ; on la vendait 6 livres « chez la citoyenne Mallet, artiste marchande de musique, d'instruments, de cordes de Naples et de Nuremberg, rue Neuve-de-l'Egalité, cy-devant Bourbon, à l'Har-
(i) L'Illustration, janvier 1907.
monie ♦. Ce quî fait la bizarrerie poignante, le tragique et le curieux de cetteTœuvre traitée avec le respect le plus sincère, c'est que, par endroits, au-dessus des portées de notes, les diverses étapes du drame y sont marquées par de courtes phrases accompagnées ellesmêmes de l'indication du sentiment musical qui doit les souligner. Louis Seize au Temple avec sa famille (andantino) Motion faite à la Convention de le mettre en jugement (allegro). Entre temps, sous certaines mesures ou accords, on lit : Plusieurs orateurs parlent à la fois,,. Murmures,., Appel nominal,,. Le décret est adopté,,. L'annonce « faite à Louis XVI du décret qui ordonne sa mise en jugement » porte la recommandation : affectuoso. Celle du « désespoir de la famille » s'exprime par agitato. Presto peint «l'empressement de Malesherbes à le défendre » et amoroso la mélancolie de la réponse de Louis à son avocat. Et l'événement suit ainsi son cours, se précipite... L'annonce à lui faite de son jugement par la commune (/ew/>ogms/o). Ses adieux, sa marche au supplice (adagio)soii discours commencé sur l'échafaud couvert par le bruit des tambours {larghetto)^ les tambours (plus vite) sa mort sur un déchaînement de trémolos en octave ».
Cette mort a été portée au théâtre, peu d'années après 93. En 1797, le libraire Elion publia d'Et. Aignan et J. Berthevin, La mort de Louis XVI^ tragédie en trois actes, in-i8 ; et parmi toutes celles qui virent le jour à partir de 1814, on peut citer celle publiée chez Gueffier, en 1814, in-8, dont l'auteur est resté anonyme et qui est devenue excessivement rare.
Ainsi, dans l'anecdote menue, le temps a diminué le tragique souvenir de cette journée dont tous les rois sentirent le frisson sur leur nuque (i).
(i) En 1905, le II juillet, nous avons nous-même donné sur la scène du Théâtre des Indépendants, une adaptation dramatique en quatre actes do procès de Louis XVI, sous le titre : L'Affaire Capet,
LA GUILLOTINE BN 1793 ^OQ
aristocrates, leur morgue hautaine et insupportable et toutes les tares anciennes de leur race. Il nous plaît d'ignorer la vie privée de cette femme, qui, si M. de Fersen et Biron ne furent pas ses amants, fit tout pour le laisser croire ; nous ne voulons retenir et considérer que son attitude devant la nation, son attitude publique devant le peuple. Cette attitude tient à la fois du défi et de la provocation. S'il est une tête coupée peu digne de larmes dans les journées rouges de 93, c'est assurément celle de cette reine autrichienne qu'on peut, nous aimons à le croire, plaindre comme femme, mais pour laquelle, comme souveraine, il faut ratifier le terrible jugement du Tribunal Révolutionnaire qui frappa en elle un ennemi public.
Qu'on lise ses lettres à Mercy-Argenteau,ces appels à l'étranger, car pour la France, l'Autriche c'estl'étranger. Cette correspondance est édifiante, et on ne peut songer à la nier. Le 2 août, on la sépare de sa fille, au Temple. Elle la rassure : — Ma fille, je reviendrai. Je parlerai à mes juges, jamais des Français n'oseront condamner une étrangère qu'ils n'ont point le droit de juger» (i).
