PAR UN VIEUX JACOBIN
1848. — Personne n*y passera.
1793' — Tout le monde y passera,
La vignette du journalj «prétendait représenter Louis-Philippe écartant sa chemise pour montrer, tatouée sur sa poitrine, une guillotine (i). La deuxième
(i) L'idée de ce sinistre tatouage n'est pas perdue. En effet, le mercredi 4 septembre 1907, on a pu lire dans la rubrique des tribunaux, du Journal, l'information suivante: <Le 15 août dernier, vers minuit, M. Bauer passait devant un bar
page du journal était d'ailleurs signée de Tanagramme de son nom : Olusi Lippephi, Ce placard, d'une inspiration réactionnaire, est-Û besoin de le dire, et qui ne parut qu'une seule fois, était imprimé chez Bonaventure et Ducessois, 55, quai des grands Augustins, à Paris.
Dans toutes ces feuilles, nées au hasard de l'actualité, nous aurions pu glaner maint article, découper maint passage. A quoi bon ? Le lecteur n'aura pas, sans quelquefois un frisson de dégoût, suivi cette longue énumération des faits divers de la guillotine. Il nous a cependant fallu livrer ici ces à-côtés du terrible instrument, son histoire anecdotique en un mot, et sa mode. Les commentaires du Compte rendu de Tisset et du Glaive vengeur de Dulac étaient superflus en la matière. Grossiers, obscènes, cruels, que nous auraient-ils appris que nous ne sachions déjà sur le règne du glaive de la Loi ? Cependant, c'est à un homme proscrit, victime de la Terreur après en avoir été un rouage inconscient, au girondin Pétion, que nous demanderons la conclusion de ce chapitre. La pièce est curieuse à divers titres et surtout par son ironie et les circonstances où elle fut écrite. C'est ce qui nous engage à la donner ici, et dans cette revue de la presse l'article de Pétion devait avoir sa place.
Compris dans la proscription des députés de la Gironde, le ci-devant maire de Paris avait, en compagnie de Buzot, l'amant de l'élégiaque femme de
du faubourg Montmartre, lorsque Lachaux Michel, âgé de 20 ans, sortit du bar, se jeta sur lui. le renversa, et le frappa de plusieurs coups de pied. Lachaux est sans domicile ; il passe ses nuits dans les bars du faubourg Montmartre en compagnie de filles... Lachaux se présentait à l'audience avec un bandeau sur le front, comme s'il avait été blessé. Le président lui fit enlever son bandeau et Ton put voir que Lachaux avait, tatouée sur le front, une jolie petite guillotine... > Ce jeune malandrin avait-il lu la Guillotine par un vieux jacobin de 1848?
Roland, et]!de Barbaroux, gagné Saint-Emilion où, du 1^ pluviôse au 30 prairial, le perruquier Trocart parvint à les soustraire aux recherches des comités révolutionnaires. C'est là, dans un galetas obscur devenu sa prison, que Pétion écrivit cet article, véritable pamphlet rédigé dans la phraséologie outrée et déclamatoire de l'époque, pour railler le régime niveleur de la Montagne. Dans une lettre écrite à M. Etienne Charavay, M. Charles Vatel, l'auteur de l'ouvrage désormais classique sur Charlotte Corday et les Girondins, fixe en ces termes la date exacte de l'article de Pétion : ♦ Pétion parle d'un cocher de fiacre, d'une servante envoyés à l'échafaud. Or, il n'y a parmi les victimes du Tribunal Révolutionnaire, qu'un cocher, F. A. Mangin, condanmé à mort le 7 floréal (26 avril) et une domestique, M. F. Rolland, femme de chambre de Mme Dutillet, condamnée et exécutée en même temps que sa maîtresse, le 20 mai (i'' prairial). Les Girondins, réfugiés à Saint-Emilion, recevaient quelques journaux : ils pouvaient lire les listes des guillotinés, leurs qualités, leurs professions. En tenant compte du temps nécessaire pour que ces journaux parvinssent de Paris à Saint-Emilion, on peut admettre que la lettre de Pétion (c^est-à-dire Varticle ci-dessous reproduit) aura été écrite dans les premiers jours de prairial (derniers jours de mai),., t C'est donc une des dernières pages écrites par Pétion avant son suicide. Le style en est nerveux et net, et la terrible situation où se trouvait placé l'auteur ne l'empêchait pas de mêler à ses imprécations la plaisanterie qu'on ne s'attendait certes pas à trouver sous sa plume, en cette affaire. On en pourra juger :
« Guillotine, article absolument neuf adressé aux nouveaux éditeurs de l'Encyclopédie.
♦ Le mot de guillotine vient de Guillotin, médecin de la faculté de Paris et membre de l'Assemblée Constituante, qui, inventeur de cette machine, lui a
(lonné^son nom. Son mécanisme est si connu de^ tout le monde qu'il est mutile d'en faire la description. Nous nous contenterons de dire qu'il est extrêmement simple et que son exécution est très rapide.