Une étrangère! Reine de France, princesse française, eue se considère toujours comme une étrangère, elle en fait l'aveu et c'est un royaliste qui nous le donne 1 « Il étoit naturel que la Reine désirât que la restauration de la maison de Bourbon fut due à sa maison (2) ». A sa maison ! Une maison étrangère, antique ennemie de la France et qui s'en souviendra toujours, se trouvera prête toujours à entrer dans toutes les coalitions menaçant la France 1 « Quand on l'appelait V Autrichienne^ écrit fort judicieusement M.Arthur Le vy, cela semblait, de prime abord, n'être qu'une insulte facile, grossière et gratuite. Mais certains bruits s'étaient repercutés jusque dans le peuple qui n'injuriait qu'à bon escient. N'avait-on pas appris qu'en diverses circonstances, la reine de France
(i) F. de Barghon-Fort Rion, vol. cit, p. 69. \(2) Antoine Fxrrand, vol. cit, p. 166.
avait été l'agent soucîeux'unîquement des întérêts'de l'Autriche ? Et, tout de même, quand il proférait cette injure odieuse, V Autrichienne^ le peuple, avec l'intuition indéniable des foules, semble avoir pressenti que jamais cette femme ne s'était identifiée avec la patrie française. Vous pouvez lire" toute sa correspondance, vous y trouverez presque à chaque page les mots :
« Cette nation »,
Y ^ • Ém quand elle parle
^^t'<e^^éL/dM^Md4tr de la France, du
c- * ^ i.;r • A . .. pays dont elle est
Signature de Mane-Ântomette. f t* • , k
^ la Reme » (i).
Nécessairement « par ses projets de violence et de
guerre civile, elle rendit les représailles inévitables (2) f .
Son frère a des mots violents et durs pour lui reprocher certains écarts de conduite. A Versailles ou à Marly, où elle perd ou gagne des sommes qui montent, dans la même soirée, à 7000 livres (3), Joseph II qualifie son salon de jeu de tripot. Tripot où, un soir, le comte Arthur Dillon sera volé de son portefeuille bourré de billets de la Caisse d'escompte (4).
Quand tous ces menus scandales auront passé de la Cour à Paris, quand on pourra donner le nom de ses amants, vrais ou présumés (5), quand il y aura quelque chose de pourri dans le royaume de France et que ce quelque chose sera la Royauté, alors le nom de la Reine deviendra le synonyme de toutes les injures et sa personne l'objet de tous les outrages.
(i) Arthur Levy, La Culpabilité de Louis XVI et de Marie- Antoinette, p. 25.
(2) Jean Bernard, vol, cit. p. p. 45, 46.
(3) Gaston Maugras, Le monde, le feu, les courses, à la Cour de Marie-Antoinette, 1894.
(4) Idem.
(5) < Suivant M. de Tilly, la reine était la plus vertueuse des femmes de son règne...; mais elle eut deux amans. » Passages retranchés des Mémoires de Lauzun; Revue rétrospective, tome I, p. 86, 1 833; Observations préliminaires de V éditeur ( J. Taschereau).
Lebnin-Pindare 'trouvera, pour la blasphémer, de beaux accents — les seuls qu'il ait eus :
Reine que nous donna la colère céleste, Que la foudre n'a-t-elle écrasé ton berceau !
Elle sera une «Erinnyes, qui adétaché tousles serpents de sa chevelure et les a lancés au milieu de la France (i)», elle sera « un monstre dégobillé de la bouche d' Alect 0(2) », la Boulangère^ celle dont Hébert a promis la tête aux sans-culottes et qu'il menace de tuer de ses mains (3), et son fils, ce douloureux Louis XVII, ne sera plus qu'un « bâtard adultérin légitimé par l'imposture (4) ».
Plus tard, on aura beau tenter de l'excuser à l'aide des raisons les plus spécieuses, rien ne prévaudra contre l'unanimité de cette colère populaire (5).
Qui les comptera ces pamphlets qui, de 1789 à 1792, l'enveloppèrent du tourbillon de leurs menaces, de leurs injures, de leurs blasphèmes et de leurs obscénités ? Que son amitié pour la Polignac paraisse suspecte, et aussitôt se lève la moisson des libelles. C'est la Confession et repentir de Madame de P.,. ou la nouvelle Madeleine repentie, le Testament de Madame la duchesse de Polignac,\2i Lettre de M adamede Polignac^ la Dernière ressource de Madame de Polignac, ou dialogue entre cette dame, son confesseur, un médecin anglais et un baron suisse ; c'est encore Le vrai caractère de Marie- Antoinette (6); c'est V Essai historique sur la vie de Marie- Antoinette^ reine de France et de
(i) Camille Desmoulins, Révolutions de France et de Brabant, n® 62, janvier 1791.
(2) Petit dictionnaire des grands hommes de la Révolution, par un citoyen actif ci-devant rien.
(3) Historical manuscripts Commission ; report on the manuscripts of J, B. Fortescue, esq., preserved at Dropmore,
(4) L* ombre du mardi gras ou les mascarades de la Cour.
(5) Voir le manuscrit in6tlit de Louis XVIll : Réflexions historiques sur Marie- Antoinette, publié par M. Ernest Daudkt {Revue des deux Mondes, juillet 1904).
(6) Paris, imprimerie de Mornoro, 1793, in-8, 8 pp.
Navarre^ née duchesse d'Aidriche le 2 novembre 1755 (i); c'est la Description de la Ménagerie Royale d'animaux vivans, établie aux Tuileries près de la Terrasse nationale, avec leurs noms, qualités couleurs et propriétés (2) ; c'est le Petit Charles IX, ou Médicis justifiée (3) ; c'est... Mais pouvons-nous les citer tous ? (4) C'est un flot montant, sourd, continuel, implacable, qui battra les murs de Versailles jusqu'au jour où les poissardes ramèneront avec la Boulangère, le Boulanger et le Petit Mitron. La boue l'éclaboussera. Le souvenir des acclamations d'autrefois sera inutile, car ainsi que le dit r Anglais Burke : le siècle de la chevalerie est passé (5 ). Il n'y aura plus en France qu'une reine : la Guillotine.
(i ) Rédigé sur plusieurs manuscrits de sa main. A Versailles chez la Montensier, hôtel des Courtisanes. — Spécialement consacré aux amours féminins de la Reine.
(2) Paris, de l'imprimerie des Patriotes, 1789, in-8, 8 pp.
(3) Paris, 1789. 77 PP-
(4) La plupart des pamphlets sur Marie-Antoinette étant devenus extrêmement rares, il est peut-être intéressant de rappeler les titres de quelques-uns d'entre eux ici : Antoinette d* Autriche, ou dialogue entre Catherine de Médicis et Frédégonde, reines de France aux Enfers ; Londres, 1789, 15 pp. ; L'Autrichienne en goguette ou V Orgie royale, opéra proverbe, Paris, 1789 ; L. Prudhommb, Les crimes des Reines de France, depuis le commencement de la monarchie jusqu'à Marie Antoinette, Lyon, Prudhomme aîné, 1791* in-80; une nouvelle édition de 342 pages parut à Londres en 1792 ; Le Portefeuille d'un talon rouge contenant des anecdotes secrètes et galantes de la cour de France, Paris l'an 178, parut en réalité le 18 juin 1779 à Versailles, pet. in-12. 59 p. ; l'auteur est le comte de Parades qui attaque violemment les mœurs lesbiennes de la Cour. Il est à remarquer que presque tous ces pamphlets et libelles accusent Marie-Antoinette d'amours contre nature et de relations intimes avec Mme de Polignac et quelques autres dames de la cour. Au moment où nous corrigeons les épreuves de ce livre, M. Henri d' Aimeras, publie une excellente étude sur les pamphlets contre Marie- Antoinette : Les Amoureux de la Reine Marie-Antoinette, d'après les pamphlets; Paris, La Librairie Mondiale, 1908.
(5) BuRKB, Réflexions sur la Révolution de France et sur les procédés de certaines sociétés à Londres relatifs à cet événement, trad. de 1791.