4 La Guillotine a remplacé la décolation (i) avec le damas pour les nobles ; la potence, les échafauds, la roue et le feu pour les roturiers. Il n'est plus qu'un
genre de supplice en France pour donner la mort; il est uniforme pour les citoyens, et toute distinction injurieuse à cet égard estefiacée.
♦ Le but principal de cette invention a été d'éviter dans les supplices ces recherches atroces qui outragent la nature et déshonorent l'humanité. Elle a aussi l'avantage moral d'abréger les soufïrances'de l'homme condamné à mort. « L'application de ce** supplice étoit extrêmement rare. L'Assemblée constituante avoit porté l'œil de la philosophie et de la raison dans la réforme de nos îoix criminelles. Elle avoit laissé subsister avec regret la peine de mort ; mais au moins avoit-elle limité cette peine à l'incendiaire et à l'assassin.
« Sous le régime soi-disant républicain cette peine s'est tellement étendue que les législateurs actuels en ont fait le principal ressort de leur gouvernement. « Un particulier a-t-il mis en réserve une portion de grain qu'on juge excedder celle qui est nécessaire à sa consommation ? la guillotine.
(i) Est-il besoin de dire que nous reproduisons fidèlement le texte de Pétion, et que nous ne nous croyons pas obligé à signaler, quand elles se présentent, 1rs libertés que prend le conventionnel avec l'orthographe ? Ceci n'est pas un n^orceau de style, c'est un document.
LA GUILLOTINE BN 1793 235
«Un marchand a-t-il fait une déclaration inexacte des marchandises qu'il a dans son magasin ? la guillotine.
♦ Un cocher de fiacre une servante se sont-ils permis de parler de la royauté ? . . . la guillotine.
♦ Un citoyen murmure- t-il contre les maux affreux qui dévorent la France ? la guillotine.
« Un général éprouve-t-il un échec ? ou ne veut-il pas être le vil instrument de la faction dominante ? la guillotine.
♦ Le peuple est-il mécontent, pour Tappaiser lui faut-il des victimes? la guillotine.
« Quelle est maintenant la bannière sous laquelle on rallie les armées dites révolutionnaires et qu'on porte à leur tête ? la guillotine.
♦ Il n'y a pas une seule grande ville en France où l'on n'ait planté des guillotines dans les places publiques pour convertir les énemis du maratisme et de la Sainte Montagne.
« Les effets que cette machine produit sur les esprits sont surprenans. Elle les frappe de stupeur et les pétrifie au lieu de les indigner, de les soulever. Les commissaires de la Convention nationale sont dans l'usage d'en traîner plusieurs à leur suite pour les exposer dans les lieux où ils passent. Si l'aspect momentané de ces machines n'opèrent pas le bien qu'ils en attendent ils les mettent (suivant leurs expressions) en permanence. Alors le remède est souverain (et suivant encore leurs expressions) ça va.
« Pour inspirer de bonne heure aux enfans des principes de morale et d'humanité on leur remet de bonne heure entre les mains de petites guillotines en bois ou en ivoire très artistement travaillées. Ce sont des joujoux avec lesquels en s'amusant on leur apprend l'histoire de la révolution (i).
(i) Ce détail donné par Pétion ne fait que confirmer ceux que nous avons notés dans ce même chapitre, à la page 226,
4 De prétendus hommes à principes, des pédans soutiennent que le supplice d'un homme est un spectacle affreux dont la société ne devrait pas donner l'exemple (i), mais les philosophes révolutionnaires ont démontré jusqu'à l'évidence que ces radoteurs n'étoient pas à la hauteur des circonstances ; que c'est sur le sang qu'on fonde des gouvernements libres ; que la guillotine devait être un divertissement public, et, pour dissiper les sombres idées que l'image de la guillotine pourrait faire naître, ils appellent le jeu de cette machine le jeu de la main chaude, attendu que le patient a les mains attachées derrière le dos lorsqu'on place sa tête sous le fer qui doit la trancher.
4 Aussi le peuple a-t-il bien profité des leçons de ses vrais amis, les fervens apôtres du sans-culotisme. Autrefois il avoit la faiblesse de s'attendrir à la vue du coupable qu'on alloit mettre à mort ; il détoumoit ses regards au moment où on lui portait les coups. Aujourd'hui, plein d'une énergie républicaine, il regarde avec une joie avide la guillotine, et quand il a vu la tête séparée de son tronc, qu'on lui présente cette tête toute sanglante en signe de triomphe, il fait retentir l'air de ses cris d'allégresse et de Vive la République.
4 O législateurs barbares I jusqu'à quel point vous avez dépravé la morale du peuple ; jusqu'à quel point vous avez dénaturé le caractère d'une nation sensible et généreuse. Non, jamais vous ne pourrez expier les innombrables maux que vous avez fait à la France l »