Le couteau sur le œu grec
Il n'est rien de plus tragiquement sobre que le dessin fait par Davidj^à^une des fenêtres de la rue Saint-Honoré, le matin'du i6 octobre 93. Instinctivement, le regard va à ce beau ♦ cou grec » dont parle Mme Vigée-Lebrun (i), et qui sera la dernière raillerie du père Duchêne (2). C'est là, sur cette rose blancheur, que va s'abattre le couteau ; on est saisi, on se laisse empoigner par le sentiment de la pitié, on regarde encore, et brusquement, à l'attitude hautaine de la tête, à la moue méprisante de la grosse lèvre épaisse autrichienne (3), à ce dernier défi, la pitié cesse. On se sent partagé entre trop de sentiments contraires, et c'est d'ailleurs une femme qui va mourir. Pendant vingtdeux heures d'audience elle n'a pas faibli, soutenant jusqu'au bout, hardiment, ce que son rôle avait à la fois de déconcertant et d'odieux.
Un décret de la Convention nationale,le i"août 1793, l'a, du Temple, menée à la Conciergerie et de la Conder-
(i) Mme Vigée-Lebrun, Souvenirs, Paris. 1891, 2 vol. in- 12.
(2) «La plus grande foie de toutes les foies du Père Duchêne après avoir vu de ses propres yeux la tête du Veto femelle séparée de son col de grue », n® 299.
(3) Maurice Boutry, Autour de Marie- Antoinette,
gerie à la Salle de la Liberté. Là un perruquier, un luthier, un chapelier,"'un charpentier, lui ont demandé des comptes (i) et l'ont condamnée, car il n'était « pas possible qu'une femme couverte du sang du peuple français pût être blanchie par un tribunal populaire, un tribunal révolutionnaire (2). » Cela, le 3 octobre, Billaud-Varennes l'a déclaré à la tribune de la Convention et les jurés se sont aveuglément soumis à Tordre tombé de ces froides et minces lèvres. Le 21 janvier a été pour eux un exemple. Le 15 octobre ils s'en souviendront.
Après la Convention, ils frapperont avec rigueur (3).
A onze heures dix, elle franchitleguichet delà Conciergerie et une légère rougeur lui monte aux joues. On ne lui a pas fait la grâce d'une voiture : la charrette des fournées est là. Sur la planche fichée entre les ridelles, la Veuve Royale attestera l'égalité républicahie. A côté d'elle monte — et malgré elle — le prêtre constitutionnel Girard. Il a son crucifix noir à la main. Par un dernier mouvement de mépris, Marie-Antoinette lui tourne le dos. Le fouet du cocher claque. On part.
La Reine a revêtu un déshabillé blanc recouvert
(i) danney, Renaudiii» Baron, Dcvôzc. Les autres jures claieut : AntoneUe, ex-(]6put6 des Ik)uehes-(lu-Uliône à l'Assemblée Législative; Souberbielle, chirurgien; Besnard; Fievé et Lumière, membres du comité Révolutionnaire de la section du Muséum ; Thouin ; Chrétien ; Desboisseaux ; Nicolas, imprimeur du Tribunal Révolutionnaire ; Sambat, peintre, et Trinchard, menuisier. Herman présidait assisté de quatre juges : Coffinhal, Maire, Donzé-Verteuil et Deliôgc. Fouquier-Tinville prononça le réquisitoire ; Chauvcau- Lagarde et Tronson-Ducoudray, nommés d'office, plaidèrent l>our la Reine. Le jury la condamna à l'unanimité.
(2) Journal des Débats et des Décrets, n« 380.
(3) « On se trouve forcé d'admettre que Marie-Antoinette, plus responsable, étant plus intelligente que le Roi, ne pouvait guère attendre du Tribunal Révolutionnaire un jugement moins sévère que celui prononcé par la Convention. % Arthur Levy, vol. cit, p. 9, préface.
Portrait de Marie-Antoinette, reine de France, conduite au
supplice, dessiné à la plume par David, spectateur du convoi
et placé à une fenêtre {rue Saint- Honoré) avec la citoyenne
Jullien. épouse du représentant Jullicn.
2l6 LA GUILLOTINE EN 1793
d'un grand fichu de mousseline croisé sous le menton. Les cheveux, légèrement gris, sont coupés sur la nuque et lui donnent l'aspect d'une femme vieille déjà. Un bonnet de linon tremble aux cahots de la voiture, sur sa tête redressée. Les mains sont liées derrière le dos ; on remarque au poignet droit une faveur noire nouée. Au sortir de la Cour de Mai, la charrette s'engage entre une double haie de gardesnationaux,rarmeaupoing(i). La Reine se raidit sans doute en cet instant. « La mort n'est rien, c'est l'agonie qui est longue et cruelle, » a-t-elle dit. Voici la dernière étape de cette agonie, la dernière station de la Monarchie condamnée et humiliée. Sur la foule qui se bouscule, s'écrase et crie, elle promène un regard où l'indifférence se mêle au dédain. Qu'on la hue, qu'on l'injurie, qu'on lui crache au visage les obscénités mille fois répétées depuis 1789, peu importe, « rien à présent ne peut plus me faire mal, » a-t-elle déclaré (2). Chacun remarquera cette tranquillité dédaigneuse. Un rustre d'Argentan écrira à son Comité : « La garce a fait aussi belle fin que le cochon à Godille, le charcuitier de chez nous, elle a été à Le cha fau avec une fermeté incroyables... elle a traversé presque tout paris en regardant le monde avec mépris et Dédain... La coquine a eue la fermeté j'usqu'à Le Cha fau sans Broncher... (3) » D'autres, peu suspect, sreconnaîtront qu'elle a conservé « en chemin une tranquillité féroce (4) ». Autour d'elle montent les acclamations mêlées aux refrains de la Cartnagnole et du Ça Ira, ce Ça Ira dont l'air qui lui fut cher autrefois, la BruneUe de Dupuis, lui rappelle
(i) Biographie Michattd ; art. Marie- Antoinette.
(2) Récit de Madame Royale,
(3) Lettre de La Pierre, membre du Comité Révolutionnaire d'Argentan, citée par M. de Lescure dans les Autographes
^ et le goûtdes autographesen Franceet à P étranger, Faiis, 1 865. in-8<>.
(4) Compte rendu aux Sans-Culottes de la République française par très haute^ très puissante et très expéditive dame Guillotine, etc.
les heures de Versailles et les belles nuits de plaisir où l'on soupait à la Laiterie de Trianon (i). Airs d'autrefois et de jadis, ce sont eux qui berceront son souvenir en cette heure terrible et lui feront apparaître le jadis charmant et souriant qu'elle expie. Puis, ce sont d'autres airs encore où son trépas est chansonné, raillé, ridiculisé :
Contre Antoinette la veuve La France ne fit qu'un cri ; £Ue subit la même épreuve Que le sire son mari 1 (bis) A mater cette ex-reine Le fer n'a point réussi • Sa Majesté souveraine S'y montrait en raccourci I (2)
Devant le parvis de Saint-Roch, la foule est dense. Rose Lacombe a massé là les femmes de la halle et les tricoteuses. A l'arrivée de la charrette, une bordée de si£9ets l'accueille. Un refrain ordurier scande les cris. Au-dessus des têtes un sabre tournoie. C'est le ci-devant comédien Grammont qui hurle :
— La voici, l'infâme Antoinette ! Elle est foutue, mes amis !
Et cela dure cinq minutes, dix minutes. La Reine demeure immobile, sans un geste. Seule la lèvre accuse son pli, son pli de dédain véritablement royal. Devant cette foule française qui la hue, elle est l'Autrichienne méprisante et son expression de dégoût n'égale que la colère populaire. On avance pourtant à travers la marée humaine dont les cris poursuivent la charrette, mais peu à peu, Saint-Roch dépassé, ils diminuent. C'est presque le silence, un hostile silence qui enveloppe le cortège. Au-dessus du passage des
(i) Jean Bernard, vol. cit„ p. p. 213, 214.
(2) La RévoMion en vaudevilles, Paris, an III.
2l8 LA OUILLOTINB EN I7Q3
Jacobins s'étale un large écriteau à la peinture fraîche encore :
ATELIER d'armes RÉPUBLICAINES POUR FOUDROYER LES TYRANS
L'œil terne de la Reine se lève, déchiffre l'inscription et s'étonne. Elle se tourne vers Girard •
— Qu'est-ce donc ? demande-t-elle.
Girard hausse le crucifix. La charrette avance toujours. Plus loin, ce sont d'autres bâtiments nationaux, aux façades barrées de la devise égalitaire :
LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ OU LA MORT ! (l)
... OU la Mort ! La Reine détourne son regard et au même instant, dans l'angle de la Rue nationale, se découpe la grisaille du ciel de la place de laRévolution. C'est l'endroit où Lafont d' Aussonne place sa légende : «A la vue de l'échafaud, les yeux de Marie- Antoinette se fermèrent, la pâleur de la mort couvrit son visage, sa tête retomba sur sa poitrine. Elle avait cessé d'exister. Une apoplexie foudroyante termina les jours de la reine, et ce fut son triste cadavre et non pas elle-même que les républicains portèrent sur l'échafaud (2) ♦. Il est à peu près inutile de s'arrêter à discuter cette;
(i) «L'auteur de cette devise a droit d'être connu de la postérité. C'est Pache, alors maire de Paris, après avoir été ministre ». Beaulieu, Essais historiques sur les causes et les effets de la Révolution de France avec notes sur quelqties événements et institutions, — De son côté M. Charavay affirme que la devise est due au Club des Cordeliers : < Momoro, en qualité de membre de l'administration départementale de Paris, fit mettre cette devise sur les édifices de la capitale pendant la Terreur. On y ajouta le mot : ou la mort ». Catalogue d'une importante collection de documents autographes, etc. Paris. 1862, p. 162.
(2) Lafont d' Aussonne, Mémoires secrets et universels des malheurs et de la mort de la Reine de France ; Paris, 1836, 2 vol. in-80.
?■* vvSlT'Ilfigs
■^rMîii
iu' " ''"■ 'f'/f" •■'.t'v'-'"..* v''--.'i.',v' •.„ ,
L'exécution de Marie-Antoinette, d'aprôagnne gravure * allemande du Cabinet des estampes. (Collection Hemin).
220 LA OUILLOTINB EN 1793
fable enfantine. « Elle monta sur Téchafaud avec courage (i) » dit un témoin oculaire. Heurtant Sanson du pied, elle dit : i Pardon, monsieur, ♦ fit tomber son bonnet et fut renversée sur la bascule. Il était midi un quart. La tête offerte aux quatre points cardinaux avait les paupières agitées d'un frisson convulsif (a). Les cris habituels la saluèrent. Chacun s'en retourna à ses affaires ; cette mort fit peu d'effet (3). On en causa peu. L'indifférence enveloppa ce fantôme de la Veuve, et Mallet du Pan a pu écrire : « Les cours ont paru si peu occupées de cette catastrophe que le public en a bientôt perdu la trace ». Le régicide n'était plus une nouveauté depuis le 21 janvier 1793. « Peutêtre n'eut-il pas fallu en venir là ; mais puisque nos législateurs ont pris l'événement sous leur responsabilité, rallions-nous autour d'eux; éteignons toutes les haines et qu'il n'en soit plus question (4) ». Le dernier lys de France était fauché : qu'il n'en soit plus question. Et ainsi un journaliste enterra Marie-Antoinette d'Autriche, sœur de l'Empereur d'Allemagne, de la reine des Deux-Siciles, de l'Electeur de Cologne, du grand duc de Toscane, du duc de Parme, et de la duchesse de Saxe-Teschen.
Et il n'en fut plus question.
(i) Le Glaive vengeur de la Ripubliqtte Française.
(2) Mémoires de Sanson,
(3) J. MicHELET, ouvr, cit, tome VI, La Terreur, p. 367.
(4) Mercure Universel, 1793.